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À propos de Gramsci et de l’intellectuel « organique »
mardi 25 mars 2025, par
Dans un commentaire à l’article Intellectuels ?, l’ami Jean-Claude Romettino me demande :
« Que fais-tu de ce cher Gramsci et de ses "intellectuels organiques " ? »
J’ai abondamment traité de Gramsci dans ce site, mais essentiellement par des citations et des morceaux choisis.
Je voulais seulement alors rappeler quelques textes de ce grand dirigeant communiste qui finit sa vie dans les prisons mussoliniennes.
Il a tellement été question de Gramsci depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, dans des traitements fort divers, et parfois déconcertants, en particulier sur la question de l’hégémonie reprise aujourd’hui par l’extrême droite, que je ne m’étais pas risqué à ajouter ma modeste pierre à cet édifice baroque et monumental.
Je m’y risque donc aujourd’hui en réponse à Jean-Claude, en me bornant à rappeler les traits essentiels de la présentation de Gramsci dans laquelle je me retrouve, comme par exemple celle du philosophe Costanzo Preve. Et ce en me limitant au cadre de la question de Jean-Claude : quid de Gramsci et de ses « intellectuels organiques » ? Pour le reste, reportez-vous à vos fiches wikipédia, ou, mieux, bien sûr, aux textes de Gramsci lui-même.
Comme je le rappelais dans l’article Gramsci et la philosophie, ou de la Philosophie populaire "spontanée", pour Gramsci l’intellectualité est présente chez tout être humain. Dans son reflet du quotidien, le « sens commun » est porteur d’une vision du monde qu’il appartient aux intellectuels, dans leur fonction sociale spécifique, de dégager de toute aliénation afin d’accéder à la Vérité. Dans la droite ligne de Hegel et de Marx, Gramsci pense que cette vérité est accessible à tous, pour peu qu’elle soit partagée démocratiquement. L’intellectuel est un éveilleur de ce qui est latent en chacun de nous.
Mais quel intellectuel ?
À propos de l’intellectuel "organique", c’est-à-dire comme tout manuel de philo vous le dira, l’intellectuel organiquement lié à une classe sociale, dont la fonction est de systématiser la conscience que cette classe a d’elle-même, Gramsci évoque trois situations contemporaines.
Gramsci a guerroyé contre les philosophes néo-idéalistes italiens de la liberté absolue de la conscience individuelle d’interpréter le monde, qu’il renvoyait, en dépit qu’ils en avaient, à leur liaison « organique » aux intérêts de la bourgeoisie italienne d’alors.
Disciple de Sorel, Gramsci a aussi guerroyé contre le marxisme « mécanique » des sociaux-démocrates de la Seconde Internationale ouvrière, qui voyaient dans le développement d’un capitalisme secoué de crises, et dans la place démographique grandissante de la classe ouvrière, le gage d’une inévitable victoire pacifique d’un prolétariat électoralement majoritaire dans les pays « avancés » de l’Occident, de l’Europe à l’Amérique du Nord.
Alors même que les partis sociaux démocrates s’installaient dans une tranquille conquête électorale, ces intellectuels qui se voulaient marxistes servaient à la classe ouvrière une soupe messianique. La victoire est inévitable, et il faut l’attendre sans impatience.
Dans ces années où les échos de la Révolution soviétique ne cessaient de secouer le monde ouvrier et la paysannerie pauvre d’une Italie en crise, comme lors de la grande crise du Biennio rosso (1919-1920) [1], l’intellectuel marxiste, tel que Gramsci le souhaitait, devait mettre sa liberté d’interpréter le monde au service de la transformation du monde, en devenant un intellectuel « organique » de la classe sociale révolutionnaire, le prolétariat, ou plus précisément du Parti communiste censé la représenter.
Car en effet, selon Gramsci, bon léniniste, sans ce Parti, le prolétariat ne pouvait que demeurer au stade de la revendication économique et de l’organisation syndicale. Sans ce parti révolutionnaire, la « condition ouvrière » ne pouvait faire advenir la conscience de classe de la « classe ouvrière ».
Inspiré de Machiavel, Gramsci nomme ce parti « le Prince moderne ». Intellectuel collectif avec lequel l’intellectuel individuel sera en liaison « organique ».
Au sein de ce jeune parti communiste italien, Gramsci a joué son rôle d’intellectuel organique en s’opposant à la ligne de fermeture sectaire proposée par son premier responsable, Bordiga, qui refusait toute participation des communistes aux instances politiques et cultuelles de la société "bourgeoise, en raison de l’affirmation de l’autonomie du prolétariat, garante de sa pureté révolutionnaire.
L’histoire a tranché.
Et aujourd’hui, quid de l’intellectuel "organiste" gramscien ? Il serait bien difficile d’imaginer une classe ouvrière pleinement consciente de sa mission historique de supprimer le capitalisme, et d’imaginer un parti révolutionnaire à même de la conscientiser et de la guider, tant, à l’évidence, cette classe ouvrière et ce parti sont profondément intégrés au système capitaliste, tant économiquement que culturellement. Le Parti communiste italien, qui après 1944 n’a cessé de se proclamer hautement gramscien, a cru régler le problème en se suicidant politiquement et en cédant la place à une formation "démocrate" au sens états-unien du mot. Le Parti communiste français a tenu à conserver son identité communiste, mais il a en fait accepté d’être relégué à une petite roue de secours d’une social-démocratie devenue de plus en plus sociolibérale.
Dans un cas comme dans l’autre, il ne semble pas que des intellectuels "organique" aient vraiment joué un rôle auprès de directions politiques prisonnières de considérations électoralistes, et n’ayant plus le marxisme comme référence. Plus du tout en Italie. Formellement seulement en France, où Gramsci est abandonné à la recherche universitaire.
Messages
1. À propos de Gramsci et de l’intellectuel « organique » , 25 mars 2025, 05:57, par Pierrot
Peut-être un peu en dehors du sujet traité :
dans le contexte actuel je souligne l’analyse de Gramsci mettant en relation une révolution scientifique et technique et sa mise en œuvre politique et économique, industrielle, SANS révolution sociale, condition de la naissance et du développement du régime fasciste.
Il cite le transfert de la technologie taylorienne en Italie par Mussolini.
Dans la révolution scientifique, technique, industrielle, numérique, d’aujourd’hui, Trump et Musk et les autres, illustrent bien l’affaire.