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Prolétaires et intellectuels. Distance de classe et ralliement de classe
jeudi 30 novembre 2023, par
Il fut un temps où une mince couche de lycéens pesait peu en nombre au regard de la masse des très jeunes gens envoyés en apprentissage ou directement à la vie active, sitôt terminé leur premier cycle scolaire. La distance de classe était évidente, et se marquait ensuite par la différenciation des professions. Et cette différenciation était encore plus grande lorsqu’il s’agissait des quelques-uns de ces privilégiés de l’éducation qui avaient accédé au statut d’intellectuel reconnu.
Quid alors de leur rapport aux idéaux de transformation sociale qui traversaient une partie de la classe ouvrière et de la petite paysannerie ?
Si nombre d’entre eux s’en tenaient à un bon conservatisme politique et social, quelques-uns proclamaient leur ralliement à la « cause prolétarienne ».
J’ai par exemple rappelé sur ce site l’engagement du jeune André Breton du côté de la cause prolétarienne.
Cf. : André Breton. Ouvriers et intellectuels
On mesurera la différence entre cette détermination initialement philosophique d’un jeune et généreux bourgeois, et les motivations initiales de survie des prolétaires ou des besogneux enseignants du XIXème siècle que j’ai souvent évoqués sur ce site :
rubrique 10.
Le « docteur Marx », et c’est bien ce que lui reprochera Proudhon, (fils du peuple baigné dès l’enfance dans la dure réalité populaire), n’a jamais été un de ces prolétaires dont il défend la cause sans qu’ils l’aient sollicité.
On mesurera la différence entre cette détermination initialement philosophique d’un jeune et généreux bourgeois, et les engagements initiaux des prolétaires ou des enseignants que j’ai évoqués sur ce site : [rubrique 10.]]
La motivation de l’engagement de Marx est directement culturelle, éthique et philosophique. Mais la vie de misère que Marx assumera ensuite pour approfondir et diffuser ses idées, n’en restera pas moins distante de la vie concrètement vécue par les prolétaires. En témoigne l’éducation bourgeoise de ses filles et la mise à distance de son fils adultérin, renvoyé concrètement au prolétariat, lui. J’en ai suffisamment traité sur ce site, mais j’y reviendrai peut-être.
Rien d’original dans tout cela. On pourrait multiplier les exemples en amont. Et pour l’aval, il suffirait de citer les exemples de Guesde et Lénine, qui chacun à leur façon se positionnent en leaders d’un prolétariat dont ils ne sont pas issus.
La position de Jaurès était à la fois voisine et différente, qui se rattachait à une justification éthique de son engagement socialiste, sans pour autant prétendre représenter le prolétariat.
Mais quid du prolétariat et des intellectuels aujourd’hui ?
Poser la question c’est déjà lui répondre. Le prolétariat d’antan a disparu et l’acculturation a fait naître une masse de personnes ayant poursuivi leurs études bien au-delà du Bac. Intellectuels ? Oui, si l’on veut, en les différenciant de petit groupe fort médiatisé de ceux qui se présentent comme « vrais » intellectuels, philosophes au premier chef...
Mais, même si à la première ou à la seconde génération, ces intellectuels « de masse » sont issus des couches populaires, leur mode de vie, leur vision du monde, a bien peu à voir avec le monde des Gilets jaunes ou des livreurs de pizzas. Il leur apparaîtrait peut-être, sans doute, baroque, de leur demander s’ils peuvent se faire les porte-paroles de ce nouveau prolétariat, dispersé, acculturé, exaspéré souvent.
D’autant que ce nouveau prolétariat n’est guère en attente d’un Messie intellectuel qui cautionnerait, sinon éclairerait, leur lutte.