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Montaigne La Boétie, Desan, Le mentir vrai ?

lundi 21 avril 2025, par René Merle

J’ai toujours été fasciné par le fameux brulot de La Boétie [1], Discours de la servitude volontaire ou Le Contr’Un, et je me suis amusé d’ailleurs de voir Jean-Luc Mélenchon baptiser en 2019 sont think tank « Institut la Boétie », en opposition ironique au think tank néolibéral bien connu qu’est depuis 2000 l’Institut Montaigne [2]. Un face à face dont la validité historique est des plus douteuses si elle vise à opposer un La Boétie démocrate et subversif face à la rouerie d’un Montaigne opportuniste politique et respectueux du pouvoir.
Et naturellement, j’ai toujours été intéressé par les rapports entre Montaigne et La Boétie, rapports a priori d’une évidente amitié, mais qui ne sont pas sans quelques interrogations et mystères.
La Boétie a écrit son Discours bien avant sa rencontre avec Montaigne en 1558. Il n’empêche, le chercheur étatunien Daniel Martin n’hésita pas à affirmer qu’en fait l’ouvrage était de la plume de Montaigne : Daniel Martin, Montaigne et son cheval, ou les sept couleurs du Discours De la servitude volontaire, Librairie A.-G. Nizet, 1998. Affirmation quelque peu farfelue qui a titillé la curiosité des journalistes [3], mais qui n’a pas suscité l’enthousiasme des spécialistes de Montaigne.
J’ai sur mes étagères, à côté des Essais, quelques études contemporaines, dont la magistrale présentation de Philippe Desan, Montaigne. Une biographie politique, Odile Jacob, 2014, suivie de
Philippe Desan, Montaigne. Penser le social, Odile Jacob, 2018.
J’y ai puisé une solide documentation sur les deux hommes et sur le destin du brulot de la Boétie, écrit sans doute en 1533 et demeuré manuscrit jusqu’à ce que, bien après la mort de l’auteur en 1563 des publications protestantes s’en emparent à partir de 1574, et notamment en 1579. Nous sommes alors en plein déchirement religieux et civil, et Montaigne, qui envisageait de publier ce texte que lui avait légué la Boétie, avec bien d’autres écrits, le retira précipitamment de la composition déjà à l’atelier de ses Essais qui allaient paraître en mars 1580 [4].

En septembre 2024, la publication d’un polar historique de Philippe Desan, Montaigne La Boétie. Une ténébreuse affaire. Roman, Odile Jacob, voulut mettre fin définitivement à la légende de l’amitié sans taches des deux hommes.
Voici la présentation de l’éditeur :

« Et si Montaigne n’était pas celui que vous connaissez ?
Son amitié avec La Boétie est devenue une image d’Épinal : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi »… Il y a eu des doutes, pourtant, on a parlé de rupture et même de trahison. Et si les choses étaient plus sombres ? Philippe Desan, spécialiste internationalement reconnu de Montaigne, se fait ici romancier pour dessiner une autre vérité – alternative ou plus vraie que nature ? – de l’illustre auteur des Essais : intrigant, menteur, séducteur… Humain tout simplement.
Au fil de ce polar éblouissant d’érudition et joyeusement iconoclaste, il s’amuse à démêler un cold case imaginaire, mais tellement vraisemblable : Montaigne aurait-il joué un rôle dans la disparition de La Boétie ? Aurait-il, en brouillant les cartes, semé des indices ?
Dans cette enquête, presque tout est vrai – difficile de ne pas être tenté de vérifier…
Sur fond de reconstitution de la vie de Montaigne et de l’ambiance du temps, égratignant au passage les usages universitaires, Philippe Desan se joue du lecteur et s’en prend au monument iconique de l’humanisme avec une irrévérence réjouissante. Un formidable plaisir de lecture.
Philippe Desan, professeur émérite à l’Université de Chicago, est spécialiste de l’histoire des idées à la Renaissance, et particulièrement de Montaigne. Il a publié notamment Montaigne. Une biographie politique, Montaigne. Penser le social et La Modernité de Montaigne.
Directeur de la revue Montaigne Studies, il a reçu le Grand Prix de l’Académie française pour son œuvre. »

Et Le Monde du 17 septembre 2024 titrait : « Montaigne-La Boétie, une ténébreuse affaire », de Philippe Desan : Montaigne en assassin impuni ».

En passant de l’étude universitaire à l’intrigue policière, Philippe Desan n’échappe pas aux bonnes vieilles recettes du polar made in France des années 1990 : les déplacements des protagonistes sont détaillés rue par rue, et nous n’ignorons rien des menus de leurs repas. Mais quelle maestria dans la mise en chair de son admirable érudition historique ! Et quelle lucidité dans la présentation des mandarinats universitaires, si présents mais si différents aux États-Unis et en France. On imagine facilement d’ailleurs que le professeur étatsunien qui mène l’enquête n’est pas sans rapports avec la personnalité de l’auteur…
Publication salutairement iconoclaste et provocatrice, ce « mentir vrai » remet bien des choses en place, en fracassant la légende dorée. À chacun d’apprécier la conclusion qu’il en tire.


[1] J’ai consacré à La Boétie plusieurs articles regroupés dans À propos de La Boétie.

[2] À noter que, jusqu’en 1994, a aussi existé un très néolibéral Institut La Boétie, qui se perpétuera dans l’Institut Montaigne.

[4] Sur le destin du Discours de la servitude volontaire, on lira l’étude de Philippe Desan,
« Le Discours de la servitude volontaire et la cause protestante : les paradoxes de la réception de La Boétie » :
https://www.fabula.org/colloques/document2491.php

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