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Du maurrassisme initial, Georges Bernanos

vendredi 6 septembre 2024, par René Merle

Il est beaucoup question aujourd’hui de l’extrême droite et de la menace qu’elle fait peser sur la démocratie.
Notre président en fait son fonds de commerce, ce qui ne signifie pas pour autant que la menace n’existe pas.
Bien qu’il lui arrive de s’en défendre, l’extrême-droite d’aujourd’hui est l’héritière d’une lignée multiforme de courants antidémocratiques, mais elle les transcende dans une idéologie qui se veut nouvelle.
J’y reviendrai peut-être.
Je voudrais seulement aujourd’hui, à titre de document, présenter un texte de Georges Bernanos, qui éclaire la naissance d’un courant original dans la très nationaliste et royaliste Action Française de Charles Maurras et de ses troupes militantes des Camelots su Roi : fascination devant la montée du syndicalisme révolutionnaire dans lequel ces jeunes royalistes voyaient une saine réaction contre l’oppressive République bourgeoise à la sauce opportuniste ou radicale du temps.
Après la guerre de 1914-1918, qui changea bien des donnes idéologiques, l’Action française salue encore à sa mort le théoricien du socialisme révolutionnaire Georges Sorel [1].

En 1936, l’écrivain français Georges Bernanos réside en Espagne, dans les Baléares. Homme de droite (et toujours admirateur du pamphlétaire antisémite Drumont [2] ), il approuve initialement le coup de force du général Franco. Mais très vite, témoin horrifié de l’affreuse répression antirépublicaine que mène les franquistes, Bernanos prend toutes ses distances avec son engagement initial. Et en 1938, il publie chez Plon ce terrible Les grands cimetières sous la lune, où il dénonce la cruauté franquiste. Ouvrage qui lui vaudra les condamnations de sa famille politique d’origine, mais aussi la sympathie de la gauche française antifranquiste [3]
Je cite ces quelques lignes de l’ouvrage :

" Je puis parler ainsi tranquillement, sans offenser personne. Je ne dois rien aux partis de droite, et ils ne me doivent rien non plus. Il est vrai que de 1908 à 1914, j’ai appartenu aux Camelots du Roi. En ces temps révolus, M. Maurras écrivait dans son style ce que je viens d’écrire — hélas ! — dans le mien. La situation de M. Maurras à l’égard des organisations bien-pensantes de l’époque — qui ne s’appelaient pas encore nationales — était précisément celle où nous voyons aujourd’hui M. le colonel de la Roque [4] — on ne peut pas se le rappeler sans mélancolie. Nous n’étions pas des gens de droite. Le cercle d’études sociales que nous avions fondé portait le nom de Cercle Proudhon, affichait ce patronage scandaleux. Nous formions des vœux pour le syndicalisme naissant. Nous préférions courir les chances d’une révolution ouvrière, que compromettre la monarchie avec une classe demeurée depuis un siècle parfaitement étrangère à la tradition des aïeux, au sens profond de notre histoire et dont l’égoïsme, la sottise et la cupidité avaient réussi à établir une espèce de servage plus inhumain que celui jadis aboli par nos rois. Lorsque les deux Chambres unanimes approuvaient la répression brutale des grèves par M. Clemenceau, l’idée ne nous serait pas venue de nous allier, au nom de l’ordre, avec ce vieux radical réactionnaire contre les ouvriers français [5]. Nous comprenions très bien qu’un jeune Prince moderne traiterait plus aisément avec les chefs du prolétariat, même extrémistes, qu’avec des Sociétés anonymes et des Banques. Vous me direz que le prolétariat n’a pas de chefs mais seulement des exploiteurs et des meneurs. Le problème était justement de lui donner des chefs, assurés que nous étions par avance qu’il n’irait pas respectueusement les demander à M. Waldeck-Rousseau ou à M. Tardieu, qu’il ne les choisirait pas parmi des renégats du type de M. Hervé [6] ou de M. Doriot [7]. À la Santé, où nous faisions des séjours, nous partagions fraternellement nos provisions avec les terrassiers, nous chantions ensemble tour à tour : Vive Henri IV ou l’Internationale. Drumont vivait encore à ce moment-là, et il n’y a pas une ligne de ce livre qu’il ne pourrait signer de sa main, de sa noble main, si du moins je méritais cet honneur. J’ai donc le droit de rire au nez des étourdis qui m’accuseraient d’avoir changé. Ce sont eux qui ont changé. Je ne les reconnais plus. Ils peuvent d’ailleurs changer sans risques, les témoins irrécusables, sont presque tous sous la terre, et Dieu sait s’ils les font parler, les morts ! Quel bruit de volière ! "

On pourra lire sur le même thème : Quand le monarchiste Maurras défendait la classe ouvrière.
Et d’une façon plus générale concernant Maurras et son triste itinéraire : Maurrassisme


[2Cf. au moment de l’affaire Dreyfus, la superbe réplique de Bernard Lazare à ce pape de l’antisémitisme : Bernard Lazare contre l’antisémitisme, 1896.

[4Sur la place originale du colonel de la Roque dans l’éventail de l’extrême droite française du temps, cf. : Fascistes français de l’entre deux guerres ?.

[5Je verse à l’appui de ce témoignage l’article Quand le monarchiste Maurras défendait la classe ouvrière.

[6Gustave Hervé, socialiste violemment antimilitariste jusqu’à la guerre de 1914, à partir de laquelle il se convertit au nationalisme guerrier, avant de se retrouver fasciste après le conflit.

[7Sur Doriot, passé au communisme au fascisme, cf. : Aux origines du fascisme français, le PPF.

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