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Pierre Leroux, de la situation actuelle de l’esprit humain, 1831

samedi 18 mars 2023, par René Merle

Pierre Leroux, "Premier discours. Aux Philosophes. De la situation actuelle de l’esprit humain", Revue Encyclopédique, Août 1831 [1].

En 1831, le typographe et journaliste Pierre Leroux (1797) a déjà un long passé de militantisme libéral, carbonariste, notamment à la tête du journal Le Globe qu’il a fondé en 1824. Après un très bref passage au saint-simonisme autour de l’avènement de la Monarchie de Juillet, l’enchevêtrement de la question sociale et de la question de la Liberté va guider toute son œuvre.

"De la situation actuelle de l’esprit humain
Dans quelques générations, les hommes contempleront avec pitié cette France du dix-neuvième siècle, que quelques-uns présenteraient volontiers comme le dernier terme de la civilisation ; ils la considéreront, dis-je, avec la même tristesse et le même dégoût que nous considérons la pourriture de l’empire romain ; et voyant nos masses de prolétaires [2], vingt ou trente millions d’hommes sur trente-deux millions, déshérités de tout dans une patrie qui depuis cinquante ans a écrit sur son drapeau le saint nom d’Égalité, ils ne comprendront pas plus ce contraste que nous ne comprenons l’esclavage antique. Mais ce n’est pas seulement la situation des masses profondes et obscures de la nation qui frappera alors d’étonnement et de pitié : la triste situation de cette petite couche d’aristocratie bourgeoise qui couvre et cache tout le reste, n’inspirera pas moins d’étonnement et de commisération. Cette routine aveugle d’hommes pleins de vices et de douleurs, et s’attachant à perpétuer dans leurs enfants les mêmes vices et les mêmes douleurs ; cette lâcheté de l’esprit qui pose des principes et qui ne conclut pas ; cette vie égoïste, individuelle, sans force contre les fléaux qui assiègent l’Humanité, sans grandeur, sans variété, sans poésie, bornée au gain, et toujours exposée à la ruine, courant après de sottes distinctions qui ne sont fondées sur rien, pas même sur la naissance, sur la pureté du sang, sur la transmission du courage et de la force par voie de génération : tout cela fera gémir profondément nos descendants sur leurs pères. Quand la société sera ordonnée, que dira-t-on d’une société où le hasard, comme la Folie qu’Érasme faisait reine du monde, décide de tout, préside à tout ; où les inégalités naturelles et les différences de génie et d’inclinations, seuls éléments véritables, sont à peine comptées pour quelque chose, et sont tout à fait subalternisées par la naissance, que cependant toutes nos opinions proclament un préjugé ? Concevra-t-on alors que l’habitude puisse nous fasciner au point de ne pas voir la contradiction de nos principes, et nous cache tous les maux qui résultent pour tous, exploitants ou exploités, maîtres ou esclaves, de cet étonnant désordre et de cette lutte acharnée !"


[1] Ce discours et les Discours ultérieurs seront publiés en recueil en 1841 sous le titre de Discours aux Philosophes

[2] À un moment où la prolétariat industriel, au sens ultérieur du mot, apparaît à peine, « Prolétaire » a alors le sens de personne appartenant à la couche la plus pauvre de la société, ne possédant rien ou si peu, et vivant de son seul travail. C’est dire que la masse des paysans était aussi désignée par le mot.

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