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Les voix qui me conseillent, dans la situation actuelle

lundi 22 mai 2023, par René Merle

Je reprends ici cet article du 25 septembre 2022, qui me semble toujours d’actualité.

" Bien qu’elles soient les plus prégnantes et les plus impératives, je ne parle pas ici des voix nocturnes qui me font revisiter le passé personnel, qui culpabilisent, qui rassurent, qui expliquent, qui taraudent, et qui m’interrogent sur l’avenir personnel et familial, comme sur le sens de l’existence.
Rien vraiment d’original. C’est le lot de chacun, ou presque, car j’en excepte ceux qui prennent des somnifères et font leurs pleines heures de sommeil. Ces voix, je les accepte, je les écoute, histoire de ne pas m’enfermer dans le monologue...
Il n’y a pas lieu de les évoquer ici.
Non, il s’agit seulement ici des voix qui, dans mes insomnies, me conseillent ou m’admonestent en ce qui concerne mon activité de contributeur (unique quasiment et quotidien) à ce site où vous me lisez.

L’une d’elles, particulièrement présente, conseille à l’éditorialiste autoproclamé qu’il m’arrive d’être de regarder la vérité en face.
Que cela te plaise ou pas, répète-t-elle, Emmanuel Macron a obtenu 58,55 % des suffrages exprimés. Cesse donc d’ignorer la volonté majoritaire du peuple… Le peuple l’a choisi, et si le peuple n’est pas content, tiens par exemple au sujet des retraites, qu’il ne s’en prenne qu’à lui-même.
Et puis, ajoute-t-elle, que cela te plaise ou pas, Marine Le Pen a obtenu 41,45 % des suffrages. Voilà l’opposition. Te retrouves-tu dans cette opposition ? Non ? Alors dis-le clairement.
Et enfin, me dit-elle, si 28,01 des électeurs se sont abstenus, et si 6,37 % ont voté blanc, te voilà en pays de connaissance puisque c’est ce que tu as fait. Mais crois bien que les uns et les autres n’ont nul besoin de tes égratignures quotidiennes pour se déterminer. Tout au plus, de le dire, tu risques seulement d’irriter ceux de tes amis qui ont choisi de participer par le vote.…
En tout cas, près avoir entendue cette voix, je me dis, avant de me rendormir, qu’il serait temps en effet d’arrêter les coups d’épée dans l’eau.

Mais d’autres voix que celle de ce réalisme viennent aussi parfois me tenir éveillé.
Et en particulier celle qui me dit : « éditorialiste autoproclamé, tu te trompes de cible. À quoi bon t’acharner contre les minables serviteurs du capitalisme ? À quoi bon faire grief à notre Président d’en être le premier ? Le moment venu, un autre le remplacera et les choses continueront de plus belle, si j’ose dire. C’est au capitalisme qu’il faut s’attaquer, frontalement. »
Et je la reconnais, cette voix. C’est celle du messianisme politique de ma prime jeunesse. Les premiers chrétiens attendaient le retour du messie et l’avènement du royaume de Dieu affranchissant les hommes du péché. Le messie ne pouvait pas ne pas revenir… On connaît la suite. Et nous, militants convaincus, nous pensions que les révolutions manquées du passé ne pourraient que se prolonger d’une Révolution imminente. Il nous semblait que mille signes annonçaient un avenir meilleur fondé sur la libération de l’homme, dans la justice et le bonheur.
Là encore, on connaît la suite…
Oui, je la connais bien cette voix familière, et si je l’écoute encore, c’est avec le même plaisir nostalgique que l’on a en regardant les photos de famille jaunies, témoignages d’un temps qui ne reviendra plus.

Une autre voix me somme alors de ne pas désespérer. Tu sais bien, me dit-elle, que l’on ne peut pas mettre à mort ce néocapitalisme numérisé et mondialisé. Son emprise est si totale que le mot « Révolution anticapitaliste » apparaît totalement incongru. Tout au plus le mot « révolution » (tout court) est-il réservé aux pays où règne encore la tyrannie et l’obscurantisme religieux, mais dans ce cas, « révolution » signifierait seulement, et c’est déjà beaucoup, accès aux libertés démocratiques fondamentales que les luttes de nos aînés nous ont léguées, et sur lesquelles il n’est pas question de faire la fine bouche. Non, il n’est pas possible de s’attaquer frontalement au capitalisme. Il faut l’amender, il faut le dépasser…
Et de m’énumérer par exemple les réformes décisives que pourrait mettre en œuvre l’Union européenne, si seulement la Commission européenne et la Banque européenne y consentaient…
À quoi je lui réponds, avant d’essayer de m’endormir, « Mais, dans l’état actuel des opinions de l’Union européenne, par quel miracle peux-tu l’amener à changer d’orientation ? Au-delà des vœux pieux, quelles forces politiques et sociales es-tu capable de mobiliser pour parvenir à tes fins ? »
Silence radio.

Survient alors la voix qui se veut apaisante et me dit :
« Relis Candide, Candide qui disait "il faut cultiver notre jardin". Crois bien qu’il ne te renvoie pas à "ton jardin", qui en l’occurrence se réduirait à un balcon quelque peu fleuri, mais pas à l’alsacienne ou à la champenoise. Pas de géraniums.... Note bien que Voltaire-Candide dit "notre jardin", c’est-à-dire "notre monde", où, sans illusions, chacun doit exercer ses "talents" (comme dirait notre Président qui adore ce mot) afin que notre présent soit un peu mieux vivable. Que chacun mette du sien au quotidien, concrètement, avec des êtres humains réels et non fantasmés. Pas la BA quotidienne du Scout qui se mettait ainsi en paix avec sa conscience. Non, un principe de vie exigeant. Et, s’il te plaît, sans idéologie creuse et sans métaphysique vaine.

Je lui réponds qu’en tant que père doublement frappé par le handicap familial, et donc ultra sensible à la solidarité et à l’écoute des autres, je ne peux que l’approuver. Mais pour autant j’ai du mal à demeurer dans la petite bulle de mon vécu, et à abandonner l’idée d’un changement social radical auquel je pourrais vraiment contribuer.

Alors intervient une froide voix, celle du médecin qui vous annonce la mauvaise nouvelle : « Changement radical ou pas, tu n’en verras rien, car ta vie va sur la fin ».

Et puis, il y a tant d’autres voix, tout aussi péremptoires, tout aussi définitives.
Je n’en retiens qu’une, celle de Spinoza que tout jeune professeur, j’avais découverte dans l’ouvrage d’un collègue du lycée de Reims où je travaillais [1].

Ah, j’allais oublier, il y a cette voix froide qui constate :"il y a au moins trois générations entre la tienne et celle des jeunes d’aujourd’hui". Tu n’es plus de leur monde, ils ne sont pas du tien, et il faut faire avec.
J’ai beau lui dire que dans ma jeunesse j’ai connu un monde sans machine à laver, sans lave vaisselle, sans douche quotidienne, sans voiture, et que peut-être la différence de générations tient à ce qu’il considèrent comme normal, malgré leurs protestations écologiques, ce que nous avons vu advenir. "Non, me répond-elle. Il ne s’agit pas du miracle consumériste, il s’agit de façons radicalement différentes d’appréhender l’existence, le travail, les copains, la famille, les enfants, les loisirs, les engagements ; et tu dois bien en convenir. Ils ne comprennent pas ce dont tu parles. Tu es un Alien, comme tous ceux de ton âge, sauf ceux qui jouent ridiculement la carte du "Je suis toujours dans le coup"...

Mais bon, de toute façon, on ne choisit pas les voix qui vous visitent…"


[1] Sylvain Zac, L’idée de vie dans la philosophie de Spinoza, PUF, 1963

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