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D’un sujet de Bac, et de Karl Popper, chantre de la Raison libérale
lundi 9 juin 2025, par
Le propre du bac philo étant de proposer à de très jeunes gens des questions auxquelles seule l’expérience de la vie pourrait donner réponse, il m’arrive parfois, en consultant les annales sur le net, de comparer ce que j’aurais sans doute dit en tant que candidat en 1953, avec ce que j’écrirais aujourd’hui, lesté de bientôt 89 ans.
Ainsi, je n’aurais pas aimé être à la place des candidats au Bac Série L Philosophie, Amérique du Sud, en 2011 qui devaient traiter en 4 heures :
« Expliquer le texte suivant :
Substituer au gouvernement par la raison le gouvernement par l’amour, c’est ouvrir la voie au gouvernement par la haine, comme Socrate semble l’avoir entrevu quand il dit que la méfiance en la raison ressemble à la méfiance envers l’homme. L’amour n’est ni une garantie d’impartialité, ni un moyen d’éviter les conflits, car on peut différer sur la meilleure manière d’aimer, et plus l’amour est fort, plus fort sera le conflit. Cela ne veut pas dire que l’amour et la haine doivent être placés sur le même plan, mais seulement que nul sentiment, fût-ce l’amour, ne peut remplacer le recours à des institutions fondées sur la raison.
Le règne de l’amour présente d’autres dangers. Aimer son prochain, c’est vouloir le rendre heureux [...]. Mais vouloir le bonheur du peuple est, peut-être, le plus redoutable des idéaux politiques, car il aboutit fatalement à vouloir imposer aux autres une échelle de valeurs supérieures jugées nécessaires à ce bonheur. On verse ainsi dans l’utopie et le romantisme ; et, à vouloir créer le paradis terrestre, on se condamne inévitablement à l’enfer. De là l’intolérance, les guerres de religion, l’Inquisition, avec, à la base, une conception foncièrement erronée de nos devoirs. Que nous ayons le devoir d’aider ceux qui en ont besoin, nul ne le conteste ; mais vouloir le bonheur des autres, c’est trop souvent forcer leur intimité et attenter à leur indépendance.
Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, © Éditions du Seuil, 1979, pour la traduction française.
La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication tienne compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question. »
Je crois que je n’aurais pas obtenu la moyenne. Je me serais sans doute rangé du côté de l’amour, plus que de la raison,
Il faudra que je retourne sur tout cela. En attendant, si vous ne connaissez par Karl Popper, à vos fiches internet ou à vos bibliothèques.
Car vous n’êtes pas obligé de savoir que Karl Popper (1902-1994), philosophe des sciences de renommée mondiale, fut en Autriche un jeune marxiste convaincu au lendemain de la première guerre mondiale. Quittant prudemment l’Autriche en 1936 au vu de ses origines juives, il s’exila en Nouvelle-Zélande, puis au Royaume Uni, où il décèdera.
Marxiste repenti, et farouchement antimarxiste désormais, il fut un fervent adepte du néo-libéralisme, persuadé que les automatismes des marchés dans la civil-society ne peuvent qu’aider à la naissance d’un État de droit dont la seule intervention serait de protéger les plus faibles contre les plus forts.
A contrario, le rêve d’une société meilleure, tout pétri d’amour qu’il puisse paraître, est, selon lui, gros d’une violence révolutionnaire messianique dont l’Histoire a montré l’inanité et la monstruosité. Pour Karl Popper, comme pour Hannah Arendt, comme pour François Furet, Marx, fils de 1793, est responsable des crimes de ceux qui se proclamèrent ses disciples dans le totalitarisme soviétique.
Face à cette violence inhérente à tout démarche visant à changer la société par la force, il faut accepter de vivre dans le monde où nous vivons, celui du système capitaliste qui s’autorégule par le jeu des « marchés », et œuvrer pour une démocratie donnant aux citoyens les moyens de contrôler les gouvernants.
Bref, le credo néo libéral que notre Deuxième Gauche a depuis longtemps fait sien.
Le professeur de philosophie qui proposa ce sujet en 2011 attendait sans doute que le « bon » candidat mette à bas le totalitarisme « rouge » et préconise la victoire de la raison contre les pulsions révolutionnaires couvertes de présupposés éthiques.
Rude entreprise dans une Amérique latine qui avait connu la violence révolutionnaire sous toutes ses formes, bien avant la grande Révolution mexicaine, et bien après bien sûr. Mais une Amérique du Sud où la théorie chrétienne de la Libération (condamnées par tous les papes), et les tentatives réformistes légalistes (Argentine, Chili, Uruguay…) avaient été brisées par des dictatures sanglantes soutenues par les États-Unis. Une Amérique du Sud où le néo-libéralisme a mis à bas des économies prospères, remplacées par des économies de survie dans les mains du Fonds Monétaire International.