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Du rapport à l’Histoire, de Robespierre à notre présent
lundi 24 octobre 2022, par
Cf. : À propos des ruptures générationnelles
Dix ans après sa parution [1], j’ai repris Robespierre, reviens ! d’Alexis Corbière et Laurent Maffeïs (préface de Claude Mazauric) dont voici la présentation :
"Il souffle un vent mauvais sur la manière dont se transmet l’histoire de la Révolution Française. Pas un mois ne passe sans qu’elle soit calomniée, caricaturée et suspectée des pires crimes. Moquer la Révolution et avoir la nostalgie de l’Ancien Régime semble même devenu "tendance". Toutes ces attaques se concentrent généralement sur un homme : Robespierre. Oser le citer et le défendre, c’est prendre aussitôt le risque en retour des pires insultes.
Et, comme toujours, à travers lui, c’est la grande Révolution qui est visée. Voilà pourquoi, en tant que militants politiques engagés, il nous a semblé urgent d’aider à transmettre quelques faits et arguments, facile d’accès, à tous ceux qui subissent ou observent, souvent désarmés, cette offensive idéologique. Défendre Robespierre et la Révolution Française n’est donc pas une querelle passéiste, c’est la condition pour bâtir aujourd’ hui une gauche tournée vers l’avenir."
L’ouvrage est bref, c’est une mise au point historique qui, implicitement, se voulait outil de guerre dans l’offensive menée alors par le Parti de Gauche et J.-L.Mélenchon pour fasciner et capter les électeurs communistes.
Pour mon compte, je ne peux toujours que me féliciter de voir évoquer positivement la belle figure de l’Incorruptible, qui voulut mener à terme une révolution bourgeoise en l’appuyant sur les Sans-Culottes (quitte à les écraser si leurs revendications allaient à l’encontre de son projet), et qui crut possible de le faire au nom de la Vertu, alors que la bourgeoisie était avant tout sensible à l’intérêt...
Mais, comme je le disais déjà à parution de l’ouvrage, je m’interroge toujours à propos de la mise en rapport au présent de telles évocations du passé, dans une conjoncture historique et des rapports de classe complètement différents.
Le problème de la gauche de la gauche, c’est, pour le dire vite, que ses repères justificatifs, ses lettres de noblesse, ont souvent tenu plus à des souvenirs, voire à une mythologie, qu’à des réalités.
Du retour des Bourbons en 1814-1815 à la chute de la Monarchie de Juillet, en 1848, dans une France en profonde mutation économique et sociale, où apparaît une vraie classe ouvrière, c’est le mythe des Sans Culottes, artisans et compagnons de jadis, et l’évocation de la Constitution de 1793 qui galvanisaient la jeunesse républicaine et les premiers militants ouvriers, lesquels, de leur côté, renouaient avec le babouvisme communiste égalitaire d’après Thermidor...
Après le terrible trauma de Juin 1848 et l’assassinat de la République le 2 décembre 1851, dans une France basculant définitivement dans l’industrialisation moderne, c’est le mythe perpétué des espérances républicaines et sociales de 1848 qui nourrira la confiance des militants républicains, aussi bien ceux de la branche petite bourgeoise que ceux de la branche prolétarienne. Le passé récent, toujours le passé...
Après la Semaine sanglante de 1871, et sur le long terme de la République d’avant 1914, alors que la rhétorique radicale magnifiait pompeusement les Montagnards, c’est la Commune révolutionnaire de 1871 qu’exaltaient des socialistes cheminant pourtant vers le réformisme le plus légaliste...
Et, après 1917, et jusqu’aux années 1970, la faucille et le marteau de l’emblème communiste ont longtemps porté l’espérance d’une révolution que démentait pourtant la nouvelle stratégie du parti communiste...
À chaque étape du mouvement républicain, puis du mouvement ouvrier, le rappel par une élite de militants d’un passé révolu s’inscrivait dans la lutte idéologique pour gagner l’hégémonie culturelle dans les "masses populaires", alors même que, par une porosité inévitable, ces "masses", accédant à une nouvelle culture, intégrant de plus en plus l’idéologie dominante, celle des possédants, ne pouvaient, dans le meilleur des cas, n’avoir avec ce passé qu’un rapport formel, en distorsion avec la réalité de leur vécu.
Aujourd’hui, alors que les acquis sociaux du XXe siècle sont détruits par la postmodernité (pour parler à la mode du temps), la nostalgie revient en force à leur secours : dans sa phase initiale, en 2012 justement, Mélenchon a enflammé la foules au drapeau rouge de place de la Bastille par son exaltation de la mythologie communarde, et, nous l’avons vu avec Corbière, un Parti de Gauche se réclamant de l’ombre de Robespierre (PdG). Cependant que des communistes, soucieux de se trouver des racines antérieures à la grande rupture de 1917, retrouvant Babeuf (qui, soit-dit en passant, applaudit à la chute de Robespierre) !
Alors, "du passé faisons table rase ?". En aucune façon. Ce que j’écris ici n’enlève rien à la nécessaire connaissance d’une Histoire qui n’a nul besoin d’être sacralisée ou désacralisée, une histoire que pour ma part, ce blog peut en témoigner, j’ai toujours respectée et servie. La mémoire historique nous est éclairante et précieuse, à condition qu’elle ne se transforme pas en mythologie qui ferait oublier la recommandation du vieux Karl : savoir faire, dans sa nouveauté, "l’analyse concrète d’une situation concrète"... Puiser dans ce passé des valeurs (et non des modèles) qui nous aident dans les nouveaux engagements du présent : c’est tout le sens du travail dans lequel je me suis investi avec l’Association 1851.
Cf. par exemple : À propos des “valeurs” portées par les insurgés de 1851, et de la situation actuelle
[1] ed. Bruno Leprince, 2012