Accueil > France contemporaine > Classes sociales et Mouvements sociaux contemporains > Classes sociales et groupes sociaux > Du retour des classes sociales ? Et de leur utilisation politique
Du retour des classes sociales ? Et de leur utilisation politique
dimanche 10 septembre 2023, par
Après l’appel désespéré des dirigeants des Restaus du cœur et du Secours populaire, la réalité vient de s’imposer dans le champ médiatique si souvent brouillé par des thématiques de diversion (genre, woke, tenues religieuses, etc.) ou entièrement focalisées sur la guerre en Ukraine (LCI par exemple). Ces associations ne peuvent plus répondre à la demande brusquement accrue par l’inflation. Au public de précaires qu’elles aidaient est venue s’ajouter une masse de gens qui travaillent, qui gagnent leur vie, mais qui ne peuvent plus l’assurer, même en réduisant drastiquement leurs dépenses d’alimentation et de loisirs. L’appellation de "classes populaires" est dorénavant connectée clairement de pauvreté et même de faim, pauvreté dont l’augmentation de la mortalité infantile est aussi un indice terrible.
Les commentateurs médiatiques accompagnent la surprise de leur découverte par une interrogation inquiète : va-t-on vers une explosion sociale ?
On pourrait les rassurer en constatant qu’aujourd’hui ce ne sont plus les plus malheureux, les plus en prise avec les difficultés quotidiennes, qui entrent en rébellion. Ils ont trop à faire pour assurer le nécessaire.
Parallèlement, les enquêtes indiquent que les riches, et surtout les très riches, n’ont jamais été aussi riches, et qu’une partie des classes moyennes, malgré leur déclassement relatif, s’en sort par la propriété immobilière acquise et par l’épargne patiemment accumulée.
Bref, la singularité des classes sociales est redevenue évidente.
Classes sociales ? Depuis longtemps le concept avait été considéré comme obsolète par les tenants de l’idéologie dominante, celle du "Tout va bien". Classes sociales ? À ranger au rayon des vieilles lunes marxistes, définitivement éteintes.
Tout au plus daignait-on considérer que le syndicalisme, dont on se plaisait d’ailleurs à rappeler le peu de représentativité, pouvait légitiment témoigner d’intérêts catégoriels de salariés, en lieu et place d’une classe ouvrière désormais disparue. Avec toute la péjoration qui accompagnait le mot "catégoriel". On se souvient peut-être à ce propos de l’hallali qui accompagna la suppression des régimes sociaux de retraite, et la stigmatisation des égoïstes cheminots.
Les concepts de "classes" et a fortiori de "lutte des classes" étaient remplacés par la notion de classe moyenne, depuis longtemps avalisée par le plus grand nombre. J’ai déjà sur ce site donné l’exemple de mes élèves des années 1970 : Cf. : Classes moyennes et classes populaires. Une immense classe moyenne, entre le quart-monde ultra minoritaire, et les très riches, dont la prospérité, grâce au "ruissellement" cher au candidat Macron de 2017, ne pouvait que rejaillir sur les "Français moyens"...
Mais voici qu’avec la double émergence des Invisibles [1] l’appréhension de la réalité sociale a changé.
Ce fut d’abord le mouvement des Gilets jaunes, qui pourtant ne se revendiquait pas comme un mouvement « de classe », sinon par défaut, les « classes populaires », et une tout autre "classe moyenne", ont brusquement fait leur réapparition dans la tranquille grille de lecture proposée par l’idéologie dominante et les hommes de pouvoir.
Et ensuite, depuis la tempête sociale qui a secoué le pays au sujet des retraites, il est fort à parier que l’on n’a pas fini de parler de classes sociales…
Pour autant, et cela rassure du côté du pouvoir, le clivage affirmé entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », tel que le mouvement des Gilets jaunes en a attesté, et que le mouvement contre la réforme des retraites le confirme (mais avec des mobilisations sociales différentes), n’engendre pas (pour l’heure tout au moins) une conscience globale de solidarité de classe entre les « petits », entre « les gens qui ne sont rien » [2]. Loin de là.
Quiconque, pour des raisons professionnelles, familiales, ou de résidence, a contact avec les fameuses « classes populaires », doit subir quotidiennement la lamentation enragée contre les « assistés », ceux qui à force d’aides sociales touchent plus sans travailler qu’un honnête travailleur à petit salaire. L’ennemi, c’est le plus pauvre que soi, le parasite, pour ne pas parler des migrants qui nous volent nos sous… L’aide sociale, c’est bon pour soi, (complément familial, ASF, RSA, ASS, allocation d’adultes handicapés, aide au logement, prime de rentrée scolaire, etc. etc.), mais c’est un scandale que d’autres en profitent. D’autant que ces Autres sont fortement enclins à frauder la Sécu, à travailler au black tout en étant chômeurs déclarés, etc.
L’ennemi c’est la pauvre, le voisin, qui prend abusivement sa part du gâteau. Mais ce n’est pas « le Riche », ce ne sont pas les profits annoncés en millions de milliards, chiffres inconcevables pour qui compte ses euros au quotidien, ce ne sont même pas les lamentables profiteurs au petit pied qui se servent de l’argent public en profitant de leur mandat électoral (« après tout, ils ont raison de se servir, j’en ferais bien autant à leur place »).
Rien de neuf sous le soleil. Combien de fois dans mon adolescence ai-je entendu critiquer les Allocations familiales par de "braves gens" !
Et ce n’est pas le Rassemblement national qui crée cette idéologie, sur laquelle il surfe avec le succès que l’on sait. Ce sont les moins éduqués, les moins conscientisés, et ils sont légion, qui la secrètent et la répandent, dans l’entre soi du voisinage et du réseau familial. Le Rassemblement national n’a qu’à se baisser pour les amener à lui. Le fascisme de notre temps a bien des visages. Mais ce déni de la solidarité nationale, cette haine de l’autre si proche, cette affirmation victimaire imperméable à tout raisonnement, en sont certainement une des facettes, et peut-être une des plus importantes. Ce n’est pas par hasard que Zemmour fait de la lutte contre l’assistanat une de ses priorités.
Au moment où dans son narcissisme obstiné, notre Président ouvre tout grand un boulevard au Rassemblement national, il n’est pas inintéressant de relire ces quelques lignes publiées il y a deux ans par l’économiste de gauche Thomas Piketty qui résumait ainsi en quelques lignes le rapport de classes actuel [3] :
« La République en marche a fait de façon spectaculaire la synthèse entre la gauche brahmane [4] et la droite marchande. Elle a agrégé les groupes les plus favorisés par les revenus, le patrimoine ou les diplômes, de droite et de gauche. Emmanuel Macron a créé la base électorale la plus favorisée de toute l’histoire électorale française. Cette fusion des élites, c’est ce que Bruno Amable et Stefano Palombarini ont appelé « le bloc bourgeois [5] ».
De bord politiquement opposé à Piketty, l’analyste Jérôme Sainte-Marie, formateur des cadres du Rassemblement national propose une analyse marxisante qui n’est pas sans rapports avec celle de Piketty. Voir par exemple :
https://lvsl.fr/jerome-sainte-marie-le-macronisme-est-un-projet-minoritaire/
L’assurance du Président Macron, qui a osé demander par exemple « un effort des soignants d’abord, pour augmenter nos capacités de réanimation », témoigne de la distance astronomique et de la morgue qui séparent ces « élites » de la réalité populaire.
Bloc bourgeois » et multitude populaire éclatée ?
Si les membres de ce « bloc bourgeois » élitiste ont, plus ou moins clairement, conscience de leur identité et de leurs intérêts de classe, il est loin d’en aller ainsi dans la multitude immense qui leur fait face, ou plutôt qui leur devrait faire face. Multitude où les retraités sont nombreux, où les salariés sont largement majoritaires (dans leur grande variété de situations), mais où se côtoient aussi, sans fraterniser vraiment, le petit peuple artisan, commerçant et paysan, et la masse des demandeurs d’emploi... Une multitude diverse générationnellement, catégoriellement, idéologiquement, religieusement, géographiquement. Bref, une multitude de monades grandement dépourvue de la conscience d’intérêts communs, et que rassemblent seulement, au quotidien, grands ou petits écrans dispensateurs de ce que « nul ne saurait ignorer »… Une multitude de monades que des dirigeants historiques de la gauche croient bon affubler du terme rassembleur, magique et respecteux, "les Gens". C’est à eux par exemple que Mélenchon s’adresse par scansions oratoires, ou ce que disait le PCF au temps de Robert Hue... "Les gens" ont remplacé les références de classes et d’opinions.
Jean-Luc Mélenchon a d’ailleurs théorisé à sa façon la situation en expliquant souvent, je cite, « comment la « révolution citoyenne » redonnerait au peuple les moyens d’exercer sa souveraineté au profit de l’intérêt commun. Et dans son faux adieu récent il écrivait [6]]] :
Mais chez "les Gens", les notions historiques de « peuple de Droite » et de « peuple de Gauche » sont plus que malmenées, même s’il leur en demeure quelques restes. Et l’abstention, massive et croissante, atteste de leur effacement, au profit d’une indifférence souvent haineuse.
Pour nous en tenir au peuple dans lequel je m’inscris, le fameux « peuple de gauche », il semble partagé entre l’aspiration à l’unité des mouvements qui se réclament de lui, et le scepticisme devant une alliance purement électorale dont les avatars précédents, de Mitterrand à Jospin, et de Jospin à Hollande, se sont toujours soldés par l’abandon des promesses…
Une exception confirme cette donne générale d’éclatement et de désintérêt politique : la réussite historique du Rassemblement national, ex-Front national, qui, depuis plus de trois décennies, et sans efforts particuliers de militantisme, a solidifié un socle électoral populaire massif et, les sondages en attestent, l’élargit dans la catégorie des jeunes adultes.
Les lendemains ne chantent pas vraiment, si on ne les considère qu’à l’aune d’une issue politique électorale. Mais est-elle la seule ?
Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que c’est sur un autre terrain que la partie se jouerait, si jamais le ras-le-bol éclatait !
En attendant le pouvoir essaie de désamorcer la bombe.
En secouant la Macronie et ses "gens qui ne sont rien", le fin politique qu’est Gérarld Darmanin, prompt à évoquer ses origines populaires, a choisi d’appeler les choses par leur nom, et les gazettes nous ont appris le retour du nom maudit, "Prolétariat", que seuls employaient jadis les socialistes d’antan (Section Française de l’Internationale ouvrière) et les communistes des années 1920, qui se proclamaient le parti du Prolétariat.
« La majorité n’est pas assez audible chez le nouveau prolétariat », vient en effet de déclarer Gérald Darmanin.
Jacques Chirac s’était fait élire en reconnaissant la "fracture sociale", mais sans prononcer le mot tabou de "prolétariat".
Eh bien, là c’est fait.
Avec notre ambitieux ministre et ses espoirs présidentiels évidents, c’est une nouvelle stratégie plus que droitière qui s’annonce, utilisant le concept de Prolétariat, et essayant d’en tirer profit pour maintenir l’ordre établi.
L’entreprise en fait n’est pas nouvelle, et, aux lendemains de la guerre de 1914-1918, on a vu l’extrême droite allemande et italienne brandir le drapeau rouge du Prolétariat. Nous n’en sommes pas là, mais il est clair que face à la tranquille ascension du RN et à l’impuissance élitaire des Macroniens, Gérald Darmanin tente de sauver la mise, et d’assurer la sienne, par cet inattendue reconnaissance verbale de la vraie réalité des classes populaires...
Pour autant, il est douteux que cette tactique convienne à notre monarque présidentiel, tant elle va à l’encontre de ses convictions profondes. En fait, Emmanuel Macron s’est senti parfaitement insubmersible à travers les secousses qu’ont connues ses deux quinquennats.
Au lendemain de la grande crise sociale de mai 1968, qui ébranla le régime gaulliste, les élections législatives de juin 1968 virent une déferlante électorale gaulliste !
On ne peut dire qu’au lendemain de la grande secousse sociale des Gilets jaunes, qui ébranla le régime macronien, le pouvoir actuel ait connu la même déferlante de soutien. De même après la crise des retraites. De même après la crise des émeutes.
Mais pour autant, sur un fond important d’abstention, il maintient son socle électoral de près de 25% des votants, sans plus. Mais pas moins !
Des citoyens ma foi contents de leur sort, pour les plus jeunes en phase avec la modernité présidentielle de l’initiative individuelle, ou pour le plus grand nombre avec la tranquillité d’un bon revenu et le refus de tout changement.
Il n’y aurait pas a priori de quoi pavoiser.
Et pourtant notre Président pavoise, qui va répétant sans cesse : « j’ai été élu ! » (en oubliant toujours de dire qu’il n’a été élu deux fois que pour que faire barrage à Mme Le Pen, dans un second tour présidentiel sans autre choix).
C’était déjà ce choix binaire imposé par la Constitution qui lui avait fait par anticipation fêter sa victoire au soir du premier tour de 2017, dans une brasserie parisienne réputée. Cette soirée bien oubliée aujourd’hui est pourtant révélatrice de la double nature de la Macronie. N’étaient pas représentées à la Rotonde les forces de l’argent, les grands soutiens médiatiques, les très utiles supports judiciaires (Fillon s’en souvient !) qui leur avaient permis de triompher. Non, cette réalité fondamentale était occultée par la présence de l’équipe de ses plus proches jeunes conseillers, invités par un sms signé "Brigitte et Emmanuel", et par l’écume des ralliements médiatiques volant au secours de la victoire : l’économiste Jacques Attali, les acteurs Pierre Arditi, François Berléand et Line Renaud, l’animateur Stéphane Bern, le député européen Daniel Cohn-Bendit, l’écrivain et académicien Erik Orsenna... Par un magistral tour de passe passe, l’ex jeune banquier et futur président effaçait l’existence de ceux qui l’avaient mis en place pour servir leurs intérêts, par la valorisation de son dynamisme et par la reconnaissance people. On était loin du Prolétariat...
Mais aujourd’hui, sauf manipulation opportune [7] Emmanuel Macron n’aura pas le droit de se représenter. C’est donc dans l’éventail contrasté de ses successeurs potentiels qu’il faut d’ores et déjà chercher la ligne directrice dans la réalité sociale du pays qui permettrait l’élection d’un représentant du Parti de l’Ordre...
[1] Cf. : Double émergence des Invisibles.
[2] Cf. ce que j’en écrivais en l’an 2020 : Le conflit actuel est un Conflit de classes - Les deux blocs....
[3] L’Obs, n° 2944, 1er au 7 avril 2021
[4] Je cite Piketty : « C’est une étiquette un peu ironique. Dans le système indien des castes, les brahmanes sont la classe intellectuelle, anciennement celle des prêtres. C’est celle des enseignants, des lettrés, par opposition aux castes marchandes ou guerrières. La gauche brahmane renvoie aux électeurs les plus diplômés qui se sont mis à voter à gauche ».
[5] Bruno Amable et Stefano Palombarini : L’illusion du bloc bourgeois, Raisons d’agir, 2018
[7] J’écrivais récemment dans le billet Dernières nouvelles des manigances du pouvoir présidentiel : "Nul doute que, d’une façon ou d’une autre, il n’hésitera pas à saisir l’occasion (crise internationale par exemple) pour violer la Constitution et s’imposer en homme providentiel. Un de plus dans la longue lignée que la France a connue depuis deux siècles…".
