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Bourdieu. « La main gauche et la main droite de l’État », et les socialistes

mardi 8 octobre 2024, par René Merle

Ce texte est daté de 1992. En ce temps-là, sous la présidence du socialiste François Mitterrand, le socialiste Pierre Bérégovoy allait devenir Premier ministre en avril 1992. Il succédait à la socialiste Édith Cresson, qui elle-même avait succédé au socialiste Michel Rocard.
Il s’agit d’un extrait de l’entame d’un entretien de Pierre Bourdieu avec R.P. Droit et T. Ferenczi, Le Monde, 14 janvier 1992.
L’entretien ouvrira en 1998 l’ouvrage de Bourdieu, Contre-feux, propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale, publié par la maison d’édition militante Raisons d’agir. Un titre qui n’a pas peu contribué au lynchage médiatique de son auteur, accusé de mettre sa recherche sociologique au service d’un engagement partisan intolérable, puisque, par définition, dans notre beau pays, toute position contre le néo-libéralisme est immédiatement taxée d’irresponsabilité extrémiste et dangereuse.
L’entretien commence par poser le rapport entre des témoignages individuels et la compréhension du malaise collectif.
Après avoir évoqué le principal d’un collège en difficulté, Bourdieu en vient à « un chef de projet, chargé de coordonner toutes les actions dans une banlieue « difficile » d’une petite ville du Nord de la France. Il est confronté à des contradictions qui sont la limite extrême de celles qu’éprouvent actuellement tous ceux qu’on appelle les « travailleurs sociaux » : assistantes sociales, éducateurs, magistrats de base et aussi, de plus en plus, professeurs et instituteurs. Ils constituent ce que j’appelle la main gauche de l’État, l’ensemble des agents des ministères dits dépensiers qui sont la trace, au sein de l’État, des luttes sociales du passé. Ils s’opposent à l’État de la main droite, aux énarques du ministère des Finances, des banques publiques ou privées et des cabinets ministériels. Nombre de mouvements sociaux auxquels nous assistons (et assisterons) expriment la révolte de la petite noblesse d’État contre la grande noblesse d’État.
Comment expliquez-vous cette exaspération, ces formes de désespoir et ces révoltes ?
Je pense que la main gauche de l’État a le sentiment que la main droite ne sait plus ou, pire, ne veut plus vraiment savoir ce que fait la main gauche. En tout cas, elle ne veut pas en payer le prix. Une des raisons majeures du désespoir de tous ces gens tient au fait que l’État s’est retiré, ou est en train de se retirer, d’un certain nombre de secteurs de la vie sociale qui lui incombaient et dont il avait la charge : le logement public, la télévision et la radio publiques, les hôpitaux publics, etc., conduite d’autant plus stupéfiante ou scandaleuse, au moins pour certains d’entre eux, qu’il s’agit d’un État socialiste dont on pourrait attendre au moins qu’il se fasse le garant du service public comme service ouvert et offert à tous, sans distinction… Ce que l’on décrit comme une crise du politique, un antiparlementarisme, est en réalité un désespoir à propos de l’État comme responsable de l’intérêt public.
Que les socialistes n’aient pas été aussi socialistes qu’ils le prétendaient, cela n’offusquerait personne : les temps sont durs et la marge de manœuvre n’est pas grande. Mais ce qui peut surprendre, c’est qu’ils aient pu contribuer à ce point à l’abaissement de la chose publique : d’abord dans les faits, par toutes sortes de mesures ou de politiques (je ne nommerai que les médias) visant à la liquidation des acquis du welfare state et surtout, peut-être, dans le discours public avec l’éloge de l’entreprise privée (comme si l’esprit d’entreprise n’avait d’autre terrain que l’entreprise), l’encouragement à l’intérêt privé. Tout cela a quelque chose de surprenant, surtout pour ceux que l’on envoie en première ligne remplir les fonctions dites « sociales » et suppléer les insuffisances les plus intolérables de la logique du marché sans leur donner les moyens d’accomplir vraiment leur mission. Comment n’auraient-ils pas le sentiment d’âtre constamment floués ou désavoués ?
On aurait dû comprendre depuis longtemps que leur révolte s’étend bien au-delà des questions de salaire, même si le salaire octroyé est un indice sans équivoque de la valeur accordée au travail et aux travailleurs correspondants. Le mépris pour une fonction se marque d’abord par la rémunération plus ou moins dérisoire qui leur est accordée. »

Ce que dit Bourdieu des socialistes de 1992 sera amplement vérifié et aggravé par la suite avec le gouvernement de Lionel Jospin (juin1997, mai 2022), et le quinquennat de François Hollande (2012- 2017), dans lequel nous retrouvons Emmanuel Macron ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, et Bernard Cazeneuve, Premier ministre à partir de 2016. Le même Cazeneuve dont on a tant parlé ces temps-ci quand notre monarque, ex ministre socialiste, cherchait un Premier ministre…

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