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Nietzche, du dernier homme et du surhomme...
mercredi 29 janvier 2025, par
Suite de :
Du droit à la jouissance
Dickens, Un conte de Noël. Ignorance et misère...
Nos penseurs contemporains, dans leur grande variété, se rejoignent donc sur un point : les grandes idéologies mobilisatrices sont mortes dans notre Occident, laissant place à la jouissance immodérée et à la satisfaction des désirs dans un éternel présent.
Le problème est que, la plupart de nos prédécesseurs comme la plupart de nos contemporains n’ont pas lu et ne lisent pas les philosophes, il semblerait que la réalité vécue du plus grand nombre soit plutôt différente.
Puisque philosophe il y a, revenons à Nietzche, mis à toutes les sauces y compris la sauce nazie, et tenons-nous en à ce qu’il faisait dire à Zarathoustra en 1883, dans l’entame de l’ouvrage [1].
Descendu de sa solitude montagnarde, Zarathoustra harangue le peuple :
« Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte qui tombe de la nue : mais cette foudre s’appelle le Surhomme.
Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple et se tut, puis il dit à son cœur : « Les voilà qui se mettent à rire ; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles.
Faut-il d’abord leur briser les oreilles, afin qu’ils apprennent à entendre avec les yeux ? Faut-il faire du tapage comme les cymbales et les prédicateurs de carême ? Ou n’ont-ils foi que dans les bègues ?
Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce dont ils sont fiers ? Ils le nomment civilisation, c’est ce qui les distingue des chevriers.
C’est pourquoi ils n’aiment pas, quand on parle d’eux, entendre le mot de « mépris ». Je parlerai donc à leur fierté.
Je vais donc leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : je veux dire le dernier homme. »
Et ainsi Zarathoustra se mit à parler au peuple :
Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.
Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.
Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !
Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.
Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.
Voici ! Je vous montre le dernier homme.
« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? »
Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.
La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur, » disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.
Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes !
Un peu de poison deci delà, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement.
On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais l’on veille à ce que la distraction ne débilite point.
On ne devient plus ni pauvre ni riche : ce sont deux choses trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait obéir encore ? Ce sont deux choses trop pénibles.
Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.
« Autrefois tout le monde était fou, » – disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l’œil.
On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : c’est ainsi que l’on peut railler sans fin. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt – car on ne veut pas se gâter l’estomac.
On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.
« Nous avons inventé le bonheur, » – disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.
Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l’on appelle aussi « le prologue » : car en cet endroit il fut interrompu par les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, – s’écriaient-ils – rends-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du Surhomme ! » Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue. Zarathoustra cependant de- vint triste et dit à son cœur :
Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles. »
Ce bonheur prosaïque de l’immédiat futur que stigmatise Zarathoustra est donc en fait celui auquel aspirent les hommes à peine dégagés de l’extrême dureté des premiers temps capitalistes et de l’antique misère paysanne.
Si les révolutionnaires d’alors ont pu rêver d’une société nouvelle où, l’exploitation de l’homme par l’homme ayant disparu, les hommes unis par leur fraternité développeraient le potentiel positif de chacun et de tous, les plus réalistes d’entre aux ont bien dû convenir que ce à quoi aspiraient les exploités était tout bonnement de vivre de la façon dont Nietzche décrit le dernier homme. C’est vers l’Amérique que le flot des Irlandais misérables essaya de l’atteindre. C’est dans l’Angleterre ou l’Allemagne des sages syndicats réformistes qu’il y parviendront, après avoir arraché aux exploiteurs la possibilité de ce petit bonheur tranquille.
On comprend que, comme la foule haranguée par le prophète, ils le tiennent quitte du surhomme.
Mais quid alors de ce surhomme, est-ce celui dont la société néo libérale d’aujourd’hui autorise (de fait ou en rêve) tous les désirs de rupture avec cette quiète et benoite tranquillité ?
Zarathoustra dira plus tard :
« Lorsque je vins pour la première fois parmi les hommes, je fis la folie du solitaire, la grande folie : je me mis sur la place publique.
Et comme je parlais à tous, je ne parlais à personne. Mais le soir des danseurs de corde et des cadavres étaient mes compagnons ; et j’étais moi−même presque un cadavre. Mais, avec le nouveau matin, une nouvelle vérité vint vers moi : alors j’appris à dire : “Que m’importe la place publique et la populace, le bruit de la populace et les longues oreilles de la populace !”
Hommes supérieurs, apprenez de moi ceci : sur la place publique personne ne croit à l’homme supérieur. Et si vous voulez parler sur la place publique, à votre guise ! Mais la populace cligne de l’œil : “Nous sommes tous égaux.” “Hommes supérieurs,—ainsi cligne de l’œil la populace,—il n’y pas d’hommes supérieurs, nous sommes tous égaux, un homme vaut un homme, devant Dieu—nous sommes tous égaux ! ”
Devant Dieu !—Mais maintenant ce Dieu est mort. Devant la populace, cependant, nous ne voulons pas être égaux. Hommes supérieurs, éloignez−vous de la place publique !
Devant Dieu ! – Mais maintenant Dieu est mort ! Hommes supérieurs, ce Dieu a été votre plus grand danger.
Vous n’êtes ressuscités que depuis qu’il gît dans la tombe. C’est maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant l’homme supérieur devient – maître !
Avez-vous compris cette parole, ô mes frères ? Vous êtes effrayés : votre cœur est-il pris de vertige ? L’abîme s’ouvre-t-il ici pour vous ? Le chien de l’enfer aboie-t-il contre vous ?
Eh bien ! Allons ! Hommes supérieurs ! Maintenant seulement la montagne de l’avenir humain va enfanter. Dieu est mort : maintenant nous voulons—que le Surhumain vive »
Si Dieu est mort, l’homme ne reçoit plus de morale contraignante toute faite, il construit la sienne en fonction de ses désirs…
Ainsi, plus d’un siècle après Nietzche, une fois refermée la sinistre parenthèse du surhomme nazi, nous verrions, comme l’indique Melman, se réaliser cette libération de l’homme par la réalisation de ses désirs que permettent les possibilités de la nouvelle société libérale.
Mais qui de cet homme libéré. ? S’agit-il du pauvre névrosé que Melman recevait dans son cabinet de psy, et qui croyait sortir de sa routine quotidienne par un plan-cul sur un site de rencontre, ou par une croisière Costa ? Ou s’agit-il par exemple d’Elon Musk qui lui a vraiment basculé de l’autre côté de la toute puissance de l’individu ?
J’ai bien des réserves à faire sur tout cela. J’y reviendrai donc.
[1] Frédéric Nietzsche, La première partie parut en mai 1883 chez E. Schmeitzner, à Chemnitz, sous le titre : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne