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Vote Rassemblement national. Étrangeté de la plèbe ?

mercredi 18 septembre 2024, par René Merle

Les résultats du second tour des élections législatives ne sauraient nous cacher l’importance et la prégnance du vote Rassemblement national, le dernier en sièges, mais largement le premier en suffrages exprimés.
Un sursaut « républicain » et des désistements quelque peu contre nature (qui ont largement profité aux macronistes, encore plus qu’au NFP) ont masqué cette réalité.
Désormais 11 millions d’électeurs sont ainsi mis hors-jeu du champ politique institutionnel.
Ce qui ne règle en rien le problème de cette puissante implantation nationale du RN.
Et il n’en reste pas moins, à l’évidence, que les causes qui l’ont permise n’ont pas disparu avec la victoire très relative d’une gauche désunie, dont le score en suffrages plafonne à l’évidence.

À ses débuts (1972), le sigle « Front national » invitait une minorité ouvertement d’extrême droite à lutter contre tout ce qui d’après elle menaçait la patrie, alors qu’aujourd’hui le sigle « Rassemblement national » entérine le fait que cette phalange initiale de combattants serait en train de devenir, pacifiquement, la totalité de la Nation.
Et donc par définition le terme de « rassemblement » n’indique évidemment aucune prédilection pour une couche particulière de la population, mais vise à sa totalité.
Mais les analyses sociologiques montrent qu’en fait l’emprise du Rassemblement, qui fut initialement manifeste dans les catégories de la population gagnées au poujadisme (commerçants, artisans) touche dorénavant dans leurs profondeurs ouvriers et employés… Ne dit-on pas que le RN est devenu le premier parti des ouvriers ?
Bref, le RN serait donc devenu le porte-parole des couches populaires.
Ce qui est vraiment une courte vue, car le vote RN, par capillarité, dépasse aujourd’hui toute réduction sociologique aux seules couches populaires et s’étend largement au-delà d’elle. Le vote RN englobe une bonne partie de la petite bourgeoisie conservatrice et la droite bourgeoise a permis l’élection de bien des députés RN. Je n’ai qu’à écouter autour de moi, dans un voisinage qui n’est vraiment pas plébéien, pour m’en persuader.

Mais revenons à cette affirmation que le RN est sociologiquement un mouvement
Au fil des résultats électoraux qui, depuis 40 ans, montrent la progression de cette extrême droite, les commentateurs politiques, transformés en anthropologues, ne cessent de s’interroger sur cette inquiétante masse d’indigènes rétifs à la civilisation politique à laquelle tout leur permettrait pourtant d’accéder, celle du centrisme néo-libéral version Macron et du social-libéralisme version François Hollande.

Dans les années 1970, le jeune dessinateur Cabu a dressé dans Hara Kiri et Charlie Hebdo le personnage du Beauf, qui a fourni la matière de son ouvrage La France des beaufs : Reportages dans la France profonde (Série bête et méchante), publié en janvier 1979. (L’ouvrage a été repris et développé en 1992).
Avec Cabu, la cause était entendue, dans un mélange de réalisme amusant et de mépris de classe. Ce Français moyen des couches populaires est profondément vulgaire et raciste, franchouillard, borné, abruti par TF1 et le foot, le pastis et le barbecue, bref irrécupérable.
On ne s’étonnera donc pas, à l’époque, de le voir voter FN, plus par bêtise que par esprit revendicatif.
Quel contraste avec les couches urbaines moyennes diplômées, éduquées et cultivées, (dont procède Cabu malgré sa posture de pourfendeur du conformisme), couches en expansion sur lesquelles s’appuie l’élite des « sachants », seule par définition à même d’assumer le destin national, qu’ils se réclament de la social-démocratie ou de la droite civilisée.
La crise des Gilets jaunes, en 2018-2019 a fait ressortir cette image du Beauf, par exemple dans le mépris d’un Benjamin Griveaux, figure montant de la Macronie, qui avait ainsi défini les contestataires : « les gars qui fument des clopes et roulent au diesel ».
Mais cette fois, pour les politologues conservateurs amusés devant la vulgarité populaire, l’irruption brutale de la protestation d’une partie des couches populaires avait déplacé le constat condescendant du phénomène Beauf vers un effroi devant la prise de conscience de l’injustice sociale qui animait les manifestants.
Et chez les politiques de gauche auto-proclamés défenseurs des intérêts des couches populaires, la gêne fut manifeste devant l’évidence d’un habitus, (pour employer le terme dans le sens de Bourdieu), qui n’était certes pas celui de cette couche de salariés « éduqués » qui vote à gauche. Même si Fabien Roussel en a rajouté une couche, on n’imagine pas les dirigeants de la gauche, cette fois unis dans leurs divergences, griller la merguez sur un rond-point.

Dans la foulée, le coup de tonnerre de l’élection de Trump a dramatiquement modifié encore cette caricature du Beauf, dont en France, jusqu’aux Gilets jaunes, il était convenu de sourire, sans autrement s’inquiéter. Mais si, comme toujours, les États-Unis donnaient le ton ?
Tous les analystes étatsuniens ont mis en rapport la désindustrialisation, la dématérialisation de l’économie et la globalisation avec la colère des « petits », des « cols bleus », qui par leur travail ont fait les États-Unis, et qui sont désormais victimes de cette mutation qui ne profite qu’à une minorité de privilégiés.
Et qui se sont retrouvés à l’ultra-droite dans le milliardaire Trump !

On a vu alors chez nous employer alors, plus que jamais, à propos de l’idéologie trumpiste, le mot polysémique de « populisme ».
Et le mot « peuple » », qui quand même la racine de ce fameux substantif « populisme » semble de ce fait réduit à ce que, au prix d’un anachronisme sans doute discutable, on pourrait appeler la plèbe [1].
Mais revenons à « notre » plèbe, d’autant que l’on voit bien des observateurs critiques de la gouvernance des « sachants » se prendre de tendresse pour cette plèbe, supposée base électorale du RN. Une plèbe que la gauche oublierait ou mépriserait, faute d’avoir pu la conquérir.
Et, quelle que soient leurs analyses, ces commentateurs se mettent au moins d’accord sur un mot : « Populisme » : « posture politique dont cette masse inculte, cette plèbe, serait le réservoir ».
Une plèbe que d’aucuns, à l’extrême gauche, posent pourtant en garantie de la commun decency chère à Jean-Claude Michea [2]
Contradiction dialectique, diraient les philosophes de bazar (j’en suis).


[1La plèbe, catégorie la plus nombreuse de la société romaine, s’opposait à celle des patriciens et formait avec elle le populus. Mais le mot a pris le plus souvent aujourd’hui le sens de populace, de bas peuple.

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