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Le flux du temps... Amont plus qu’Aval ?…

vendredi 19 mai 2023, par René Merle

Amont et Aval... Le Fil du temps, où chacun s’est retrouvé situé sans l’avoir initialement voulu. Allez, enfonçons des portes ouvertes...
Heureux ceux qui, par leur âge, en sont encore dans "l’éternité au long de laquelle les jeunes gens se croient destinés à vivre" [1], jeunes gens pour lesquels n’a vraiment de sens que l’énigme d’Aval.
D’Amont, apparemment peu se soucient, tant est fort (et nécessaire ?) le désir de ne vivre qu’au présent, voire dans des lendemains qui chantent.
Lendemains qui n’ont pas chanté pour tous quand, il y a peu encore, des jeunes hommes de moins de vingt ans étaient envoyés au combat sans avoir encore le droit de vote. Ou lendemains qui parfois déchantèrent quand ceux qui, dans un élan de sacrifice juvénile, s’engagèrent pour résister, ne trouvèrent pas ensuite le pays qu’ils auraient désiré. Mais passons.
Puis, les années se succédant, dans le déni vital de sa propre et inéluctable mort que le décès des aînés anticipe pourtant, quand il est clair que l’on on ne saura jamais rien de l’Aval d’après notre disparition, (quelles que soient les prédictions des spécialistes et les fantaisies de la science fiction), il devient assez habituel que l’interrogation compensatrice sur l’Amont apparaisse et prenne une place de plus en plus grande.
En témoigne, dans nos contrées dites civilisées (où l’État-civil existe depuis longtemps) la très répandue addiction généalogiste. Quiconque a fréquenté il y a peu encore les Archives n’a pu que s’en rendre compte, tant les généalogistes amateurs occupaient sièges de la salle de lecture et lecteurs de microfilms... (Je parle d’un temps où les dites archives n’étaient pas encore consultables sur internet...)
Mais l’addiction généalogiste ne peut appréhender que quelques générations obscures au-delà de la mémoire vécue, concrète, qui dépasse rarement trois, voire quatre générations... En Amont, même si jusqu’au quinzième ou seizième siècle nous retrouvons noms, professions, dates, la vraie réalité de ceux dont lointainement nous descendons nous file comme sable entre les doigts, même si nous pouvons appréhender par les ouvrages des historiens le contexte dans lequel ils ont vécus.
D’où l’insatisfaction généalogique. Nous pouvons d’ailleurs en prendre la mesure au plus près de nous. Je peux consulter sur le dictionnaire Maitron la biographie de mon père [2], de mon beau-père [3], voire la mienne que je n’avais pas sollicitée [4]. L’énumération factuelle des faits et gestes ne peut évidemment pas rendre compte de la réalité complexe du vécu, dont nous avons participé. Frustration.
Et que dire alors des biographies de ceux que nous ne connaissons qu’à travers les archives ? Quel a été le vrai vécu intérieur de celles et ceux dont on nous aligne les actes ?
Cette fascination pour l’Amont personnel trouve sa limite quand elle atteint un temps où les archives, religieuses ou civiles n’existent pas encore. S’ouvre alors le gouffre de l’Histoire et de la Préhistoire, où il n’est plus possible de retrouver une filiation, même dans les exploits scientifiques du déchiffrement de l’ADN du noyau ou de l’ADN mitochondrial...
Place alors, pour qui le veut, à la connaissance de l’aventure humaine collective.
Mais tant ne le veulent pas, en ces temps où l’homo individualis est sommé de vivre dans un éternel présent, l’ignorance historique de nos jeunes générations en témoigne suffisamment...
Certes, parfois, une mode moutonnière témoigne qu’un passé peut enflammer le présent, alors que ce passé est radicalement mort et sans rapport direct ou indirect à ce présent. Science fiction à rebours dont témoignent par exemple aujourd’hui les foules qui se pressent aux expositions consacrées à l’Égypte antique.
Mais ce voyeurisme par smartphones brandis est dépourvu de toute interrogation véritable sur ce qu’a pu être la mort des grands empires, dont il ne reste que des ruines... Songeons à ce que Du Bellay disait de Rome qu’il découvrait :
Du Bellay, antiquités de Rome...
Et en Amont de ces grands empires historiques, dont la réalité nous estt relativement, quid alors de la véritable connaissance de l’immensité des siècles, des millénaires, des centaines de millénaires qui constituent l’essentiel de notre Amont collectif ?

En 1848, dans L’Avenir de la science [5], le jeune Renan, célébrant la science historique, osa écrire : « Mais on en voit le bout. Dans un siècle, l’humanité saura à peu près ce qu’elle peut savoir sur son passé ; et alors il sera temps de s’arrêter ; car le propre de ces études est, aussitôt qu’elles ont atteint leur perfection relative, de commencer à se démolir. »
Voire…
Que de progrès faits dans la connaissance de notre passé depuis que Renan écrivait ces lignes qu’il croyait définitives.
À m’en tenir seulement à notre espace des programmes scolaires, qui va du Moyen Orient aux rivages de l’Atlantique, l’infinité des âges préhistoriques (où notre espèce humaine ne fut pas unique) et de leur aboutissement néolithique, continue à prendre sens pour nous, comme l’écrivait superbement Clouscard : Michel Clouscard et « le héros de la praxis ». Enfin arriva l’homo erectus... .
En Amont du néolithique, par ses vestiges, la vie de nos prédécesseurs du paléolithique nous est de mieux en mieux connue. Mais que nous disent ces femmes et ces hommes à jamais disparus ?
La Dame de Brassempouy. Que peut-elle bien nous dire depuis son lointain Gravettien ?
À la fin de la préhistoire, à l’orée des temps historiques enfin, la grande mutation du néolithique nous est également de mieux en mieux connue.
Cf. : Demoule
Connaissance qui, avec les données fournies par les derniers développements des techniques d’investigation, ne va pas parfois sans un curieux sentiment de rupture, . Ainsi, avant l’invasion « blanche » orientale du néolithique, quid de la peau noire et du regard bleu des derniers chasseurs cueilleurs du territoire européen ? Cf. la reconstitution du visage de l’Homme de Cheddar in De trois échos médiatiques récents sur la préhistoire. De Néandertal aux premiers agriculteurs
Il est vertigineux, à ce propos, de considérer avec le néolithique l’énigme de l’aboutissement de la longue gestation des myriades d’ethnies et peuples préhistoriques, sans que l’on puisse les situer autrement que dans leurs éternelles migrations, ou dans une supposée génération spontanée. Bien présomptueux étaient les Athéniens qui se disaient autochtones, et renvoyaient leur origine aux mystérieux Pélasges d’avant les invasions grecques !
Et comment ne pas être fasciné, à propose d’une supposée autochtonie, de ces isolats linguistiques (primordiaux ?) qui ne se rattacheraient à aucun des groupes linguistiques connus : sumérien, étrusque, basque…
Mais, me direz-vous, nous pouvons parfaitement bien vivre sans nous soucier de tout cela.
Je ne peux qu’en convenir.

L’essentiel, qu’il convient absolument de ne pas ignorer, est l’évidence que nous procédons de cette mutation néolithique qui nous aconditionnés et mis sur des rails contraignants, par la maitrise de la nature et hélas, par la violence institutionnelle et par la guerre :
Michel Clouscard, de la Tribu à la Cité, et à la guerre
L’histoire a-t-elle un sens ? Certes pas au sens d’une finalité, et encore moins d’une téléologie. Le mot "sens " n’est pas à prendre dans l’acception "vecteur vers l’avenir", mais dans la compréhension de cet héritage du néolithique, qui, à travers hasards et improvisations, nous a enclos dans la maitrise inconsidérée de la nature et dans la rivalité oppressive et meurtrière des cités, devenues bien vite États...
En ce sens, la connaissance de l’Amont peut nous aider à imaginer un Aval qui nous ferait enfin sortir de ce stade néolithique. Serait-il possible d’envisager une histoire où l’homme ne serait plus un loup pour l’homme. Serait-ce trop rêver ?
Je crains que oui. J’en ai parlé dans ce billet un peu désespéré :
Sens de l’Histoire ? Quand l’Angelus Novus de Klee me sert de clé.

Dans la phase historique que nous vivons, et qui n’est pas terminée loin de là, l’idée d’un cité mondiale pacifique et salutaire (au double sens de salut et de santé) n’est encore qu’une utopie.
Mais ce n’est pas une raison pour l’abandonner.
Je reprends pour terminer la dernière phrase du terrible Savonarole de Georges Mounin :
" Sachant tout cela, dans un siècle beaucoup moins éloigné du XVe siècle que nous ne l’avions cru pendant longtemps, je trouve que l’histoire de Savonarole peut donner l’inextinguible envie de sortir enfin de cette préhistoire de l’humanité dont Marx a dit que, malgré l’apparence, nous n’étions pas sortis [6]."

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