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Manifestations : du dévoiement du rôle légitime de la Police
dimanche 19 mai 2024, par
En complément à l’article Un inconnu nommé Emmanuel Macron ?, voici quelques articles écrits au moment de la répression des manifestations des Gilets Jaunes et des manifestations contre la réforme des retraites.
30 juin 2019
Violences policières ou légitime maintien de l’Ordre ?
La vidéo virale du bon pépé policier arrosant longuement et nonchalamment comme des cafards, et non sans plaisir, les bloqueurs écologistes assis sur le pont Sully le 28 juin 2019 a fait le tour du monde.
Elle a suscité infiniment plus de réactions médiatiques et politiques que la dame tuée par une grenade entrée par sa fenêtre à Marseille le 2 décembre 2018, et que les centaines d’éborgnés, de mutilés et de traumatisés par les coups lors des manifestations de Gilets Jaunes. Ainsi cette manifestante niçoise blessée à Nice le 23 mars 2019 dont notre président déclara, sans jamais s’excuser par la suite, qu’elle n’aurait pas dû manifester, puis qu’elle n’avait pas eu de contact avec les forces de l’Ordre. Les gazettes nous informaient ainsi : « Le président de la république qui évoque aussi l’interdiction prise plus tôt par le préfet des Alpes-Maritimes pour toute manifestation ce samedi "Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci", tout en soulignant que "cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre". M. Macron assure que la décision de "définir des périmètres d’interdiction" était devenue "nécessaire" et avait "été mise en oeuvre avec professionnalisme et mesure à Nice"..
(Intéressante précision, que j’ajoute ce jour, nous avons appris que les gendarmes n’ont pas voulu participer à la charge policière commandée par un commissaire contre des manifestants pacifiques, et que, le 7 mars 2024 le dit commissaire a été condamné à 6 mois de sursis pour avoir condamné cette charge).
Faut-il voir là une inconsciente solidarité de classe entre notre monde politique et médiatique et cette classe moyenne « supérieure » qui manifeste pour le climat, même si en l’occurrence cette poignée protestataire a enfreint les règles du jeu en bloquant la circulation ? Car avec les Gilets jaunes, il s’agissait d’un autre monde que, par prudence, nos médias qualifient de classes moyennes, sans oser avancer l’adjectif « inférieures », et avec lequel ils n’ont aucune attache sociétale, c’est le moins que l’on puisse dire.
Voilà notre pouvoir bien embarrassé.
D’un côté, il n’est pas question pour lui de se couper de ce mouvement pour la salvation climatique, qu’il compte bien utiliser en réservoir de voix, promesses et coups de menton présidentiels à l’appui.
D’autre part, en aucune façon il ne peut se permettre de se couper de sa police, (même quand elle se sent tout permis), police qui lui a sauvé la mise en décembre 18 – janvier 2019, au plus fort des manifestations des Gilets jaunes.
D’où les déclarations embarrassées, rappelant que les sommations d’usage ont été faites, que le dégagement du pont en trainant par la force les manifestants n’avait pas pu être réalisé, et que, faute de canon à eau, il ne restait plus que cette option de la bombe lacrymogène.
Bref, on n’est pas fier en haut lieu, mais on cautionne quand même…
Depuis décembre 2018, en utilisant de cette façon les forces de l’Ordre (comme on dit), le pouvoir a choisi de faire des gendarmes (militaires) et des policiers (fonctionnaires) le recours ultime à la protestation sociale.
Mais n’est-ce pas au risque de voir ce corps salvateur lui échapper ? Ceux de ma génération, qui ont à la fois le souvenir de la dernière guerre et des événements de 1958-1962, ne peuvent que s’interroger sur la docilité et/ou l’autonomie peut-être inquiétante de certaines unités du maintien de l’ordre, dont quelques-unes, dans le passé, ont eu quelques velléités factieuses. »
14 juillet 2019
Gardes françaises
« Les dirigeants autoritaires (pour ne pas dire plus) aiment les costumes retros. Poutine s’entoure d’une garde en uniforme tsariste, Orban d’une garde en uniforme impérial, et notre ami polonais dont j’ai oublié le nom a ressuscité les superbes gardes à la Pilduski.
On ne saurait trop conseiller à l’Alien qui nous gouverne de ressusciter les Gardes françaises de Louis XVI.
Ça aurait de l’allure, mais en plus, attention Président, à la différence de nos CRS et autres BACV, ces gardes-là n’oublièrent pas d’où ils étaient sortis, et le 14 juillet, quand on leur demanda de tirer sur le peuple, ils se rangèrent du côté des assaillants de la Bastille.
Et la Bastille fut prise ! »
20 décembre 2019
« Police à terme corps autonome
De la politique répressive et de la police républicaine. Dévouée au service de la République, mais sans en enfreindre les principes ? Ou...
Il fut un temps où l’on s’adressait à un rassurant agent de police quand on s’était un peu perdu dans les rues en cherchant une adresse. Ces temps sont révolus, puisque chacun (ou presque, c’est mon cas) a le secours de son smartphone…
Mais nous avons toujours, et plus que jamais, besoin de la police, au quotidien, pour assurer notre sécurité chez soi et dans la rue, pour lutter contre la délinquance, bref, pour nous permettre de vivre en paix.
Mais notre police en a de moins en moins les moyens depuis que la réforme Sarkozy a taillé dans les effectifs et les crédits, tout en abandonnant la police dite de proximité.
Les manifestations récentes de policiers ont témoigné de leur mal-être et de leurs revendications, qui ne sont pas seulement catégorielles, mais qui concernent au premier chef notre sécurité.
En même temps, nous avons besoin d’une police républicaine, c’est-à-dire d’un corps de fonctionnaires dévoués au service de l’État, mais sans jamais enfreindre nos principes républicains fondamentaux.
À ce propos, il semble que l’opinion n’a pas encore un vrai recul pour mesurer combien le pouvoir a fait de sa police un bras armé contre la contestation sociale, et à quel prix…
Un an et plus de lacrymogènes et de LBD, des milliers de blessés, des mains arrachées, des yeux perdus, des interpellations massives, et des condamnations hyper rapides…
Dans la crise dite des Gilets jaunes, notre Président fait apparemment aujourd’hui patte de velours : il comprend le message des Gilets jaunes, il pense même que ses réformes vont dans le sens de ce qu’ils souhaitent. Good Cop.
Mais pendant ce temps, en vrai Bad Cop, le préfet de police de Paris décode clairement le vrai message présidentiel. « Nous ne sommes pas dans le même camp », dit-il aux Gilets Jaunes (18 novembre 2019), et il installe dans son camp la police. La police devient ainsi un corps de combat contre une partie des citoyens [1].
Le pouvoir devrait prendre garde aux conséquences de pareille manipulation. Car, l’expérience historique nous l’a montré, un corps armé, institué en rempart ultime, peut se constituer de son point de vue en force autonome, peser sur le pouvoir, ou le défier.
Mais les optimistes diront qu’il peut aussi se ranger du côté du peuple dont il est issu. C’est bien, je le répète, la défection des Gardes Françaises, et leur passage du côté des insurgés, qui a fait tomber la Bastille…
Je les laisse rêver... »
20 janvier 2020
De la police et du maintien de l’ « Ordre »
« Qui douterait qu’il faille une police pour rendre notre quotidien vivable ? Quiconque a été victime d’un vol, et de tout autre délit ou crime le sait bien. Et, à ce propos, qui ne se poserait pas la question de savoir pourquoi les présidents et gouvernements successifs n’ont pas donné à ce service public les moyens matériels, les effectifs et la considération dont il a besoin ? Pas étonnant que la corporation soit une de celles qui connaît le plus de suicides…
Police au quotidien bien mal connue d’ailleurs : les fictions policières de France Télévision nous en offrent une vision de contes de fées (itou pour la gendarmerie), que démentent heureusement quelques séries ou un film récent comme Roubaix une lumière…
Il semble d’ailleurs que l’opinion ne s’y trompe pas puisque, de récents sondages le montrent encore, elle salue avec reconnaissance ce rôle difficile de la police.
Tout bascule quand il s’agit du rôle de la police dans ce que d’aucuns appellent le maintien de l’ordre (social) et qu’il faut bien appeler le bras armé de l’appareil d’État,
Et remarquons que ce bras armé de la IIIe République a été sans barguigner celui de l’appareil d’État pétainiste. Lors de l’hommage aux victimes de l’attentat de la préfecture de police, le ministre a dit que c’était de là qu’était partie l’insurrection patriotique de la Libération. Il s’est gardé d’évoquer quatre ans de chasse aux juifs, aux communistes, aux gaullistes, avant que, le vent tournant, les courageux mais très maigres réseaux de résistance dans la police ne déclenchent l’insurrection. Les mauvais esprits diront bien sûr qu’il s’agissait peut-être de court-circuiter l’insurrection populaire et ses dirigeants qui sentaient le soufre… Mais passons.
Le second bras de l’appareil d’État bien sûr étant le secteur à proprement parler militaire : lors de la répression sanglante des grandes grèves de 1947-1948, le pouvoir socialiste avait mis les CRS au baptême du feu (le mot est à prendre littéralement), mais il avait aussi envoyé l’armée cotre les grévistes. Pour le moment, nous n’en sommes qu’au premier volet…
Dans ce domaine, nous sommes loin de la reconnaissance populaire du rôle de la police d’intervention au lendemain du massacre de Charlie et des attentats qui suivirent…
Plus que les innombrables séquences de blessures et mutilations graves, la séquence, à gerber, du croc en jambe à la manifestante de Toulouse contre la réforme des retraites (9 janvier 2020) a fait déborder le vase par tout ce qu’elle révèle sur l’arrière plan mental du crocheteur. Le slogan CRS/SS m’a toujours fait rigoler, tant il ignore ce qu’étaient et ce qu’on fait les SS. Mais en l’occurrence l’interrogation porte sur ce qui adviendrait si carte blanche était donnée au crocheteur. Après tout, sous le gouvernement républicain d’Allende, les carabiniers étaient des gens « normaux », avant de devenir les séides de Pinochet, leur chef légal. Espérons que comparaison ne soit pas raison. Mais enfin, les réactions ont été si fortes que le Président et son Ministre se sont décidés à parler de déontologie… Au grand dam des syndicats policiers qui plaident l’épuisement après deux ans de mobilisations incessantes, et de provocations de la part des manifestants…
On nous explique que CRS et gendarmes sont formés au maintien de l’ordre « déontologique », mais que la situation exige l’emploi des BRAV (Brigades de répression des actions violentes), qui elles ne sont formées « qu’au » maintien de l’ordre dans les quartiers « difficiles ».
Ce sont des jeunes, nous dit-on pour les excuser, issus eux-mêmes de ces quartiers, baignant dans l’affrontement physique. Ce qui revient à nous dire que tout est lié : crise sociale dans les quartiers populaires « non gaulois », intimidation et répression des cortèges « gaulois »…
Déformation professionnelle de l’historien : je ne peux m’empêcher de penser à ces gardes mobiles recrutés dans la jeunesse populaire par le gouvernement de la jeune République de mars 1848, qui furent en juin de la même année le fer de lance de l’écrasement de l’insurrection ouvrière de juin…
Les syndicats policiers ont bien conscience, et ils le disent, d’avoir assuré dans la rue le salut du régime depuis décembre 2018. (Mme Kebbab, déléguée nationale d’Unité SGP police FO, le syndicat majoritaire, vient de déclarer (14 janvier 2020) : « On aurait aimé, lors de ses vœux, que le ministre pense aux policiers qui ont assuré la pérennité de ce gouvernement »).
Le pouvoir, pourfendeur des régimes spéciaux, ne s’y est pas trompé qui vient d’assurer aux syndicats le maintien du régime dérogatoire de retraite de la police nationale !
Quand un pouvoir est impopulaire au point de ne pouvoir plus perdurer que par l’autoritarisme, on ne peut s’empêcher de penser que son bras armé risque de se constituer politiquement en force autonome de pression. Mais au service de qui ? Notre chance, si de chance l’on peut parler, est que pour l’heure le RN, horizon 2022 oblige, est opposé à la réforme des retraites et garde donc un silence prudent sur le « maintien de l’Ordre »…
[1] Cf. : article 1121.