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Res publica. Émeutes de Mars 1789, Toulon et périphérie. Vive le Roi !
lundi 13 novembre 2023, par
Suite de Res publica. Sieyès et le Tiers-État
Toulon. La ville où j’habite aujourd’hui. Mais ce que je retrouve en ce début d’avril 1789 est aujourd’hui devenu la vieille ville, serrée derrière la façade du Port.
Je me mêle à l’attroupement devant une affiche apposée sur l’Hôtel de Ville, un attroupement où l’on parle provençal, la langue quotidienne du plus grand nombre. Un homme lit et relit l’affiche à haute voix, pour répète-t-il, que ceux qui ne savent pas lire comprennent. À ma grande stupéfaction, le texte de l’affiche est en provençal. Du provençal dans une une affiche émanant du pouvoir royal ! Incroyable. La langue du peuple employée en langue officielle ! En 1789, et depuis le rattachement de la Provence à la France, à la fin du XVe siècle, la langue du pays, langue de tous, progressivement reléguée au peuple, n’avait eu aucun accès à l’écrit administratif. Autant dire que, d’un certain point de vue, elle n’existait pas.
Il fallait, me dis-je, que le pouvoir soit bien débordé et effrayé, pour, dans l’urgence et comme en dernier recours, réagir ainsi à la vague d’émeutes qui, depuis fin mars, secouait villages et villes de la Provence [1], et utiliser pour la première fois depuis trois siècles, la langue du peuple en langue d’officialité,.
Je vous traduis donc l’affiche.
« De la part du Roi, Comte de Provence
Sa Majesté est informée que les Habitants de beaucoup de villages de cette province s’assemblent sans la permission de leurs Consuls, et se rendent en troupe dans les Villes des marchés publics, où ils demandent ce qu’il n’est pas possible de leur accorder ; et comme de pareilles séditions contraires à l’obéissance qui est due au Roi, occasionneraient la famine, et la mort d’un grand nombre d’habitants, qui ne peuvent subsister que par l’ordre public qui doit être établi par les Consuls de Villes, le Roi, bien persuadé que ses sujets provençaux sont trop fidèle à son obéissance pour se porter à des excès capables de détruire par la famine la plus grande partie des habitants de la Provence, leur ordonne expressément sous les peines portées par les Ordonnances au sujet de crimes semblables, de cesser ces attroupements et assemblées, et leur commande de présenter leurs demandes aux Administrateurs de la Province, par ses Consuls, et par des mémoires écrits, auxquels ils répondront.
Signé DE COINCY, Lieutenant général des armées du Roi, Commandeur de l’Ordre Royal de St. Louis et Commandant dans Toulon et les environs. »
L’affiche désigne expressément des émeutiers exaspérés par la hausse des prix du pain, par la rareté du blé après les mauvaises récoltes de 1788, par l’égoïsme des riches accapareurs de grains, et par l’indécence de ceux qui exportent ce blé si précieux. Rien de politique a priori dans tout cela. Il s’agit d’une revendication populaire pour le mieux vivre immédiat. Mais pas que.
Car les lecteurs de l’affiche n’ignorent certes pas ce que Toulon et son immédiat terroir viennent de connaître. Pour bien saisir ce rapport de la grand ville à sa périphérie, et son bouleversement ultérieur, ƒil faut avoir en tête les chiffres de population, si différents de ceux d’aujourdhui. Je donne ci-dessous pour chaque localité les chiffres de 1793. Ces chiffres si modestes au regard des chiffres actuels montrent bien dans quel entre-soi, où tout le monde se connaît, se sont déchaînées les violences.
Dans un contexte de grande tension et d’effervescence lié à l’élection des délégués aux États-Généraux, TOULON s’est embrasé les 23 et 24 mars [2], aussitôt suivi par les localités de l’immédiate périphérie : SAINT-NAZAIRE, 24-25 mars [3]. SOLLIÈS, 24 mars [4]. LE REVEST 25 mars [5]. TOULON à nouveau le 25 mars [6]. LA VALETTE 25 mars [7]. HYÈRES 25 mars [8]. LE BEAUSSET 26 mars [9]. LA SEYNE 26-27 mars [10].
Partout, c’est la crise des subsistances qui a embrasé les foules révoltées, mais, selon les localités, se sont ajoutées à ce déclencheur immédiat, une violente réaction contre les notables locaux et l’administration communale bourgeoise, et/ou une réaction antiféodale (dont Toulon, ville sans seigneur, est indemne). Un peuple désormais sociologiquement clivé entre bourgeois effrayés, "bas peuple" urbain et paysans mutinés, artisans modestes possédants plus ou moins dans l’entre-deux. Nous sommes loin de l’unité d’un Tiers État censé représenter tout le peuple qu’évoquait Sieyès deux mois auparavant...
Cf. : Sieyès : Res publica. Sieyès et le Tiers-État.
Protestation sociale évidente, mais dans ces très violents événements, il n’est pas question de changement de régime. Ainsi à Toulon, le 23 mars, le commandant de la Marine, d’Albert de Rions, est accueilli par les mutins aux cris de « Vive le Roi ! Vive d’Albert ! ». Et un peu partout on a de même crié : « Vive le Roi », un Roi que l’on considère protecteur contre les abus et les possédants.
Les gens groupés devant l’affiche ne peuvent sans soute imaginer pas que dans trois mois, le peuple de Paris entrera en insurrection et prendra la Bastille, et que trois ans après la royauté sera renversée et la République proclamée...
[1] Sur ces émeutes, on consultera la remarquable étude de Monique Cubells, Les horizons de la liberté. Naissance de la Révolution en Provence 1787-1790, EDISUD, 1987.
[2] TOULON, 19000 h. Sur la Marine et Toulon, on consultera notamment les travaux de Michel Vergé-Franceschi.
L’émeute frumentaire du 23 mars. Dans l’après-midi, des femmes d’ouvriers de l’Arsenal (dont le salaire est impayé) s’en prennent aux rédacteurs des cahiers de doléance des corporations, réunis à l’Hôtel de Ville. Bientôt une foule armée de piques, de sabres, de bâtons envahit l’Hôtel de Ville où les rédacteurs délibèrent, s’en prend au premier consul de l’année précédent et aux deux notables bourgeois archivistes de la Communauté, dont les maisons seront mises à sac. Le Directeur des constructions navales est blessé d’un coup de sabre. Les émeutiers exigent la diminution du prix du pain et la suppression de la taxe municipale du piquet qui frappe l’entrée des farines et fait monter le prix du pain.
L’Évêché voisin est envahi et mis à sac : l’Évêque était haï à cause de son intransigeance à l’égard du Tiers aux États de Provence. Il est absent, mais son carrosse est jeté à l’eau.
Le 24 mars, l’Hôtel de Ville est à nouveau envahi, le local du droit du piquet pillé et détruit.
Les consuls décident alors la diminution du prix du pain
[3] SAINT-NAZAIRE, 2007 h., aujourd’hui SANARY, 24-25 mars. Émeute de subsistances. Rassemblée au son du tambour, une foule de femmes, de pauvres et de paysans exige violemment la baisse du prix du pain et fait avoir le droit du Piquet
[4] SOLLIÈS, 5693 h, depuis partagé en 4 communes. Émeute frumentaire et anti féodale. Le soir du 24, à l’annonce de l’émeute deToulon, les paysans attaquent les moulins du marquis de Forbin (absent), saccagent la maison de son fermier et agent d’affaires, puis pillent le château, enlèvent le toit, détruisent la chapelle, obligent un consul à enlever les armes du seigneur, obligent le lieutenant de juge à démissionner.
[5] LE REVEST 503 h. Le 25 mars, insurrection anti féodale dans ce petit village niché au pied des reliefs qui enserrent la rade. Alors que le seigneur du lieu séjourne à Aix en Provence, une vingtaine d’hommes décidés, bientôt suivis par la foule, enfoncent les portes, vident les meubles et vont les brûler sur la place.
[6] TOULON, 25 mars. Violente manifestation des ouvriers de l’Arsenal, qui réclament leur paye
[7] LA VALETTE, 2311 h. Émeute du 25 mars. Le règlement municipal ayant empêché de voter les non-propriétaires et les travailleurs sans résidence, au son du tambour, l’émeute impose la rédaction d’un nouveau cahier de doléances, l’élection de nouveaux députés, populaires et la suppression du droit du piquet. Le curé est chassé et on demande son remplacement par un prêtre plus charitable.
[8] HYÈRES, 6500 h. Le 25 mars, une foule de paysans pauvres, (les « lichetaires », ceux qui manient le lichet - la bêche en français) principalement venus du terroir de La Crau, alors écart de Hyères, attaquent l’hôtel de ville, en détruisent les archives, ravagent les maisons des notables jugés accapareurs, dont un notaire, pillent les réserves de blé, demandent la suppression des droits communaux. Les artisans se joignent à la garde bourgeoise instituée pour contrer l’émeute. En échange de leur appui au retour de l’ordre, ils obtiennent une participation à la gestion bourgeoise de la commune.
[9] LE BEAUSSET, 3080 h. Émeute du 26 mars. La foule est rassemblée au son du tambour pour exiger du pain. L’assemblée générale des chefs de famille destitue le greffier de la communauté, un notaire, et le lieutenant de juge. Ils sont remplacés par un ancien cordonnier et un ménager. Les Travailleurs sont admis au conseil et au consulat, les impôts municipaux de consommation sont supprimés.
[10] LA SEYNE, 3980 h, fait face à Toulon sur la rade. Le 26 mars, une foule de femmes (qui déposent un cercueil devant la maison du notaire), d’ouvriers, de paysans rassemblés au son du tambour. Des maisons de notables sont pillées et brûlées. Les révoltés exigent la suppression du droit municipal du piquet.
Le 27 mars, le bâtiment du piquet est détruit.