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Intellectuels ?

dimanche 23 mars 2025, par René Merle

Les touristes ayant visité le Vatican le savent : à la demande du pape Jules II, dans la Chambre de la signature Raphaël a réalisé à partir de 1508 la magnifique fresque de « l’École d’Athènes », qui présente les figures majeures de la philosophie antique. En voilà ci-dessus le fragment central : Platon tient son ouvrage essentiel, le Timée et lève son doigt vers le haut pour nous indiquer le principe de l’Un indicible, et donc pour pointer le Bien que garantit la théologie, car le Pape comme Raphaël, dans leur néoplatonisme christianisé, donnaient donc toute sa place à une philosophie non antithétique de la théologie, bien au contraire.
On ne pouvait rendre plus bel hommage à ces grands penseurs, qui brassèrent tant d’idées pour donner sens au monde.

J’y pensais après une récente visite salvatrice de « Mon » plombier.
Curieux rapprochement, me direz-vous.
Mais c’est que « Mon » plombier, que je connais depuis un bout de temps, s’est une fois de plus, à l’occasion de cette visite salvatrice, exclamé, plutôt ironiquement, en regardant mes étagères chargées de livres : « Ah, vous les intellectuels ! ». Ce quoi je réponds rituellement, et sincèrement : « Mais chacun a un intellect, et donc chacun est un intellectuel ».
« Mon » plombier a souri pour me répondre : « je ne suis pas plus con qu’un autre, mais, heureusement, je ne suis pas un intellectuel ».
L’homme de la sagesse pratique contre celui qui parle à vide sans agir vraiment sur la réalité…

Un dialogue socratique s’en est suivi, dont il résultait assez confusément pour moi, mais assez clairement pour lui, semblait-il, que les intellectuels sont ceux qui ont fait des études un peu longues et qui ne travaillent pas de leurs mains. Catégorie assez confuse où se retrouvaient l’instituteur de base comme les sommités intellectuelles médiatisées.
Dévidons donc un peu ce peloton confus des « intellectuels » vus par le plombier : petite distance seulement prise avec les enseignants, puisqu’ils s’occupent de ses gosses, mais distance totale prise avec les grands bavards inutiles, qui ne vivent pas comme tout le monde, et donc ne connaissent rien de « la vraie vie ». Une tolérance pour les médecins, chirurgiens, qui ont fait de longues études, mais qui à leur façon travaillent de leurs mains, et que l’on juge sur des résultats concrets. Même tolérance pour l’ingénieur, dont l’efficacité garantit la qualité de la réalisation technique. Bref, des artisans eux aussi à leur façon, bien que les longues études les aient irrémédiablement séparés du petit peuple.

Quand la réparation fut heureusement terminée, et « mon » plombier reparti pour de nouvelles aventures, je restais à ruminer cette histoire d’intellectuels.
J’ai souvent lu que le terme « intellectuels » n’est apparu qu’avec l’Affaire Dreyfus, quand des écrivains, des philosophes, des journalistes se dirent hommes des Lumières face à une société obscurantiste, xénophobe et raciste.
Voire… Il est d’une grande banalité de dire qu’à l’évidence, les intellectuels, même s’ils ne se présentaient pas comme tels, existaient bien avant la fin du XIXème siècle, et que, à l’exception du génial Spinoza qui vivait de son travail de polisseur de lunettes, ces penseurs et théoriciens ne vivaient que de leur plume et de leur parole, voire de la protection de quelques Grands.
Pour aujourd’hui, j’aurais pu dire à « mon » plombier que, depuis toujours, l’intellectuel est celui qui n’a pas le nez sur la vitre et qui sait distinguer le bon du mauvais, le vrai du faux, sans se soucier de la pression sociale et du conformisme anesthésiant. Il veut connaître, comprendre le monde, comme l’historien, comme le philosophe, et, éventuellement, le changer.
J’aurais pu rappeler, puisque Platon il y a, que ces « vrais » intellectuels dérangent par trop, bien souvent, et qu’on leur préférait sophistes et rhéteurs creux, qui tenaient le haut du pavé, et qui bien entendu ne dérangeaient en rien l’ordre de la Cité.
Mais pour parler vraiment d’aujourd’hui, je me serais aussitôt heurté au problème complexe de la nature actuelle du groupe des intellectuels de la parole et de la proposition d’idées, bien caractérisé dans la division du travail par rapport aux intellectuels « productifs », chercheurs scientifiques et médicaux en particulier.
J’aurais été bien embarrassé pour démêler, dans ce groupe sommairement classé comme celui des « sciences humaines », ceux qui sont producteurs de savoirs véritables et ceux qui, en sincérité, mettent en fait ces savoirs au service d’une idéologie, ou au service de l’ordre social. Comme aurait dit Althusser, intellectuels producteurs de la superstructure idéologique. Sans parler des bouffons, prostitués mondains et télévisés de l’appareil médiatique, que l’on retrouve dans les magazines à la mode comme dans les croisières « culturelles » [1], et dont la fonction médiatique ne vise qu’à adapter l’homme à la société telle que tristement elle est…
Ah, question subsidiaire : suis-je un intellectuel ? Au vu de ce qui précède non, puisque je n’appartiens pas à l’appareil universitaire et encore moins à l’appareil médiatique. J’ai gagné ma vie en enseignant et en essayant d’être utile, j’ai pratiqué en citoyen, (qui se veut « éveillé »), la recherche historique et linguistique, mais je ne me considère en rien comme créateur de concepts, et encor moins d’un système idéologique. Car nous touchons ici au domaine des vrais grands hommes, des génies qui ont su donner sens et raison, et dont nous n’aurons jamais assez de temps pour bien comprendre leurs œuvres…


[1] Cf. : Croisières.

Messages

  • Exprimés, imprimés, ou pas, ne sommes-nous pas toutes-tous créatrices créateurs de concepts ?

  • René, salut

    Que fais-tu de ce cher Gramsci et de ses "intellectuels organiques " ?
    Amitiés

  • Bonjour René
    Votre plombier est peut-être très habile pour déboucher les canalisations ou réparer les robinets cassés, mais est-il le mieux placé pour juger ce que valent, ou ne valent pas, les intellectuels ?
    Et si vous aviez entrepris de lui faire la leçon sur la brasure forte ou la brasure tendre, ou bien sur les avantages comparés des tuyaux en cuivre sur les tuyaux PER, vous aurait-il écouté avec circonspection et bienveillance ? Et aurait-il réfléchi sur sa pratique professionnelle après cette conversation ?
    Pourquoi les intellectuels se sentent-ils toujours obligés de se justifier ? Pourquoi cet obscur sentiment d’illégitimité face aux travailleurs "productifs" ? On se souvient de l’histoire de Thalès moqué par une mignonne servante Thrace parce qu’il était tombé dans un puits en regardant les étoiles. Mais le même Thalès, à partir de ses observations du ciel, avait prévu une abondante récolte d’olives et s’était enrichi en louant des pressoirs achetés opportunément... Comme quoi, les intellectuels peuvent aussi avoir un sens pratique, même s’il est tout à leur honneur que leur activité soit désintéressée. Il y va de la dignité de l’homme. "Le petit chien de M. Bergeret ne regardait jamais le ciel bleu qui ne lui rappelait rien de comestible" raconte A. France.
    La victoire culturelle de l’utilitarisme nourrit un anti-intellectualisme d’atmosphère. C’est assez détestable, et la tâche actuelle serait plutôt à défendre les livres et la culture, plutôt que leur cracher dessus. À une époque où la pratique de la lecture est en chute libre, surtout parmi les jeunes, et où les bibliothèques publiques achètent davantage de bande dessinées que de textes d’auteurs, quand elle ne procèdent pas à des activités biblioclastiques effarantes sous prétexte de "désherbage"
    Dernière chose : dans l’Ecole d’Athènes, Raphaël a peint Platon tenant le Timée, mais Aristote une Ethique. Le véritable sens de l’activité intellectuelle et sa finalité c’est la pratique - qui n’est pas que technicienne mais aussi, mais d’abord, morale et politique, la praxis comme disait les marxistes de la bonne époque. Ne jamais l’oublier.
    Bien amicalement à vous,

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