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Le dilemme Aristippe : opportunisme servile ou autonomie individuelle

mercredi 6 novembre 2024, par René Merle

Il m’arrive souvent de me replonger dans Les Essais de Montaigne : ainsi, récemment, j’ai revisité le chapitre « De la présomption » [1].
J’ai été accroché par la référence à un auteur dont je ne connaissais rien, sinon le nom : Aristippe. Ma connaissance des philosophes grecs est en effet bien courte.
Montaigne écrit en effet d’Aristippe, dont il estime grandement la liberté de parole :
« Aristippus disoit le principal fruit qu’il eut tiré de la philosophie, estre qu’il parloit librement et ouvertement à chacun. »
La curiosité m’a fait me retourner vers ce qu’en écrit Diogène Laërce [2], dans ses Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité [3]. Et j’ai eu la surprise de rencontrer une bien peu flatteuse légende.
« Aristippe était de Cyrène. Eschine dit qu’il fut attiré à Athènes par la réputation de Socrate. Une fois à Athènes, il se mit à enseigner et se fit payer ses leçons, ce qu’aucun des disciples de Socrate n’avait fait avant lui.
Aristippe savait se faire aux temps, aux lieux et aux personnes ; il était l’homme de toutes les situations. Aussi Denys avait-il pour lui une affection toute particulière, parce qu’il s’accommodait de tout, prenant le plaisir quand il se présentait, sans se donner jamais la peine de le poursuivre. Diogène l’appelle pour cette raison le chien royal. Timon le déchire de son côté, à l’endroit de la gourmandise : Semblable à l’efféminé Aristippe, qui au toucher distinguait les bonnes choses des mauvaises.
On rapporte que Straton (Platon selon d’autres) lui disait, à propos de cette mobilité de caractère : « Il n’y a que toi pour porter également bien la pourpre et les haillons. »
II passait un jour auprès de Diogène qui lavait des légumes : « Si tu savais, lui dit celui-ci, te contenter de légumes, tu ne ramperais pas à la cour des tyrans. . — Et toi, dit Aristippe, si tu savais converser avec les hommes, tu ne laverais pas des légumes. » On lui demandait quel avantage il avait retiré de la philosophie : « Celui, dit-il, de pouvoir converser librement avec tout le monde. »
« En quoi êtes-vous donc supérieurs au reste des hommes, lui disait-on, vous autres philosophes ? — En ce sens, répondit-il, que si toutes les lois étaient supprimées, notre conduite n’en serait pas moins régulière
. [4] »

Aristippe en effet séjourna à la cour du tyran Denys de Syracuse en 361-360 où il côtoya Platon et Diogène le Cynique, qui lui donna ce surnom méprisant.
Ainsi, au-delà d’un hédonisme, d’une jouissance de vivre qui enchanterait beaucoup de nos contemporains, serions-nous face à l’opportunisme servile, un opportunisme de survie sans autre principe que le salut personnel ?
Remarquons toutefois qu’aujourd’hui cette souplesse d’Aristippe peut être présentée comme un art de vivre positif. Internet vous donnera cent exemples de commentaires sur cet homme dont nous ne connaissons plus les écrits, aujourd’hui disparus, mais qui vit par la mémoire de ceux qui en ont parlé.
Mais quoi qu’il en soit, nous sommes loin de la figure positive présentée par Montaigne. Montaigne, grand lecteur de Diogène Laërce, retient essentiellement ce propos d’Aristippe :
« Celui, dit-il, de pouvoir converser librement avec tout le monde. »
Liberté que le prudent Montaigne, en dépit qu’il en avait, dut bien accommoder à tous les compromis et à toutes les craintes que son rôle d’homme public exigeait.

Vous pouvez évidemment lire sur Internet beaucoup d’articles et études sur Aristippe. Un bon début :
Michel Onfray : https://www.youtube.com/watch?v=CaW05KhbSdE
Fanny Rouet :
https://cielam.univ-amu.fr/malice/articles/figures-daristippe-cyrenaique-a-renaissance


[1] De la présumption (graphie originale), II, ch. XVII

[2] Doxographe du début du XIIIe siècle

[3] Diogène Laërce, II,65 – Aristippe de Cyrène

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