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Du νοῦς, du sens de l’aventure humaine, et du Clinamen
mercredi 20 septembre 2023, par
Le sujet de cet article rappellera des souvenirs aux très anciens lecteurs de ce site.
Comme nous le rapporte Homère dans l’Iliade, ainsi parla le Lycien Glaucos, prêt à combattre à l’Argien Diomède, sous les remparts d’Ilion.
« Sur terre, les humains passent comme les feuilles : si le vent fait tomber les unes sur le sol, la forêt vigoureuse, au retour du printemps, en fait pousser bien d’autres : chez les hommes ainsi les générations l’une à l’autre succèdent… »
Et ainsi, depuis la présumée Guerre de Troie (vers 1200-1180 avant J.-C) et depuis l’Iliade (entre 850 et 750 avant J.-C), les humbles continuent à travailler, les avisés à commercer et naviguer, les Puissants à dominer, et leurs serviteurs guerriers à combattre, massacrer, piller et violer.
Et nous passerons aussi comme les feuilles, sans savoir ce qu’il adviendra des générations à venir…
Mais constamment nous nous questionnons sur l’origine et le sens de cette aventure, questions à laquelle, quelque deux siècles après Homère, les présocratiques grecs commencèrent à donner réponse.
Anaximandre
Je suis toujours fasciné par les intuitions fulgurantes qui traversèrent certains présocratiques, dont les bribes ne nous parviennent que par des échos ultérieurs. Ainsi de l’Ionien élève de Thalès, Anaximandre de Milet (vers 610 – 546 av. J.C) traitant de l’illimité et de l’origine , de l’homme.
Voici ce qu’en dit Hippolyte [1] :
« Anaximandre, fils de Praxiadès, de Milet.
Il disait que le principe des choses existantes est une certaine nature de l’Illimité dont naissent les cieux et le monde qui se trouvent en eux. Cette nature est éternelle et ne vieillit pas ; elle enveloppe tous les mondes. Il dit que le temps est la limite de la génération, de l’existence et de la corruption.
Il disait que le principe et l’élément des choses qui existent est l’Illimité ; il fut le premier à user du terme de principe ; en outre est éternel le mouvement dans lequel se produit la génération des cieux. […]
Les animaux sont engendrés (à partir de l’humide) évaporé par le Soleil. Mais l’homme est engendré par un autre animal, plus précisément le poisson, et au commencement ressemblait à un poisson. » [2]
À la première mention d’Anaximandre sur ce site, Michel Parolini avait apporté le commentaire suivant :
« Rupture donc avec les explications de type mythologique, et inauguration d’un type de savoir, positif, qui s’appuie sur l’observation empirique et l’élaboration d’un principe ou d’un concept rationnel. Pensée encore enfoncée dans les images sensibles chez Anaximandre et les autres présocratiques (qui identifient le principe des choses avec l’un des quatre éléments (l’eau, le feu, l’air ...), puis complètement épurée chez Parménide qui énonce qu’au principe du monde il y a l’être. L’être est, le non être n’est pas.
Mais ces penseurs n’étaient pas que des physiciens. Ils étaient aussi moralistes. D’Anaximandre, il ne nous reste qu’un seul fragment :
« ἐξ ὧν δὲ ἡ γένεσίς ἐστι τοῖς οὖσι͵ καὶ τὴν φθορὰν εἰς ταῦτα γίνεσθαι κατὰ τὸ χρεών διδόναι γὰρ αὐτὰ δίκην καὶ τίσιν ἀλλήλοις τῆς ἀδικίας κατὰ τὴν τοῦ χρόνου τάξιν. »
« Or, de là où les choses s’engendrent, vers là aussi elles doivent périr selon la nécessité ; car elles s’administrent les unes aux autres châtiment et expiation pour leur impudence, selon le temps fixé. »
(Traduction Diels)
Vivre serait-ce une faute à expier ? Pour le jeune Nietzsche, Anaximandre était une sorte de Schopenhauer de l’Antiquité. Le génie des grecs fut justement de surmonter ce pessimisme. Il prend pour exemple Ulysse qui préfère vivre l’existence du plus misérable parmi les misérables, que celle d’un roi aux enfers. Il faut bénir l’existence, malgré la souffrance, malgré le mal. Il faut aimer l’existence, inconditionnellement. »
Anaxagore
Hippolyte présente ainsi la philosophie d’Anaxagore :
« Après Anaximène [3] vient Anaxagore, fils d’Hégésibule, de Clazomènes. Il disait que le principe de tout est l’Intellect et la matière, l’Intellect étant l’agent et la matière étant ce qui subit la génération. Toutes les choses en effet étaient ensemble. Ensuite vint un intellect qui les mit en ordre.
Il dit que les principes matériels sont illimités et que les plus petits d’entre eux sont des illimités. Toutes choses participent au mouvement, du fait qu’elles sont mues par l’intellect, et les semblables se rassemblent. »
Un mot encore sur ce principe de tout, ce νοῦς que bien des traducteurs ont explicité en « Intellect », comme dans la traduction ci-dessus.
Le présocratique pose à la fois le caractère illimité des réalités corporelles et l’existence d’une cause unique les mettant en branle et les ordonnant.
Mais, à la grande désillusion à venir de Socrate et de Platon, loin d’être extérieur à la nature et relevant de l’Idée, "l’Intellect" d’Anaxagore participe intrinsèquement de la nature, il en est une propriété.
Ainsi le philosophe posait empiriquement l’existence d’une logique inhérente à la génération incessante du monde. Intuition qui n’a pas fini de nous faire réfléchir et nous faire rêver sur ce supposé νοῦς, cette mystérieuse intelligence organisatrice qui a dominé le chaos initial », ce qui nous renvoie à ce clinamen dont traite énigmatiquement Lucrèce.
Je me permets de vous indiquer à ce sujet l’étude du philologue et historien de la philosophie André Laks : Laks
Lucrèce. (99-55 av. J.-C.) : Du clinamen, du hasard et de la nécessité. Un matérialisme fondateur de la liberté humaine ?
Cette mystérieuse intelligence organisatrice qui a dominé le chaos initial nous renvoie à ce clinamen dont traite énigmatiquement le philosophe latin Lucrèce, dans son « De natura rerum »
Je ne me donnerai pas ici le ridicule de traiter d’une question sur laquelle les philosophes passés, présents, (et à venir ?) se sont oxygénés ou se sont cassés les dents. Le hasard et la nécessité, comme l’indiqua en son temps (1970) le titre du retentissant du biologiste Jacques Monod[Titre tiré d’une citation attribuée à Démocrite : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité »]]. Question à laquelle bien des bacheliers philo (à un âge où il leur était plutôt impossible d’être catégoriques, et surtout maîtres de leur vie) se sont aussi trouvés confrontés, par force citations de Pascal ou de Camus. Qui ne connaît la citation de Camus (La chute), mise à toutes les sauces : « La seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard »…
Si le poème latin de Lucrèce, De rerum natura, hommage à la philosophie d’Épicure [4], avait tant bien que mal survécu par tradition manuscrite, l’impression de l’ouvrage intégralement retrouvé, initiée à Venise à la fin du XVe siècle, et largement poursuivie en France dès le début du XVIe siècle, le révéla pleinement au monde des lettrés.
Ainsi le lecteur du XVIe siècle pouvait-il méditer sur le passage suivant [5], relatif à la fameuse déclinaison des atomes (Clinamen), telle que la présentait Épicure, le maître de Lucrèce :
« À ce propos, il est encore un fait que nous désirons te faire connaître : dans la chute en ligne droite qui emporte les atomes à travers le vide, en vertu de leur poids propre ; ceux-ci, à un moment indéterminé, en un endroit indéterminé, s’écartent tant soit peu de la verticale, juste assez pour qu’on puisse dire que leur mouvement se trouve modifié. Sans cette déclinaison, tous, comme des gouttes de plomb, tomberaient de haut en bas à travers les profondeurs du vide ; entre eux nulle collision n’aurait pu naître, nul choc se produire ; et jamais la nature n’eût rien créé. […]
Enfin, si toujours tous les mouvements sont solidaires, si toujours un mouvement nouveau naît d’un plus ancien suivant un ordre inflexible, si par leur déclinaison les atomes ne prennent pas l’initiative d’un mouvement qui rompe les lois du destin pour empêcher la succession indéfinie des causes, d’où vient cette liberté accordée sur terre à tout ce qui respire, d’où vient, dis-je, cette volonté arrachée aux destins, qui nous fait aller partout où le plaisir entraîne chacun de nous, et, comme les atomes, nous permet de changer de direction, sans être déterminé par le temps ni par le lieu, mais suivant le gré de notre esprit lui-même ? Car sans aucun doute de pareils actes ont chez nous leur principe dans la volonté : c’est la source d’où le mouvement se répand dans nos membres. »
Lucrèce illustre son propos par une comparaison entre le mouvement que nous effectuons sans le vouloir, suite à une poussée ou à un choc, et le mouvement que nous effectuons de notre propre chef.
« Aussi faut-il accorder aux atomes la même propriété et reconnaître qu’il existe en eux, outre les chocs et la pesanteur, une autre cause motrice, d’où provient en nous le pouvoir de la volonté, puisque, nous le voyons, de rien, rien ne peut naître. La pesanteur sans doute empêche que tout ne se fasse par des chocs, c’est-à-dire par une force extérieure : mais si l’esprit lui-même n’est pas régi dans tous ses actes par une nécessité intérieure, s’il échappe à cette domination et n’est pas réduit à une entière passivité, c’est l’effet de cette légère déviation des atomes, en un lieu, en un temps que rien ne détermine. »
Ainsi, par une inexplicable analogie, notre Volonté libre, notre rupture avec le déterminisme dans nos destins individuels et nos engagements sociaux, est expliquée et justifiée par le système des atomes. Premier exemple d’une opération ( manipulation ?) philosophique qui fondera les comportements humains par leur compatibilité, leur mise en abyme, avec les réalités de la physis.
Mais, en l’occurrence, il ne s’agissait pas ici, comme il le sera souvent par la suite, d’un matérialisme déterministe niant toute liberté humaine, mais bien au contraire sans doute du fondement d’une philosophie de la liberté.
Innombrables sont ceux qui en ont discuté depuis le XVIème siècle. Je vais me borner à deux exemples/
Montaigne et le Clinamen
Le hasard et la liberté. Concilier le conformisme politico-social et la libre subjectivité ?
Nous l’avons vu, c’est Épicure (341-270 av. J.-C.-) qui introduisit dans le déterminisme absolu la part du hasard, avec cette curieuse déviation inhérente à la chute rectiligne des atomes, le clinamen : déviation inexpliqué qui entraînait hors du destin tracé les atomes, qui, par leurs compositions, forment le monde. La causalité, dépendant d’inexplicables inclinations fortuites (nées de quelle force ?), était en fait à ranger dans le domaine de l’indétermination.
Lucrèce (99-55 av. J.-C.) popularisa cette doctrine dans son De rerum natura que les hommes de la Renaissance redécouvrirent avec la diffusion de l’imprimerie. Grands lecteurs du philosophe latin, ils ne manquèrent pas de fonder la liberté subjective de l’individu par une application de ce supposé principe de la physique grecque à notre réalité humaine. Le hasard mène le monde, mais dans ce chaos aléatoire d’événements, il nous autorise aussi une liberté de choix… Nous ne sommes pas totalement déterminés.
Montaigne en fera son miel, en refusant tout dogmatisme (et tout engagement) en cette seconde moitié du XVIe siècle où la lutte sans cesse recommencée des factions religieuses et politiques, les reniements et les alliances inattendues sont génératrices du chaos dans lequel il faut bien tirer son épingle du jeu [6]. Comment ne pas demeurer dans l’irrésolution, comment pouvoir agir avec certitude du moment que le hasard mène le jeu ? Montaigne affiche un conformisme absolu : on ne peut qu’être fidèle à son roi et à sa religion. Mais dans le domaine de l’intime, au-delà de tous les affichages de convenance, le mouvement fortuit duclinamen fonderait et justifierait la liberté subjective de l’individu ondoyant et ses réalisations singulières.
Marx et le clinamen.
Philosophie déterministe ou philosophie de la liberté ?
La part de liberté qui nous reste dans l’engrenage déterministe
La thèse de doctorat que Marx soutint à 23 ans, en 1841, porte sur la Différence entre la philosophie de la nature de Démocrite et celle d’Épicure.
On sait, ou on ne sait pas, comment le jeune philosophe de 23 ans, oppose au déterminisme mécaniste de Démocrite sur le mouvement des atomes dans le vide, le concept épicurien de déviation, clinamen, qui introduit l’aléatoire, le hasard dans ce mouvement rectiligne, et comment, partant, le jeune Marx déplace cet aléatoire, ce clinamen, de la nature à la société : l’atome épicurien devenant en quelque sorte la métaphore de la liberté humaine possible dans le contexte de la nécessité [7].
Ainsi, le jeune Marx écrit à propos de la critique de la philosophie d’Épicure par Plutarque : « il faut toujours rappeler que ce qui importe à Épicure, ce n’est ni la voluptas, le plaisir, ni la certitude sensible, ni quoi que ce soit excepté la liberté de l’esprit que rien ne détermine ».
Bref, on sait, ou on ne sait pas, comment dans cette œuvre de prime jeunesse, pointe le dépassement, et même la négation de ce « marxisme vulgaire » qui triompha après la mort de Marx, selon lequel les hommes ne peuvent penser et agir que dans et par les conditions déterminées par les « infrastructures » socio-économiques.
Tout au contraire, même si à l’évidence les hommes vivent dans des conditions déterminées, qu’ils ont reçues et non choisies, ne possèdent-ils pas la faculté de choisir librement leur mode d’action dans le cadre de ces conditions ?
Les deux citations de Marx qui suivent, plus que souvent mises à toutes les sauces, ont été en général interprétées de façon extrêmement déterministe.
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ».
Karl Marx, Le 18 Brumaire de L. Bonaparte (1851)
« Pour éviter des malentendus possibles, encore un mot. Je n’ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais il ne s’agit ici des personnes, qu’autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d’intérêts et de rapports de classes déterminés. Mon point de vue, d’après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire [8]peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager ».
Karl Marx, Préface de la première édition du Capital, (1867)
Nous serions alors au plus loin de la fameuse liberté sartrienne de l’être en situation dans le monde.
Mais en fait, comme il est rappelé dans l’article cité en entame de ce billet, la vie même de Marx s’inscrit en faux contre ce déterminisme absolu qui aurait dû faire du petit fils de rabbins et fils d’avocat un jeune bourgeois conformiste (d’autant qu’il épousait la fille d’une très aristocratique famille, pauvre Jenny..).
D’ailleurs, quiconque a lu les études historiques de Marx a pu constater combien il est attentif à la qualité des intervenants, à leur faculté de décision ou à leur inertie, qui font que la vie politique et sociale, sans doute inscrite dans le déterminisme et l’évolution d’une structure sociale, est aussi actée au coup par coup par des initiatives individuelles. Voyez sur ce site ce qu’il dit de Robespierre et de Napoléon, ou des leaders de la Seconde République, y compris le fantoche Louis Napoléon…
En ce sens, Marx est « machiavélien » (et non « machiavélique » [9] dans l’attention portée à cette virtù (au sens machiavélien du terme) que le véritable stratège doit posséder, c’est à dire la capacité d’agir au bon moment, - moment fugace, moment de crise aigüe -, et de faire basculer la situation (pour le meilleur… ou pour le pire). Lénine s’en souviendra.
On ne comprendrait pas sans cela la vertu du militantisme, qui par exemple pousse à l’initiative et ne se contente pas d’une béate attente de la fin du capitalisme croulant sous les contradictions.
On ne comprendrait pas non plus, par exemple, que, dans les conditions objectives du STO, nombre de jeunes aient accepté (contraints qu’ils étaient !) d’aller travailler en Allemagne, alors que d’autres prenaient le maquis. Qui dire ce qu’ont pesé les contacts, les caractères, les hasards même, dans ce qui fera d’un jeune Français un résistant ou un rouage de la production industrielle nazie ?
Dans ces conditions, la boussole du militantisme (même guidée par le fameuxmatérialisme historique et dialectique) est souvent peu fiable. La liste serait longue des prévisions militantes de Marx qui ne se sont pas réalisées.
Mais, inversement, la liste serait aussi longue des initiatives d’un militantisme que Marx a condamnées au départ, tant elles lui semblaient en distorsion avec la réalité de la donne sociale.
Deux exemples majeurs.
En 1850-1851, Marx considère que l’entreprise révolutionnaire menée par les communistes allemands est vouée à l’échec, car la crise économique qui avait engendré la grande secousse de 1848 est surmontée, et les temps nouveaux ne sont pas propices à des actions aventureuses. Marx s’enfermera alors dans la British Library pour étudier le capitalisme, au grand dam de ses anciens amis qui le traiteront de déserteur. Mais quand la répression s’abattra durement sur les communistes allemands, Marx sera sur la brèche pour les défendre et les aider.
En 1871, Marx considère que la tentative blanquiste de transformer la Commune de Paris, née du siège prussien, en Commune insurrectionnelle, est une aventure préjudiciable, coupée de la réalité du pays. Mais quand la Commune sera attaquée, puis écrasée, Marx la soutiendra de toutes ses forces…
Au contraire de cette condamnation d’initiatives aventuristes et dommageables, Marx se trouvera aussi devant des initiatives positives (Virtù) qu’il n’avait absolument pas prévues. Ainsi, lui qui en 1850 considérait que la paysannerie française était incapable de se retrouver dans un sentiment de classe, et qu’elle était à tout jamais la réserve électorale de la réaction, se trouve en décembre 1851 devant une puissante insurrection républicaine paysanne dans une trentaine de départements français…
Bref, la notion de clinamen n’a pas manqué d’être opérante. Et il conviendrait de pouvoir l’appliquer
à nos réalités présentes.
Les historiens ont cet avantage sur les politiques qu’ils expliquent a priori la logique des événements (qui avait pu échapper aux contemporains), alors que les politiques sont les yeux bandés devant le lendemain le plus immédiat…
[1] Doxographe tardif, dans la tradition de l’ami d’Aristote Théophraste. Il est plus connu comme Saint Hippolyte, évêque martyrisé en 235 lors de la persécution de Maximin
[2] Les Présocratiques, la Pléiade, 1988
[3] Élève d’Anaximandre.
[4] 341-270 av. J.-C.
[5] Je cite d’après Lucrèce, De la nature. Texte traduit et annoté par Alfred Ernout. Notes complémentaires par Élisabeth de Fontenay. Les Belles Lettres, 2019. Livre II
[6] Philippe Desan, Montaigne Penser le social, Odile Jacob, 2018
[7] [[Je relis cette page du philosophe italien Costanzo Preve,Storia critica del marxismo, 2007, Edizioni Città del Sole, traduction Baptiste Eychard) :
« La thèse de doctorat en histoire de la philosophie sur le différence entre les systèmes matérialistes de Démocrite et d’Épicure reste, à mon avis, une des plus importantes thèses de jeunesse de Marx, même si l’historiographie marxienne tend à la reléguer au second plan. Cette thèse fut soutenue en 1841, quand Marx avait seulement vingt-trois ans, mais dans son argumentation de fond, on peut lire en filigrane le degré d’auto-conscience que le jeune Marx avait de ses choix existentiels. L’importance de cette thèse ne se trouve pas dans sa structure théorique de fond – qui soutient des choses bien connues – mais dans son déchiffrement psychologique et surtout biographique. Comme on le sait, Épicure accepte dans l’essentiel la théorie antérieure de Démocrite sur les atomes et sur leur mouvement dans le vide (atomes, vide et causalité sont en fait les trois éléments fondamentaux du matérialisme antique, qui s’opposait tant à la théorie platonicienne des idées qu’à la théorie stoïcienne du fait), mais y introduit le concept de « déviation » (clinamen, parekklis) pour expliquer cet aléatoire relevable dans la nature et dans la société.
Marx interprète cet aléatoire en termes de liberté de choix et de contestation du déterministe mécaniste. La thèse de doctorat de 1841, nonobstant la « couverture » matérialiste (Démocrite, Épicure, etc.), est en fait la thèse d’un jeune philosophe de la liberté, dans le sens de Hegel ou de Croce. À mon avis, cette thèse est aussi secrètement autobiographique car Marx doit aussi expliquer sa propre « déviation » (clinamen, parekklis) par rapport au destin d’un fils de bourgeois allemand mécaniquement déterminé à devenir lui aussi un bourgeois allemand, alors qu’il devint un révolutionnaire communiste anti-bourgeois. La « déviation », en substance, a été déplacée du monde de la nature à celui de la société et l’atome épicurien devient la métaphore de l’atome humain allemand Karl Marx. »
[8] Mise en abîme bien dans l’esprit positiviste du temps, qui nourrira plus tard les errements du fameux matérialisme dialectique, appliquant sans discernement les mêmes « lois » à la réalité physique du monde et à la société humaine
[9] « Machiavélique » renvoie bien sûr à la légende noire de Machiavel, et au panthéon des fourbes, prêts à toutes les hypocrisies pour parvenir à leurs fins. « Machiavélien » est une épithète noble pour désigner la vision politique du républicain florentin, amplement commentée depuis quatre siècles, et toujours porteuse de démystifications et de clarté.