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Montaigne, de la vaillance des nobles et de la chasteté des femmes

samedi 7 juin 2025, par René Merle

Mes fort lointaines années d’étudiant m’avaient essentiellement présenté Montaigne comme un sage sceptique retiré du monde, porteur et révélateur de l’humaine condition :
« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. […] Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque particuliere et estrangere ; moi, le premier par mon estre universel, comme Michel de Montaigne, non somme grammairie, ou poëte, ou juriconsulte » [1].
Mais devant le nom de Montaigne, il y bien la particule porteuse de ce titre de noblesse si longtemps désiré.
Et si en se connaissant lui-même Montaigne nous connaît tous, il n’en est pas moins un homme profondément de son temps, dans les péripéties duquel il fut engagé.
Depuis longtemps déjà, une lecture suivie des Essais, chapitre après chapitre, m’a permis de mieux mesurer cet engagement, et de le confronter aux plus récentes études biographiques comme par exemple celle de Philippe Desan.

À la mort de son père en juin 1568, Michel Eyquem hérite de la terre et du titre de « seigneur de Montaigne, du nom de sa terre noble acquise par son grand-père. Abandonnant la chambre des enquêtes de Bordeaux en 1571, il va dorénavant s’installer à Montaigne, en tant que gentilhomme. Pour ce descendant d’une famille de négociants enrichis par le commerce de la morue, c’est une consécration.
Mais la « retraite » de Montaigne s’accompagne d’une intense activité de diplomate au service du souverain, qui le fait gentilhomme de la chambre du roi et chevalier de l’ordre de Saint-Michel en 1577.
Il n’en est pas peu fier.
On voit sur son portrait le collier de membre de l’ordre, dont il ne se séparait pas.
Il n’en est pas peu fier, et il intitule ainsi son ouvrage paru en 1580 et complété en 1582 :
Essais de Messire Michel Seigneur de Montaigne, Chevalier de l’ordre du Roy, & Gentil-homme ordinaire de sa Chambre.
Cet ordre de Saint Michel avait institué par Louis XI en 1469, pour honorer une élite nobiliaire. Mais, à partir de 1560, de nombreuses nominations (Montaigne est dans le lot) en dévalorisent quelque peu l’obtention.
Aussi, en 1578, Henri III crée l’ordre du Saint-Esprit pour revaloriser la récompense honorifique.
Dans le chapitre VII du Livre II des Essais, « Des récompenses d’honneur », Montaigne présente ses réflexions sur l’attribution et la signification de ces récompenses en ces terribles temps de guerre civile.
Si vous ne disposez pas de l’édition papier, vous pouvez facilement vous reporter à l’édition des Essais par Wikisource.
Intéressantes considérations
J’en donne ici les dernières lignes en conservant la graphie originale, et j’utilise les précieuses notes de Maurice Rat.
« Cecy est digne d’estre consideré, que nostre nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur : et qu’à nostre usage, quand nous disons un homme qui vaut beaucoup, ou un homme de bien, au stile de nostre cour, et de nostre noblesse, ce n’est à dire autre chose qu’un vaillant homme : d’une façon pareille à la Romaine. Car la generale appellation de vertu prend chez eux etymologie de la force. La forme propre, et seule, et essencielle, de noblesse en France, c’est la vacation [2] militaire. Il est vray-semblable que la premiere vertu qui se soit faict paroistre entre les hommes, et qui a donné advantage aux uns sur les autres, ç’a esté ceste-cy : par laquelle les plus forts et courageux se sont rendus maistres des plus foibles, et ont acquis reng et reputation particuliere : d’où luy est demeuré cet honneur et dignité de langage : ou bien que ces nations estans tres-belliqueuses, ont donné le prix à celle des vertus, qui leur estoit plus familiere, et le plus digne tiltre. Tout ainsi que nostre passion, et ceste fievreuse solicitude que nous avons de la chasteté des femmes, fait aussi qu’une bonne femme, une femme de bien, et femme d’honneur et de vertu, ce ne soit en effect à dire autre chose pour nous, qu’une femme chaste : comme si pour les obliger à ce devoir, nous mettions à nonchaloir [3] tous les autres, et leur laschions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition [4] de leur faire quitter ceste-cy. »

Montaigne a quelque peu guerroyé au côté du Roi, et il consacre bonne part de ses Essais à des réflexions sur la façon de mener la guerre. Mais, dans son apologie de la noblesse guerrière, on retrouve ici surtout son admiration pour son père avait vaillamment participé aux campagnes d’Italie de François 1er.
Les considérations amusées sur la chasteté érigée pour les dames en vertu première, prennent tout leur sens quand on songe aux nombreuses aventures amoureuses du Montaigne jeune, et moins jeune.


[1] Livre III, ch. II, Du repentir

[2] Profession

[3] Nous négligions

[4] Pour en venir à et accomodement

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