Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > XIXe siècle (jusqu’en 1914) - Auteurs > Hugo et l’avenir

Hugo et l’avenir

lundi 28 décembre 2020, par René Merle

Dans un Article qui nous fait réfléchir, Jean-Paul Damaggio esquisse des pistes d’avenir pour "l’impossible socialisme démocratique", et il conclut ainsi :
"Les Gilets jaunes furent un grand mouvement de solidarité qui renaitra sous une forme aussi inconnue que celle qui l’a vu apparaître. Il passera par des objectifs simples : faire enfin nation (comme forme communautaire), assurer le contrôle social, chercher le sens du nécessaire pour tous, et surtout tisser des liens internationalistes. Mais bon, je n’en sais en rien en fait !"
Mais bon, je n’en sais rien en fait...
Ainsi, en cette période de crise, sommes-nous suspendus à l’avenir, obscur plus que jamais.
J’ai pensé à ces Chants du crépuscule [1], publiés en 1835, et en particulier au superbe poème "Napoléon II" où l’encore jeune romantique (il a 33 ans), après la chute du Légitimisme blanc qu’il avait chanté, et les secousses sanglantes des premières années de la bourgeoise Monarchie de Juillet à laquelle il se rallie, n’est pas insensible à la gloire renaissante de Napoléon. Il évoque ici l’espérance dynastique brisée de l’Empereur, qui, en 1811, à la naissance de son fils, avait clamé :
— "L’avenir ! l’avenir ! l’avenir est à moi ! "
De ce long texte [2], j’extrais ces quelques lignes :

"Non, l’avenir n’est à personne !
Sire, l’avenir est à Dieu !
À chaque fois que l’heure sonne,
Tout ici-bas nous dit adieu.
L’avenir ! l’avenir ! mystère !
Toutes les choses de la terre,
Gloire, fortune militaire,
Couronne éclatante des rois,
Victoire aux ailes embrasées,
Ambitions réalisées,
Ne sont jamais sur nous posées
Que comme l’oiseau sur nos toits !

Non, si puissant qu’on soit, non, qu’on rie ou qu’on pleure,
Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l’heure
Ouvrir ta froide main,
Ô fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte,
Spectre toujours masqué qui nous suis [3] côte à côte,
Et qu’on nomme demain !

Oh ! demain, c’est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait ?
L’homme aujourd’hui sème la cause,
Demain Dieu fait mûrir l’effet.
Demain, c’est l’éclair dans la voile,
C’est le nuage sur l’étoile,
C’est un traître qui se dévoile,
C’est le bélier qui bat les tours,
C’est l’astre qui change de zone,
C’est Paris qui suit Babylone ;
Demain, c’est le sapin du trône
Aujourd’hui, c’en est le velours !

[...]

Ô révolutions ! j’ignore,
Moi, le moindre des matelots,
Ce que Dieu dans l’ombre élabore
Sous le tumulte de vos flots.
La foule vous hait et vous raille.
Mais qui sait comment Dieu travaille ?
Qui sait si l’onde qui tressaille,
Si le cri des gouffres amers,
Si la trombe aux ardentes serres,
Si les éclairs et les tonnerres,
Seigneur, ne sont pas nécessaires
À la perle que font les mers !

Pourtant cette tempête est lourde
Aux princes comme aux nations ;
Oh ! quelle mer aveugle et sourde
Qu’un peuple en révolutions !
Que sert ta chanson, ô poëte ?
Ces chants que ton génie émiette
Tombent à la vague inquiète
Qui n’a jamais rien entendu !
Ta voix s’enroue en cette brume,
Le vent disperse au loin ta plume,
Pauvre oiseau chantant dans l’écume
Sur le mât d’un vaisseau perdu !

Longue nuit ! tourmente éternelle !
Le ciel n’a pas un coin d’azur.
Hommes et choses, pêle-mêle,
Vont roulant dans l’abîme obscur.
Tout dérive et s’en va sous l’onde,
Rois au berceau, maîtres du monde,
Le front chauve et la tête blonde,
Grand et petit Napoléon !
Tout s’efface, tout se délie,
Le flot sur le flot se replie,
Et la vague qui passe oublie
Léviathan comme Alcyon !"


[1] Sainte-Beuve les présente ainsi : "Après les Orientales, œuvre de maturité radieuse et de soleil, nées, pour ainsi dire, dans l’août de sa jeunesse, sont venues les Feuilles d’Automne, comme une production plus lente, mûrie plus à l’ombre et plus savoureuse aussi. Les Chants du Crépuscule offrent maintenant une autre nuance. C’est, comme l’indique le titre, une heure déjà assombrie, le déclin des espérances, le doute qui gagne, l’ombre alongée qui descend sur le chemin, et avec cela, à travers les aspects funèbres, des douceurs particulières comme il en est à cette heure charmante ; la nuit qui s’avance, mais la nuit que la tristesse aime comme une sœur. À ces impressions personnelles et intimes, le poète a marié, par une analogie symbolique, l’état du siècle lui-même qui nage dans une espèce de crépuscule aussi, crépuscule qui n’est peut-être pas celui du soir comme pour l’individu."

[3] (Spectre) est sujet, le relatif (qui) y fait référence, mais le verbe (suivre) n’est pas à la troisième personne du singulier ; il est à la seconde personne du singulier, puisque le sujet (vocatif)est le fantôme à qui s’adresse le discours : "tu nous suis".

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.