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Retour sur "Intellectuels"

mercredi 26 mars 2025, par René Merle

Je vous invite à lire le très pertinent commentaire (auquel je souscris grandement) que Michel Parolini a apporté à l’article Intellectuels ? [1].
Pour mon compte, je ne me suis jamais senti en quoi que ce soit en situation de me justifier d’être professeur. J’ai travaillé trente ans dans une cité où les ouvriers constituaient la majorité de la population. Je comptais nombre de camarades d’enfance et de camarades politiques dans cette masse de travailleurs des chantiers navals. De par mes origines, mon enfance, mes activités, j’ai toujours ressenti de leur part une sympathie mêlée souvent d’une distance agressive, bien qu’amicale : « Alors, encore en vacances ? ».
Mais il ne s’agissait en rien ici chez eux de la distance prise avec le travail du « vrai » intellectuel, puisque je n’en suis pas un. Je le répète, j’avais pour tâche de communiquer un savoir. Et quand j’ai travaillé dans la recherche historique et linguistique, je voulais établir des faits. Mais je n’étais pas créateur de concepts et encore moins de système.
Ce qui ne m’empêchait pas de me rallier à une philosophie qui par essence est celle de la praxis, la philosophie marxiste. En ce sens, comme je l’écrivais il y a peu dans l’article À propos de Gramsci et de l’intellectuel « organique » , je me trouvais engagé dans une pratique militante, tant dans ma réflexion politique que par sa mise en œuvre concrète. Ce qui ne m’empêchait pas de me plonger, dans la mesure de mes moyens, dans l’ensemble de la production intellectuelle passée et présente. Ce site peut peut-être parfois le refléter. Ce qui d’ailleurs m’a amené, à ma façon, à faire le tri dans la notion d’intellectuel. Quels que puissent être souvent mes désaccords avec ce que peut écrire par exemple Alain Finkielkraut, je retrouve en lui un vrai intellectuel, à la différences de certaines outres vides jadis jeunes philosophes (suivez mon regard sur le col de chemise ouverte)…

Michel Parolini pointe la plus que légitime défense des livres et de la culture. C’est bien en ce sens que j’ai pu me sentir utile en enseignant. On dit souvent que l’on ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif. Mais c’était (c’est sans doute encore) une des missions du professeur d’amener à la lecture des jeunes qui a priori n’en avaient pas envie et préféraient les mangas.

Autre chose. Puisqu’elle est évoquée dans le commentaire, je reviens sur l’immense fresque du Vatican où bien sûr figure Aristote, tenant d’une praxis qui n’est pas celle de son maître Platon. Platon et Aristote divergents en bien des points, mais unis dans la conviction que ce sont les sachants qui devraient diriger la Cité, ce qui faute de mieux, les a amenés à s’instaurer conseillers de tyrans siciliens ou macédoniens, et l’expérience n’a guère été heureuse. Un passage à la praxis qui, pour être instructif, n’en a pas moins été un échec.

À propos de la fresque donc, si vous en avez la patience, et en vous aidant de vos lectures et d’Internet, vous pouvez donner un nom à tous ces philosophes de l’Antiquité, et réfléchir à leurs apports réciproques dont nous sommes toujours redevables.

Pour mon compte, j’ai aimé que Raphaël fasse figurer sur sa fresque une femme, la seule femme philosophe semble-t-il dans ce monde masculin. En longue robe blanche, vous la voyez à gauche, qui semble nous regarder. Hypathie, Grecque d’Alexandrie, philosophe néoplatonicienne, astronome et mathématicienne, assassinée en 415 par des chrétiens fanatiques. Hypathie, première martyre de la philosophie…


[1Bonjour René
Votre plombier est peut-être très habile pour déboucher les canalisations ou réparer les robinets cassés, mais est-il le mieux placé pour juger ce que valent, ou ne valent pas, les intellectuels ?
Et si vous aviez entrepris de lui faire la leçon sur la brasure forte ou la brasure tendre, ou bien sur les avantages comparés des tuyaux en cuivre sur les tuyaux PER, vous aurait-il écouté avec circonspection et bienveillance ? Et aurait-il réfléchi sur sa pratique professionnelle après cette conversation ?
Pourquoi les intellectuels se sentent-ils toujours obligés de se justifier ? Pourquoi cet obscur sentiment d’illégitimité face aux travailleurs "productifs" ? On se souvient de l’histoire de Thalès moqué par une mignonne servante Thrace parce qu’il était tombé dans un puits en regardant les étoiles. Mais le même Thalès, à partir de ses observations du ciel, avait prévu une abondante récolte d’olives et s’était enrichi en louant des pressoirs achetés opportunément... Comme quoi, les intellectuels peuvent aussi avoir un sens pratique, même s’il est tout à leur honneur que leur activité soit désintéressée. Il y va de la dignité de l’homme. "Le petit chien de M. Bergeret ne regardait jamais le ciel bleu qui ne lui rappelait rien de comestible" raconte A. France.
La victoire culturelle de l’utilitarisme nourrit un anti-intellectualisme d’atmosphère. C’est assez détestable, et la tâche actuelle serait plutôt à défendre les livres et la culture, plutôt que leur cracher dessus. À une époque où la pratique de la lecture est en chute libre, surtout parmi les jeunes, et où les bibliothèques publiques achètent davantage de bande dessinées que de textes d’auteurs, quand elle ne procèdent pas à des activités biblioclastiques effarantes sous prétexte de "désherbage"
Dernière chose : dans l’Ecole d’Athènes, Raphaël a peint Platon tenant le Timée, mais Aristote une Ethique. Le véritable sens de l’activité intellectuelle et sa finalité c’est la pratique - qui n’est pas que technicienne mais aussi, mais d’abord, morale et politique, la praxis comme disait les marxistes de la bonne époque. Ne jamais l’oublier.
Bien amicalement à vous,

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