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Jean-Luc Mélenchon, les Gaulois, la France et la créolisation
mardi 18 juin 2024, par
Quelques mots encore sur les étrangers [1] et la vision que l’on peut avoir de la France bariolée d’aujourd’hui.
Rassurez-vous, je ne fais pas une fixation sur le leader de LFI.
Simplement, en cherchant pour un récent article le compte-rendu de sa visite à Dakar, je suis tombé, bien en évidence en première page de son blog, sur un article vieux déjà ancien(15 novembre 2022) : "Créolisation gauloise" [2], écrit après sa visite du musée de Gergovie, où, chacun le sait, l’envahisseur romain fut mis en échec au printemps de l’an 52 av. J.-C.
Je ne veux pas chercher querelle ici à notre homme d’État, surtout au moment où fait preuve de son génie en sabotant dès le lendemain de la création du Front populaire avec l’affaire des évictions (j’y reviendrai), mais, puisqu’il évoque la créolisation, j’en profite pour revenir sur ce thème qui touche directement aux problèmes liés à l’immigration si importante que la France a connue jadis et qu’elle connaît toujours.
Et, on le sait, ce thème de l’immigration est le chiffon rouge agité à droite et à l’extrême droite.
Après avoir dit son émerveillement devant la qualité de la présentation et la rigueur scientifique du musée de Gergovie, et ajouté quelques réflexions sur la bataille en elle-même, Jean-Luc Mélenchon en vient à la créolisation.
Après avoir quelque peu découvert l’eau tiède, c’est-à-dire que la Gaule n’existait que sous la forme d’une multitude de groupes ethniques et politiques qui cohabitaient ou se faisaient la guerre, J.-L.Mélenchon poursuit
Avec autant de pratiques, de rites et de langues que de groupes, même si ce qui leur est commun existe aussi fortement. Ici vient notre actualité politique contemporaine. Les romains sont déjà bien avancés sur ce territoire quand César y vient. Tout le sud du pays est « gallo-romain ». Le Gaulois « de souche » n’existe pas. La créolisation est la règle. Un grand mélange des cultures celtes entre elles et avec celles des Méditerranéens. Les premiers textes gaulois sont rédigés en grec car c’est eux qui ont leurs colonies comme Marseille sur le bord de la Méditerranée six siècles avant notre ère. César n’arrive que 50 ans avant l’ère chrétienne. Et si nos historiens de la troisième République ont forgé le concept de « gallo-romain » ce n’est pas seulement pour attacher à notre récit national la gloire de Rome aux bravoures gauloises. C’est parce que la créolisation sur cette terre de « Gaulle » a été en effet un processus fulgurant !
Gergovie en atteste. Lieu d’une victoire gauloise sur Rome c’est pourtant aussi un lieu où la créolisation avec la culture culinaire et architecturale romaine a été des plus rapides. Comme les fouilles effectuées le prouvent. Cette façon de faire ne s’est jamais interrompue dans notre pays. La langue française est une invention des poètes de cour à partir de la décision de François 1er. En effet, cette langue était seulement celle d’un coin de France. Mais surtout, elle manquait de mots. Joachim du Bellay écrit alors un manifeste à cette époque : « Défense et illustration de la langue française » où il fait le constat de cette pauvreté et recommande d’inventer des mots à partir du grec ou du latin et même d’emprunter au vocabulaire populaire des métiers qui était inconnus des gens de la bonne société. La créolisation encore ! La créolisation toujours. L’histoire qui a eu lieu à Gergovie atteste que le peuple français est un peuple créole.
Et voilà donc les Gaulois mobilisés pour cette créolisation que Jean-Luc Mélenchon avait utilisé en argument majeur dans son débat avec Éric Zemmour (23 septembre 2021) dans la campagne de la dernière présidentielle, et qu’il reprend sans cesse depuis.
Face à Zemmour, Mélenchon définissait ainsi la créolisation :
« L’assimilation, ça n’existe pas ! Ce qui existe, c’est la créolisation. Et on passe par des étapes : il y a d’abord l’intégration de ceux qui arrivent. Si elle est réussie, la créolisation va se faire plus vite. »
Les chercheurs vrais spécialistes de la créolisation en ont une définition quelque peu différente. Ainsi, pour Françoise Simasotchi-Bronès, professeure des universités en littératures francophones à l’université Paris 8 et co-autrice du livre Archipels Glissant, la créolisation c’est l’idée que des humanités différentes qui se trouvent réunies dans un endroit du monde participent à la création d’une nouvelle identité.
Qu’en est-il alors de nos Gaulois ? Il est évident que, jusqu’à la conquête romain, la multiplicité des entités ethniques et politiques n’entraîne en rien la création d’une nouvelle identité. Ces groupes cohabitent, échangent ou se combattent, sans que pour autant émerge une nouvelle identité qui les transcende.
Quant aux Gallo-Romains dans lesquels voit l’exemple de la créolisation réussie, il est permis d’affirmer au contraire à J.-L.Mélenchon que dès la conquête ils sont devenus des sujets de l’immense empire, et qu’ils sont donc devenus tout simplement romains. Il n’y a pas création d’une nouvelle identité, mais substitution d’identité. Et si le processus a été fulgurant, comme le dit Mélenchon, c’est bien que les aristocraties locales trouvaient tout leur compte dans l’apparition d’un nouveau mode de vie dont les anciens échanges avec Rome leur avaient montré tout l’intérêt matériel.
Je vous renvoie à ce sujet aux analyse éclairantes et stimulantes de l’archéologue Jean-Paul Demoule.
Il semble que le concept de créolisation vu par J.-L.Mélenchon, l’acquisition d’usages venus de l’immigration témoigne de la création d’une nouvelle identité, créolisée. Il cite souvent à ce propos le fait que le couscous est devenu un des plats préférés des Français.Je me souviens des affiches qu’à ses débuts la Lega nord séparatiste apposait sur les murs des cités pavanés. Nos tenants de l’identité pavane voyaient comme un viol l’arrivée de ces nouveau usages et comme une trahison le fait de les adopter.
Mélenchon, au contraire, y voit l’apparition de la créolisation.
Il nous sera permis d’en douter.
À ce compte, l’adoption depuis quelques générations déjà par la population française des modes vestimentaires, musicales, alimentaires et culturelles états-uniennes signifieraient qu’une créolisation est née à partir de l’hégémonie US.
La France change, et les enquêtes récentes de Guillaume Fourquet, par exemple, le montrent. Mais pour l’heure ces changements, souvent profonds, n’impliquent pas le sentiment d’appartenir à une nouvelle identité qui ne serait plus française, au sens actuel du terme.
Ce n’est pas parce que la publicité télévisée , dans un souci affirmé de politiquement correct, nous présente à tout propos la variété de visages que connaissent nos grandes villes qu’il y a créolisation, c’est-à-dire l’émergence d’une nouvelle façon d’être se sentir, de se comporter et de parler, transcendant l’actuelle.
Curieusement à ce propos, pour témoigner que le peuple français est un peuple créole, J.-L.Mélenchon prend l’exemple de la langue française qui, depuis toujours, et comme toutes les langues, n’a cessé de s’enrichir de mots empruntés à des langues étrangères. Mais la langue française, pour l’heure en tout cas, s’est perpétuée à travers ces emprunts. Que l’on compare à la naissance de la langue anglaise dont la naissance témoigne vraiment de la création d’une nouvelle identité, née de la rencontre des parlers saxons germaniques avec la langue de l’envahisseur français.
Plaquer sur des phénomène complexes une grille de lecture a priori, quand ce n’est pas l’imposition d’un mot-clé supposé définitif, ne suffit sans doute pas à éclairer les problèmes liés à l’intégration actuelle des nouveaux immigrés et aux risques de communautarisme quand elle n’est pas réussie au niveau des générations les plus récentes.
J.-L.Mélenchon refuse de voir dans cette intégration une assimilation, et pense que de la rencontre des différents modes de vie et des différentes cultures a déjà fait naître une créolisation.
Je le répète, il nous est permis d’en douter.
La proclamation vraiment anticipée d’une créolisation, qui pour l’heure n’existe pas, ne fait que brouiller la donne actuelle, où se développe le communautarisme né de la ghettoïsation et de la paupérisation des populations d’origine immigrée et de la récupération d’alter-identité par certains enfants de la troisième ou quatrième génération d’après l’immigration première.