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À propos d’Héraclite
mardi 24 septembre 2024, par
J’évoquais récemment, et très rapidement, la fiévreuse vision d’Héraclite que proposa Pascal Quignard (un auteur qui inlassablement m’aide à comprendre d’où nous venons, et donc ce que nous sommes).
Quignard et Héraclite
Je reviens un peu plus longuement aujourd’hui sur ce penseur majeur parmi ceux qu’il est convenu d’appeler les pré-socratiques.
Héraclite vivait à Éphèse vers 500 avant J.-C, et ce que nous connaissons de sa vie tient avant tout au texte que donna Diogène Laërce (début IIIème siècle), soit huit siècles après !
Je le donne ici à lire, en ayant recours au site d’Ugo Bratelli, qui nous permet de lire nombre textes d’auteurs de l’antiquité grecque et romaine :
http://ugo.bratelli.free.fr/Laerce/IsolesSceptiques/Heraclite.htm
Mais évidemment, si vous désirez revenir aux textes, c’est vers Les Présocratiques, la Pléiade, 2004, qu’il vous convient d’aller.
La pensée d’Héraclite a fait l’objet de multiples interprétations, parfois contradictoires.
J’ai été très intéressé par celle que donne le philosophe italien
Costanzo Preve, dans sa Nouvelle histoire alternative de la philosophie, Perspectives libres, 2017, traduit par Yves Branca :
« Selon l’excellente reconstitution historico-philologique d’Antonio Capizzi, la clé pour comprendre la métaphore naturaliste d’Héraclite, qui utilise la physis pour expliquer le nomos (loi, règle), qui dans ce cas est polemos (combat, conflit) et gouverne la dynamique de la lutte des classes dans la polis (cité) d’Éphèse, la plus riche et importante en ce temps-là des cités d’Ionie, consiste dans l’analyse de l’histoire même d’Hermodore d’Éphèse, qui refusa la soumission aux perses du roi Darius, et restaura l’isonomia, ou égalité des citoyens devant la loi. Comme Héraclite était ami et partisan d’Hermodore, sa pensée ne peut être qualifiée d’« aristocratique », sottise qui circule dans tous les manuels, mais plutôt d’ultradémocratique. En ce temps-là, les démocrates étaient caractérisés comme instigateurs de l’obligation d’écrire les lois et de ne pas les laisse à l’arbitraire « oral » des gouvernants (qu’on pense à la rédaction écrite des Douze tables, revendiquée par la plèbe romaine) ; c’est pour cette raison même qu’Héraclite fait de Pythagore le « maître des charlatans » (fragment 81), puisque Pythagore, maître en cela de Platon, aurait été partisan d’une exclusive oralité des lois mêmes. Héraclite assimile la richesse à l’infamie (fr. 125 a) répète que le peuple doit se battre pour défendre des lois isonomiques comme il ferait contre l’ennemi sur les murailles de la cité (f. 44), et ce prétendu adepte du bordel créateur et du « tout s’écoule » affirme littéralement (au fr. 30) que cet « ordre – isonomique – identique pour tous, n’a été fait ni par un homme, ni par un Dieu ; mais qu’il est depuis toujours, a été, et sera, feu immortel qui régulièrement et alternativement se rallume et s’éteint. »
Comment expliquer alors qu’Héraclite, présenté comme un adepte de la théorie de l’instabilité et de l’« écoulement » de toutes choses panta rei, soutienne tout le contraire, à savoir qu’il existe un ordre depuis toujours, qui est et qui sera à jamais un feu immortel. Nous ne pouvons le savoir avec certitude. Toutefois, nous en connaissons dans ses grandes lignes le contexte historique, ou pour mieux dire, nous le connaîtrons si nous ne refusons pas, pour le seul amour de nos préjugés pittoresques, de connaître ce qu’on peut fort bien connaître ; et ce contexte nous montre que cet homme décida de rompre avec ses concitoyens, qui avaient tourné le dos à sa constitution démocratique et isonomique, et de monter sur l’Acropole pour y passer le reste de ses jours à jouer aux dés avec les enfants, faisant personnellement sécession, non point par idéal « aristocratique », mais au contraire « ultradémocratique », avec une cité dans laquelle il ne pouvait plus se reconnaître. »