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Memento mori

mercredi 15 février 2023, par René Merle

La grand salle du crématorium, avec diapos, musiques et discours, a remplacé le lent cheminement silencieux vers la cimetière [1] et les allocutions plein vent devant la tombe ouverte. Et avec l’âge je me rends à ce crématorium bien plus que de coutume, tant la mort fauche les amies et amis. Il en a encore été ainsi tout récemment, et si les diapos de la cérémonie nous évoquaient l’image de la vie passé, lumineuse, le cercueil, prêt à disparaître dans l’enfer de la combustion après l’ouverture du rideau, nous signifiait que, lumineuse ou pas, la vie sera toujours annihilée par la mort.
Au-delà de la douleur de la perte, chacun de ces recueillements nous renvoie à notre propre mort, a priori inconcevable.
Mais quel sens a tout cela ? Peut-on vivre constamment avec l’image de cette fin, (comme tant de peuples depuis l’Antiquité [2], comme ces danses macabres du temps des grandes épidémie, où les squelettes entraînaient les vivants dans leur ronde infernale), ou feignons-nous de l’ignorer, comme le veut notre hédonisme consumériste qui nous englue dans le présent, et nous cache la mort inconcevable, jusqu’à ce que nous devions la contempler sur les traits si émaciés qu’ils en sont trop reconnaissables d’une personne chère sur son lit de soins palliatifs ?
Je pense à ces lignes de Chateaubriand dans Le génie du christianisme :
« Voulez-vous maintenant vous transporter à la Trappe et contempler ces moines vêtus d’un sac qui bêchent leurs tombes ? Voulez-vous les voir errer comme des ombres dans cette grande forêt de Mortagne et au bord de cet étang solitaire ? Le silence marche à leurs côtés, ou s’ils se parlent quand ils se rencontrent, c’est pour se dire seulement : Frères, il faut mourir. Ces ordres rigoureux du christianisme étaient des écoles de morale en action : institués au milieu des plaisirs du siècle, ils offraient sans cesse des modèles de pénitence et de grands exemples de la misère humaine aux yeux du vice et de la prospérité.
Quel spectacle que celui du trappiste mourant ! quelle sorte de haute philosophie ! quel avertissement pour les hommes ! Etendu sur un peu de paille et de cendre dans le sanctuaire de l’église, ses frères rangés en silence autour de lui, il les appelle à la vertu, tandis que la cloche funèbre sonne ses dernières agonies.
 »
Ah, les consolations de la religion, qui nous intiment de vivre dans la vertu afin de gagner l’immortalité de la vie éternelle ! Ces consolations peuvent sans doute être précieuses pour qui s’en tient à croire, et partage ce que disait Bossuet dans son Oraison funèbre de Marie Thérèse d’Autriche, Infante d’Eſpagne, Reine de France & de Navarre, en 1683 :
« La mort ne l’a point changée, si ce n’est qu’une immortelle beauté a pris la place d’une beauté changeante et mortelle ».
Voire… Une génération chasse l’autre, et c’est tout. La génération défunte ne vivra, éventuellement, que dans le souvenir…
Comme nous le rapporte l’Iliade, avec le dire du Lycien Glaucos prêt à combattre et mourir sous les remparts d’Ilion :
« Sur terre, les humains passent comme les feuilles : si le vent fait tomber les unes sur le sol, la forêt vigoureuse, au retour du printemps, en fait pousser bien d’autres : chez les hommes ainsi les générations l’une à l’autre succèdent… [3] ».
Ainsi veut la loi de nature, même si les vieux recensements ecclésiastiques nous donnent le registre des âmes, comme si le mot signait la persistance d’un principe spirituel, conçu dans la religion comme séparable du corps, immortel et jugé par Dieu. Âmes, façon de dire l’immortalité, mais dans l’au-delà chrétien.

Nos modernes recensements nous définissent la plupart du temps par le bien neutre « habitants ». Ce qui n’engage à rien sur le futur. Ainsi oublie-t-on, ou feint-on d’oublier, que « mortel » est le vrai synonyme de « l’être humain ».
« Mortel » qui a automatiquement, dans bon nombre de civilisations, généré le mot « Immortel ». Sont immortels les dieux façonnés à notre image, mais qui ignorent et rejettent la souillure de la mort. Vaine consolation, car nul d’entre nous, et même les héros, ne peut devenir une divinité. Tout au moins peut-il espérer d’y parvenir en se rangeant du côté de la mort.
Il reste donc à vaincre provisoirement le destin, en exaltant la force vitale dans la magnifique, la surhumaine image du tueur, du guerrier, symbole majeur de la vie et porteur de mort, tels ces guerriers grecs sauvés des eaux calabraises [4]. Ici pas de visages de vieilles décharnées et édentées à la Dürer et à la Goya. Comme si la mort n’existait pas. La beauté toute pure, solaire, vitale, mais affreusement dure, porteuse de mort, comme celle que les Achéens abattirent impitoyablement sur Troie…

Comme si l’incontournable prégnance de la guerre magnifiait le destin mortel qu’elle porte avec tant d’obstination. Notre actualité en témoigne, entre autres, hélas.
Mortel, humble mortel qui ne peut vivre sans les autres, et pourtant si acharné à détruire les siens, bien avant le terme fatal qui tous nous attend.


[1] Faut-il en retenir le triste prosaïsme du vivant qui suit, comme le fait Bruant :
Aristide Bruant, Fantaisie triste
Ou faut-il conjurer la mort par l’ironie au second degré, comme le fait Brassens, que la mort hantait ?

[2] Hérodote, sur son voyage en Égypte : « Aux banquets des riches, à la fin du repas, un homme promène parmi les convives une figurine de bois qui représente un mort dans son cercueil, peinte et sculptée avec la plus grande exactitude et de la taille d’une ou deux coudées. Il l’exhibe à chacun des convives en lui disant : « regarde-le, et maintenant bois et réjouis-toi, car tu seras comme lui quand tu seras mort ». Voilà leur coutume dans les festins ». L’Enquête, in Historiens grecs I, Hérodote, Thucydide, Pléiade, 1964.

[3] Cf. : article 102.

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