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Des perspectives ouvertes par la philosophie politique de Jean-Louis Mélenchon
lundi 9 octobre 2023, par
Le 6 septembre 2023, Jean-Luc Mélenchon déclarait : « Et à l’avenir, j’ai une tâche : j’ai formulé pour la première fois une théorie d’ensemble qui nous permet la synthèse entre l’écologie politique, l’héritage du socialisme historique, le républicanisme, et ça s’appelle la théorie de l’ère du peuple et de la révolution citoyenne. Ma tâche est de terminer ce travail intellectuel [1]. »
Et il a développé cette entreprise dans l’ouvrage qui vient de paraître, Faites mieux ! Vers la révolution citoyenne, (Robert Laffond), où il n’envisage pas moins que des solutions révolutionnaires l’emportant par la voie électorale. La « révolution citoyenne », selon lui, « redonnerait au peuple les moyens d’exercer sa souveraineté au profit de l’intérêt commun ».
J’ai appelé en 2012, sans guère d’illusions, à voter Mélenchon [2] Et ce peu d’illusions s’est bien dissipé depuis.
N’étant ni membre de la France insoumise, ni désormais électeur du leader máximo, mais respectueux de son travail intellectuel et de son engagement, je me permets quelques réflexions sur la viabilité d’un pareil projet de transformation politique et sociale radicale par la voie pacifique, dans l’environnement hostile européen, et plus largement mondial.
Certes, Mélenchon souligne que la souveraineté du peuple est affaire de rapport de force, qu’elle n’est jamais octroyée, qu’elle n’est jamais concédée car « les puissants ne s’y résignent jamais ».
En effet, on ne peut oublier les moyens extrêmes auxquels les « puissants » (pourquoi ne pas dire les capitalistes et leurs représentants politiques ?) ont eu recours pour empêcher des expériences de transformation radicale.
Faut-il rappeler comment en 1973 les conservateurs chiliens, poussés et aidés par les Etats-Unis (CIA, trust ITT), ont mis fin à l’expérience de l’Unité populaire du président Allende [3] ? Faut-il rappeler comment les forces armées dévoyées ont assassiné, torturé, humilié jusqu’à l’abjection pour briser la résistance populaire ?
Faut-il rappeler comment en 1978 l’entreprise de rapprochement du Parti communiste Italien et d’une partie de la Démocratie chrétienne, en vue d’un entreprise de réappropriation de la souveraineté populaire, a été brisée par les manipulations terroristes et la menace de guerre civile que faisait peser le réseau Gladio, mis en place par l’OTAN, le Vatican et les USA [4] ? Le Parti communiste italien en tirera la conclusion qu’aucune rupture décisive de ce type n’était possible, et il s’en suicida.
À qui donc fera-t-on croire que l’équipe de La France insoumise, qui se dit prête à gouverner seule et à faire front [5], pourrait franchir ce pas sans déclencher une terrible riposte d’étranglement économique, de propagande tous azimuts, et, si besoin, de violence sanglante, si elle ne s’appuyait sur une véritable conscience politique et une détermination populaire sans faille. Nous en sommes loin.
Cette préparation de la réponse à une inévitable réaction, y compris violente, est absente du projet mélenchonien. Or elle indispensable si l’on ne veut pas aller à l’aventure solitaire et minoritaire (Allende n’obtenait que 36% des suffrages), et elle ne peut mûrir, longuement et durement, que dans la lucidité, l’unité et l’action, et non dans des effets de manche tribuniciens.
Ou alors faut-il penser qu’une très hypothétique expérience Mélenchon nous éviterait toute riposte violente parce que, comme en Grèce, elle tournerait immédiatement au reniement, au nom du réalisme politique ?
En 2015, auréolé de ses contacts avec les pays d’Amérique latine où la gauche bolivarienne au pouvoir – pour lui réservoir d’idées et de programmes -, l’accueillait comme un chef d’État, enthousiasmé par la victoire historique de son ami grec Tsípras, leader de Syriza, notre Líder maximo s’en allait soutenir en Espagne, et en espagnol, l’essor de Podemos
Et de conclure, en parlant des Gauches radicales européennes :
« Mon score en 2012 a été un coup de booster. On se nourrit les uns du score des autres. Je pensais que ça prendrait dix ans après la crise pour nous voir gagner, comme en Amérique latine. Finalement, la Grèce est tombée en moins de six ans. C’est bon signe. »
Il y a des jours où il vaut mieux ne pas pronostiquer, hélas.
Mélenchon et Tsípras en 2014
Faut-il juger alors l’avenir de la radicalité tapageuse [6] de LFI à l’aune de ce qui est advenu des deux éclatants modèles de Jean-Luc Mélenchon, en Grèce Syriza et son leader emblématique Tsípras, en Espagne Podemos et son emblématique leader Iglesias ?
Faut-il rappeler comment l’alter ego grec Syriza, et son leader Tsipras, « frère » proclamé de Mélenchon, soutenus pourtant par un puissant aval populaire et un référendum victorieux, ont honteusement retourné leur veste et sont passés sous les fourches caudines de Bruxelles [7] ?
Syriza d’ailleurs vient tout juste d’élire à sa tête un homme d’affaire formé aux Etats-Unis, ex banquier de la tristement célèbre Golden Sachs.
Triste et caricatural épilogue d’une série de renoncements, voire de reniements, qui, d’une radicalité de rupture plébiscitée par le peuple à la soumission aux exigences européennes, ont mené le parti à la déréliction et à la disparition du soutien populaire.
On pourrait aussi évoquer le cheminent du très radical Podemos espagnol, pourfendeur du socialisme jugé platement réformiste. Podemos, qui devait tout balayer pour « faire place au peuple », se retrouve en modeste roue de secours d’un gouvernement… socialiste que l’on vilipendait peu auparavant.
Ainsi en va-t-il des « mouvements gazeux » chers à Jean-Luc Mélenchon, où le radicalisme verbal et le culte du chef cachent l’absence d’épine dorsale idéologique et l’absence d’enracinement populaire organisé.
Rien dans tout cela qui puisse ébranler l’hybris du maître à penser de La France insoumise, disciple proclamé de François Mitterrand.
François Hollande avait fait de François Mitterrand une référence permanente, ce qui ne lui a pas porté chance. Jean-Luc Mélenchon, ce qui peut surprendre étant données ses positions actuelles, n’est pas en reste d’admiration. Ne disait-il pas déjà, au temps du défunt Front de Gauche, que « de là-haut » l’ex-président en préservait du mauvais temps le rassemblement ? Et il persiste dans cette fidélité à celui qui a fait « émerger » tant de jeunes socialistes ? En assume-t-il aussi la duplicité ? ?
En tout cas, quand il entreprenait de mettre la main sur le Parti socialiste pour en faire son marche pied présidentiel, François Mitterrand était lui aussi peu avare de déclarations « révolutionnaires » Ainsi déclara-t-il au Congrès fondateur Congrès d’Épinay, en 1971 :
« Réforme ou révolution ? J’ai envie de dire - qu’on ne m’accuse pas de démagogie, ce serait facile dans ce congrès - oui, révolution. Et je voudrais tout de suite préciser, parce que je ne veux pas mentir à ma pensée profonde, que pour moi, sans jouer sur les mots, la lutte de chaque jour pour la réforme catégorique des structures peut être de nature révolutionnaire.
Mais ce que je viens de dire pourrait être un alibi si je n’ajoutais pas une deuxième phrase : violente ou pacifique, la révolution c’est d’abord une rupture. Celui qui n’accepte pas la rupture - la méthode, cela passe ensuite -, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, politique, cela va de soi, c’est secondaire..., avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. »
On connaît la suite, et ses terribles désillusions, peut-être irrémédiables, causées par les deux septennats mitterrandiens… Enfin à tout le moins la connaissent ceux qui ont vécu ces années quatre-vingt…
Un éventuel succès électoral de Jean-Luc Mélenchon se prolongerait-il des mêmes reniements ?
[6] Quand je parle de radicalité tapageuse, je fais allusion au programme électoral et au comportement à l’Assemblée, mais absolument pas à la position de LFI sur la situation en Israël. Mme Borne, en déclarant que l’"antisionisme" de LFI est "aussi une façon de masquer de l’antisémitisme", ne fait que reprendre la même rengaine ignoble (toute critique de la politique israélienne relèverait de l’antisémitisme ! On croit rêver.) qui ne sert en rien la cause d’une solution pacifique au Moyen-Orient.