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La Gauche et les classes sociales
jeudi 17 octobre 2024, par
Mon vieux logiciel, bien ringardisé aujourd’hui, est celui de la lutte des classes.
Quelle est la classe qui peut être le support social d’un profond changement démocratique et social ? Dans quelle direction le parti qui dit la représenter peut-il trouver des alliés dans les autres classes ou couches de la population ? Quels représentants de classe antagoniste combattra ce parti ?
Tout ceci peut apparaître fortement teinté de marxisme, et par conséquent, (le marxisme étant proclamé mort et enterré), peut être jugé bien inefficace pour démêler l’écheveau des actuelles prises de actuelles positions politiques.
Et pourtant !
La récente et fort médiatisée querelle Ruffin-Mélenchon a permis de comprendre que l’analyse de classe n’était pas obsolète, et que le bric à brac qu’il est convenu d’appeler la Gauche ne pouvait pas en faire l’impasse.
Il fut un temps, bien lointain, où les socialistes de 1905 se présentaient comme les représentants de la classe ouvrière : Parti socialiste SFIO, Section Française de l’Internationale Ouvrière.
Et après la scission du Parti, en 1920, les communistes persisteront à se poser en Parti de la classe ouvrière.
Il leur serait bien difficile de se poser ainsi aujourd’hui, où la majorité des ouvriers vote Rassemblement National.
D’ailleurs, depuis la « Mutation » initiée par leur secrétaire national Robert Hue (aujourd’hui macronien convaincu), le Parti communiste ne s’adresse plus fort œcuméniquement qu’aux « gens ».
Mais de toute façon, le Parti communiste, réduit par Mitterrand au rôle de groupuscule mouche du coche et roue de secours, n’a plus qu’une influence résiduelle. Et son secrétaire national vient de perdre son siège de député en terre ouvrière.
Il n’en va pas de même d’un Parti socialiste sans cesse renaissant de ses cendres [1] et toujours posé, de droit divin, en parti de gouvernement. Les actuelles palinodies de François Hollande n’ont pas d’autre visée que le retour au pouvoir en 2017.
Ce Parti socialiste, qui depuis des lustres ne brille pas par une référence au marxisme, n’en a pas moins fait à sa façon une analyse de classe à la veille de l’élection de François Hollande, en 2012.
En mai 2011, dans la perspective de l’élection présidentielle, au moment où le PS s’interrogeait sur l’électorat à conquérir, son club de réflexion Terra Nova suggéra aux socialistes d’abandonner les couches populaires au profit des classes moyennes.
Ainsi fut fait, ce qui n’empêcha pas François Hollande, dans le sprint final d’avant l’élection, de proclamer, en marxiste révolutionnaire à la sauce Mitterrand [2], que son adversaire était la Finance !
Mais sa politique « classes moyennes » et en fait clairement anti social (ah, la loi travail et la répression policière !) éloigna définitivement le PS des couches les plus populaires.
Dans le même temps, le disciple proclamé de Mitterrand, Jean-Luc Mélenchon, avançait une tout autre analyse, qu’il affirmera pleinement devant l’échec du quinquennat socialiste Hollande.
Dans l’entretien donné à La 1 le 10 décembre 2017, il déclarait avec mépris :
« Le PS est broyé. Il ne se relèvera pas avant un très long moment, s’il se relève un jour. Sa base sociale a disparu. Pas parce qu’elle est partie, mais parce qu’elle n’existe plus. Cette base, c’était la classe moyenne urbaine ascendante des années 1970. Monsieur faisait du jogging, madame de la bicyclette, et le gros chien blanc bondissait entre eux : c’est la pub pour le quartier des Pyramides à Évry, en 1980. Cette base sociale n’existe plus : la classe moyenne n’est plus ascendante, elle a peur du déclassement pour ses enfants, et elle a sombré dans le zapping consumériste. Donc le liant à partir duquel le PS assemblait les ouvriers et les ingénieurs s’est cassé. »
Et Jean-Luc Mélenchon d’affirmer dans le même entretien que la notion de classe sociale était dépassée, et par conséquent renvoyait à leur néant ceux qui, comme une partie des communistes, campaient encore sur des positions de classe.
« Le parti, c’est l’outil de classe. Le mouvement est la forme organisée du peuple. »
Il s’agissait bien sûr du fameux mouvement gazeux (Mélenchon dixit) qui n’avait concrètement comme but et comme idée fixe de faire élire le leader maximo à la présidence de la République. Ce mouvement, LFI, était donc censé représenter tout le peuple, face à la caste des privilégies et à ses supports médiatiques.
Mais n’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’entité facile « Peuple » recouvre bien sûr une complexité de couches sociales. Comment peuvent-elles se représenter dans une conscience collective unitaire ?
C’est là que le bât commence à blesser pour notre grand théoricien.
Il n’a cessé de tenter de donner vraiment corps à cette notion de peuple. Et quand il s’est frotté concrètement au peuple sociologique, comme lors de sa candidature anti FN sur les terres jadis ouvrières du Pas de Calais, sa vision imaginaire du peuple s’est transformée en mépris pour ces imbéciles de petites gens attardés et peu fréquentables. Et peu reconnaissants… On leur propose un vrai programme de progrès et ils s’obstinent à voter front. Irrécupérables… Regardons donc ailleurs
Depuis Jean-Luc Mélenchon avait beaucoup peine pour définir quelle base sociale il comptait s’appuyer.
L’heureuse surprise survint quand il fait de la lutte contre l’islamophobie son cheval de bataille. Il n’était plus question de travailleurs immigrés et de leur descendance, mais de musulmans. Mélenchon avait mis le pied à l’étrier du communautarisme, ce qui lui valut des succès électoraux dans la le peu d’électeurs « musulmans » qui se risquaient à voter.
Dans le même temps, Mélenchon et sa LFI conservaient leur audience acquise dans la jeunesse urbaine politisée et dans le réservoir d’électeurs de gauche qu’il avait réussi à sortir de la désespérance abstentionniste.
Ainsi le leader máximo a pu déclarer en marge de la manifestation du 7 septembre 2024 qu’il fallait « mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires, tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps ».
Donc laissons au RN les couches populaires qui se sont données à lui.
L’avenir nous dira évidemment ce qu’il en adviendra.
Pendant ce temps, Emmanuel Macron quoiqu’il s’en défende, assumait à sa façon la lutte des classes, en privilégiant résolument les possédants. Son socle électoral de 25% demeure inchangé et c’est un socle de classe : celle de ceux qui profitent du système, ou de ceux qui veulent s’y intégrer.