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Voltaire et les Canailles
dimanche 13 avril 2025, par
Je mets en relation avec l’article Des « Élites » et du Bon Peuple. ces quelques lignes que j’extrais d’une lettre de Voltaire à M. le marquis de Condorcet, 27 janvier 1776.
« Je ne crains point la compagnie du métier de saint Matthieu, que vous appelez la canaille du sel [1] : notre grand ministre nous en a délivrés pour nos étrennes, et probablement pour jamais [2]. Sa déclaration est enfin enregistrée au parlement de Dijon. Ce parlement s’est réservé de faire des remontrances ; mais elles seront bien peu importantes et assez inutiles ; il faut bien lui laisser le plaisir de se faire valoir.
Les deux autres canailles dont vous me parlez me font toujours trembler. J’ai été trop heureux de tirer d’Étallonde des griffes de l’une [3] ; mais je vois avec douleur qu’on ne pourra jamais ôter à l’autre le droit de faire du mal, surtout quand ces deux canailles sont jointes ensemble pour nuire au genre humain [4]Vous avez vu, par l’aventure arrivée à La Harpe [5]]], combien cette réunion est à craindre.
Je vous conjure encore une fois de ne pas souffrir qu’aucun de vos amis se donne le funeste plaisir de m’imputer des ouvrages qui m’exposent à la fureur de ces persécuteurs éternels [6]. Soyez très-sûr que le ministère n’oserait jamais soutenir un homme qui serait poursuivi par eux. Vous avez vu que M. Turgot lui-même n’a pu ni voulu défendre dans le conseil un petit ouvrage qui était uniquement à sa gloire [7], et qu’il a laissé condamner M. de La Harpe pour avoir loué cet ouvrage dans le Mercure.
Il y a une autre canaille à laquelle on sacrifie tout, et cette canaille est le peuple. C’est elle, il est vrai, que les trois autres réduisent à la mendicité, mais c’est pour elle qu’on va à la messe, à vêpres et au salut ; c’est pour elle qu’on rend le pain bénit ; c’est pour elle qu’on a condamné le chevalier de La Barre et d’Étallonde au supplice des parricides. On voudra toujours mener cette canaille par le licou qu’elle s’est donné elle-même. C’est pour elle qu’on touchera toujours les écrouelles ; c’est pour elle-même qu’on laissera subsister les moines qui dévorent sa substance. Nous ne pourrons jamais détruire des abus qu’on a le malheur de croire nécessaires au maintien des États, et qui gouvernent presque toute l’Europe.
Ces abus sont le patrimoine de tant d’hommes puissants qu’ils sont regardés comme des lois fondamentales. Presque tous les princes sont élevés dans un profond respect pour ces abus. Leur nourrice et leur précepteur leur mettent à la bouche le même frein que le cordelier et le récollet mettent à la gueule du charbonnier et de la blanchisseuse. Tout ce qu’on pourra faire sera d’éclairer peu à peu la jeunesse, qui peut avoir un jour quelque part dans le gouvernement, et de lui inspirer insensiblement des maximes plus saines et plus tolérantes. Ne nous refroidissons point, mais ne nous exposons pas ; songez que les premiers chrétiens mêmes laissaient mourir leurs martyrs. Soyez sûr qu’on soupait gaiement dans Carthage le jour qu’on avait pendu saint Cyprien. »
[1] Il s’agit des percepteurs de l’impôt sur le sel, la gabelle
[2] Le grand réformateur Turgot, promu par Louis XVI contrôleur général des finances depuis le 24 août 1774, qui avait en ce mois de janvier 1776 avancé un train e réformes financières qui firent hurler les privilégies.
[3] Dominique Gaillard d’Étallonde était poursuivi comme complice de chevalier de la Barre, condamné à mort et exécuté pour blasphème par la Grand-Chambre du Parlement de Paris, (laquelle est donc la première canaille évoquée ici) ; d’Étallonde put s’enfuir en Prusse grâce à l’intervention de Voltaire
[4] Dans le contexte de l’opposition religieuse, parlementaire, universitaire et t médiatique aux Lumières, il s’agit ici particulièrement du publiciste Élie Fréron qui combattait violemment les Lumières et Voltaire, notamment ans son Année littéraire
[5] [[Jean-François de la Harpe, littérateur anticlérical ami de Voltaire et dénoncé par Fréron, candidat malheureux à l’Académie où il pourra enfin entrer en mai 1776
[6] Il s’agit ici du comte de Tressan, militaire, romancier, membre de l’Académie des sciences, encyclopédiste et ami de Voltaire.
Dans une lettre à M. le Chevalier de Chastellux, officier général et homme de lettres, Voltaire écrivait le 14 avril 1775 : « Je ne sais, monsieur, si vous avez vu une épître d’un prétendu chevalier de Morton à M. de Tressan ; j’ai été très-affligé que M. de Tressan m’ait pris pour ce Morton. Si la Raison a rencontré M. de Tressan dans ses voyages, elle aurait bien dû lui conseiller de ne pas faire imprimer des choses si dangereuses. Il me semble que quand on met son nom à un ouvrage, on ne doit pas dire si crûment ce que vous avez fait entendre si finement. Nous avons des ennemis qui nous combattent avec des armes trop respectées. Je vous respecte assurément plus qu’eux ; mais je les crains ». Voltaire, on le voit, se défiait de ces libelles produits par certains de ses amis, qu’il jugeait trop imprudents.
[7] L’écrit sur l’Abolition des corvées.