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1849-1871, continuité des programmes républicains avancés. Documents
samedi 11 janvier 2025, par
Dans la foulée de l’article À propos des valeurs et du programme des Démocrates Socialistes (1849-1851)., je me borne ci-dessous à montrer la continuité entre le programme des Démocrates socialistes de 1849, les radicaux de 1869, et la Commune de Paris.
Je reviendrai évidemment plus tard sur les raisons et les conséquences de ce mûrissement sur vingt années de l’idéal républicain avancé.
À l’orée de 1849, le courant de la Démocratie Socialiste (la Montagne) naît d’une double défaite, défaite des exigences sociales portées par le mouvement ouvrier, défaite des espérances républicaines placées dans le suffrage universel (masculin) institué en mars 1848 par la toute jeune République.
C’est pourtant dans cette situation d’extrême faiblesse que va naître la Démocratie socialiste, coalition de démocrates radicaux petits-bourgeois et de militants de différentes chapelles socialistes, voire communistes, dans la perspective des élections législatives de mai 1849.
Les « Rouges » faisaient ainsi preuve d’une triple vertu : courage politique permettant l’unité (certes bien fragile) de courants réformistes et de courants révolutionnaires, adhésion au jeu démocratique des institutions, obstination dans la conquête de l’opinion.
Aux législatives de mai 1849, le « Parti rouge » remporte 25 % des suffrages, et l’emporte dans nombre de départements.
Il se présentait sous l’égide de la République démocratique et sociale.
Voyons rapidement ce que recouvrait ce sigle radicalement nouveau.
En quelques mois, cette montée en force des Montagnards démocrates socialistes a tenu a un facteur objectif : la rapide désillusion des couches populaires, rurales au premier chef, qui avaient voté Louis Napoléon en décembre 1848. Mais elle a tenu aussi au programme du nouveau courant politique. Avec leurs projets de réforme du crédit et de la fiscalité (suppression d l’impôt des 45 centimes), les Rouges prenaient la défense de la petite propriété paysanne, commerçante et artisanale, accablée par l’usure et par l’impôt. Par la reconnaissance du mouvement mutualiste, jugulé par le pouvoir, par l’encouragement à l’association des producteurs, le programme promettait aux ouvriers le droit à la santé et d’une certaine façon le droit au travail. Il correspondait aux espérances d’une partie importante de l’opinion populaire, qui avait pu s’en remettre quelques mois auparavant au candidat Louis Napoléon.
Intelligence politique encore : en rompant avec les utopies sociales, foisonnantes sous la Monarchie de Juillet, et avec les projets tout ficelés d’une République salvatrice, chers aux chapelles révolutionnaires, la notion de Gauche prenait un autre sens. La Gauche émane du peuple et est à son service, son programme économique et social est clairement opposé à celui des conservateurs, il est immédiatement réalisable et elle s’engage à l’appliquer en cas de victoire.
Défendre la petite propriété, permettre à ceux qui en étaient privés d’y accéder était le fondement de la lutte pour la liberté. L’hostilité proclamée à l’égard des « Gros » ne procédait pas d’un égalitarisme niveleur jaloux, mais du désir populaire de se débarrasser de la tutelle des nouveaux féodaux, et d’être enfin son maître. Ce programme s’inscrivait ainsi directement dans la tradition républicaine sans-culotte et rousseauiste d’une République de petits propriétaires égaux en droits, chacun recevant le fruit de ses capacités et de son ardeur au travail.
Ce volet économique et social du programme était indissociable de son volet politique. Les « démo.socs » luttaient pour le maintien des acquis démocratiques de février-mars 1848 (liberté d’opinion, liberté de la presse, droit d’association…), ils s’opposaient à la politique liberticide du pouvoir, ils envisageaient une révision constitutionnelle, ils posaient fortement la revendication d’une éducation nationale généralisée, dégagée de la tutelle de l’Église, et d’une nécessaire instruction professionnelle. Une République où chacun aurait droit à l’enseignement libérateur qui effacerait l’ignorance.
Vivifié par le souvenir des luttes révolutionnaires, ce programme était sous-tendu par un engagement moral fondamental. Il se situait clairement dans une idéologie de l’initiative individuelle, mais une initiative tournée vers le bien commun. En témoigne la forte mise en avant des valeurs de solidarité et de responsabilité, manifestes par exemple dans ces journées collectives de travail volontaire sur le bien des « Frères et amis » malades ou emprisonnés…
Cet idéal d’une République de petits producteurs indépendants était, comme on dit, condamnée par l’Histoire : le Second Empire allait immédiatement jeter les bases d’une autre France, urbaine et industrielle. Mais pour les démocrates de 1849, l’horizon était celui des améliorations à apporter à la condition populaire de leur temps, ils ne pouvaient imaginer un avenir où ce peuple sociologique disparaîtrait, ni celui où le peuple ouvrier ne serait plus marginal.
Ces valeurs de solidarité et de responsabilité, individuelle et collective, jouent aussi au plan politique. Sur ce plan également il convenait de prendre ses affaires en main. Les démocrates socialistes souhaitaient l’avènement de l’autonomie communale, qui permettrait aux citoyens de se libérer d’une tutelle bureaucratique sans cesse accrue de l’État.
À la fin du Second Empire, dans la continuité du programme des démocrates socialistes, les jeunes radicaux proposent le fameux programme radical de Belleville (15 mai 1869), dont beaucoup de rédacteurs (mais ni Gambetta ni Clémenceau) et diffuseurs participeront bientôt à la Commune.
Citoyens,
Au nom du suffrage universel, base de toute organisation politique et sociale, donnons mandat à notre député d’affirmer les principes de la démocratie radicale et de revendiquer énergiquement :
* l’application la plus radicale du suffrage universel tant pour l’élection des maires et des conseillers municipaux, sans distinction de localité, que pour l’élection des députés ;
* la répartition des circonscriptions effectuée sur le nombre réel des électeurs de droit, et non sur le nombre des électeurs inscrits ;
* la liberté individuelle désormais placée sous l’égide des lois et non soumise au bon plaisir et à l’arbitraire administratifs ;
* l’abrogation de la loi de sûreté générale (prison pour toute tentative d’opposition, arrestation et déportation sans jugement pour délit politique) ;
* la suppression de l’article 75 de la Constitution de l’an VIII et la responsabilité directe de tous les fonctionnaires ;
* les délits politiques de tout ordre déférés au jury ;
* la liberté de la presse dans toute sa plénitude, débarrassée du timbre de cautionnement ;
* la suppression des brevets d’imprimerie et de librairie ;
* la liberté de réunion sans entraves et sans pièges avec la faculté de discuter toute matière religieuse, philosophique, politique ou sociale ;
* l’abrogation de l’article 291 du Code pénal ("Nulle association de plus de 20 personnes ne pourra se former qu’avec l’agrément du gouvernement") ;
* la liberté d’association pleine et entière ;
* la suppression du budget des cultes et la séparation de l’Église et de l’État ;
* l’instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire avec concours entre les intelligences d’élite, pour l’admission aux cours supérieurs, également gratuits ;
* la suppression des octrois, la suppression des gros traitements et des cumuls et la modification de notre système d’impôts ;
* la nomination de tous les fonctionnaires publics par l’élection ;
* la suppression des armées permanentes cause de ruine pour les finances et les affaires de la nation, source de haine entre les peuples et de défiance à l’intérieur ;
* l’abolition des privilèges et monopoles, que nous définissons par ces mots : primes à l’oisiveté ;
* les réformes économiques, qui touchent au problème social dont la solution, quoique subordonnée à la transformation politique, doit être constamment étudiée et recherchée au nom du principe de justice et d’égalité sociale. Ce principe généralisé et appliqué peut seul, en effet, faire disparaître l’antagonisme social et réaliser complètement notre formule :
LIBERTE, EGALITÉ, FRATERNITÉ
Le comité électoral de Belleville »
Le programme de la Commune de Paris (mars-avril-mai 1871)’inscrit dans le droit fil du programme radical de 1869 :
L’abominable répression de la Commune va pour longtemps mettre ces idéaux sous le boisseau, mais ils chemineront lentement pour se retrouver au grand jour une foi passées les années de la République ultra conservatrice née de la défaite de 1871.
J’y reviendrai.


