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Du sens et de l’utilité des commémorations ?

jeudi 12 juin 2025, par René Merle

On peut, on doit même, s’interroger sur l’impact véritable qu’ont sur l’opinion les commémorations et autres célébrations.
Par définition, ces actes mémoriels sont censés amener les citoyens à se retrouver dans la pensée et dans l’action de ceux que l’on honore, et, par-là, à agir de façon positive au présent.
Il va de soi que, plus ces hommages reculent dans le temps, plus leur efficacité diminue, sauf à servir des causes douteuses. Ainsi les hommages à Vercingétorix, à Clovis, à Philippe Auguste, à Jeanne d’Arc, à Louis XI, etc., ont pu et peuvent encore être l’objet d’une vision historique idéologique et récupérée. Pétain célébrait Vercingétorix [1] et Clovis, dont il avait fait sienne la francisque [2], les réseaux d’extrême droite encensent Charles Martel qui repoussa les Arabes, les Le Pen défilent devant la statue de Jeanne d’Arc, et Mélenchon, entre autres, dit toute sa passion pour Robespierre… et pour Louis XI [3]
Mais tenons-nous-en aux hommages portant sur des périodes relativement récentes, du début du XIXème siècle aux débuts du XXIème.
Écartons d’abord les célébrations officielles de circonstance, vite abandonnées, comme celles que le président Sarkozy avait initiées à propos du maquis des Glières et de Guy Moquet [4].
Cette ferveur commémorative relevait manifestement d’un opportunisme politique, qui n’a pas survécu au président Sarkozy.
Peut-on en dire autant des actes de réhabilitation historique du premier ministre Lionel Jospin, comme celle des fusillés pour l’exemple de 1914-1918, ou celle des Communards [5] ? Il est clair que ces mesures sans retombées concrètes avaient surtout pour but d’équilibrer sa politique ultra libérale avec notamment l’avalanche de privatisations par quelques mesures symboliques censées rassurer la gauche avancée.
L’actualité nous a offert récemment un exemple de cette réhabilitation historique dont on se demande si vraiment Dreyfus en avait besoin. Le 2 juin, les députés ont voté à l’unanimité la proposition de loi de Gabriel Attal (Renaissance) visant à élever Alfred Dreyfus au grade de général de brigade. Mais si Dreyfus, cher à notre conscience, n’en avait peut-être pas voulu autant, il est clair que la proposition s’inscrivait dans la tentative de Gabriel Attal de montrer à la France républicaine et à la communauté juive à quel point il pensait à elles…
Plus intéressants sont les choix récents de panthéoniser deux grandes figures de la Résistance, Missak Manouchian [6] et Marc Bloch [7], car par eux est publiquement et médiatiquement porté à la conscience citoyenne le sens de leur engagement en Résistance.

En ce qui concerne la mémoire non officielle entretenue par des associations et par des mouvements politiques (je ne parlerai que de ma mouvance politique), il est clair que ce n’est pas la commémoration qui a des suites dans l’actualité, mais bien l’actualité qui fait enfler ou décroître la commémoration. Je n’en prends pour exemple que la commémoration annuelle du massacre des derniers Communards au Père Lachaise. Qui peut rassembler quelques centaines ou quelques milliers de personnes en période « ordinaire », mais qui a vu des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de personnes défiler devant le « mur des Fédérés » à l’occasion de grandes secousses politiques et sociales par exemple au moment du Front Populaire.
Mais le plus souvent l’usure du temps transforme la commémoration en routine presque vidée de son contenu. Par exemple, je vis dans un département, le Var, qui avant de devenir un bastion du RN, était un département au républicanisme avancé depuis la Seconde République [8]. Du temps de mes grands-parents, dans nombre de localités rurales, il existait un Cercle du 24 février, lieu de rencontre amicale et ludique entre citoyens du lieu. Dans ma jeunesse, la presse de gauche, et singulièrement la presse communiste que lisait mon père, marquait encore de façon importante l’anniversaire de cette République. Aujourd’hui, la plupart de ces Cercles ont disparu, et ceux qui subsistent sont seulement des lieux de loisirs sans connotation politique.
En ce qui concerne la mémoire des Insurgés républicains provençaux contre le coup d’État de 1851, aucune célébration officielle n’a été organisée, ni au plan national, ni au plan régional (la Région Provence était alors dirigée par le Parti socialiste) pour le 150ème anniversaire de l’insurrection. C’est la poussée importante du Front National, qui venait de conquérir plusieurs municipalités dont celle du grand port de Toulon, qui a incité un petit groupe citoyen dont je faisais partie, à organiser la commémoration et par là à magnifier la défense de la République, la vraie, la République démocratique et sociale comme l’appelaient les Insurgés. Cette commémoration fut un vrai succès, qui entraina le soutien de deux conseils départementaux provençaux.
Mais je soulignais dans l’article le décalage entre l’importante célébration des insurgés républicains de 1851 dans mon département, et l’influence massive du RN aujourd’hui, qui prétend parler au nom de la vraie République, celle du Peuple.
Nos efforts ont-ils été vains ? Je ne le pense pas. Le grain semé peut toujours connaître un regain. Mais il faut bien convenir que la grande majorité des électeurs, dans une région de forte émigration intérieure et extérieure, n’est pas aujourd’hui sollicitée par une histoire locale dont elle sait peu, quand elle n’en ignore pas tout.
En est-il de même de même des célébrations de la Résistance, particulièrement autour du débarquement de Provence, dans ce même département, célébrations encore prolongées cette année sur toute la Résistance entre 1940 et 1944. Il s’agissait là de célébrations officielles, renforcées par une abondance d’initiatives locales.
Passons sur la société du spectacle qui fait des cérémonies commémoratives un défile de véhicules militaires d’époque et le déguisement de figurants en maquisards, et qui par là même inscrit l’événement dans la même facticité que celle des reconstitutions médiévales dont sont friands les comités des fêtes locaux [9].
Mais quid des vraies retombées sur la conscience citoyenne ? Le public nombreux et captivé qui a suivi les conférences de l’historien Jean-Marie Guillon montre l’écho que peut encore avoir la Résistance chez des citoyens conscientisés.
L’on ne peut que souhaiter que ces rappels incitent l’ensemble des électeurs (et des abstentionnistes) à réaliser qu’il dépend d’eux que la République ne soit pas abandonnée à ceux qui à l’extrême droite prétendent la défendre, pour mieux l’étouffer. Mais aussi à réaliser, ce qui est plus difficile, que la défense de la République a été lors du second tour de deux scrutins présidentiels, et probablement de celui à venir, une grande manipulation obligeant les démocrates à voter au second tour pour le moindre mal, sans garanties pour la suite que nous connaissons. C’est d’ailleurs sur cela que compte pour 2017 le líder máximo de LFI.
Il est encore des commémorations avortées, et désormais comme effacées de l’Histoire. Imagine-t-on Daniel Cohn-Bendit et quelques Académiciens repentis aller rue Saint Jacques à Paris, commémorer la nuit des barricades du 10 au 11 mai 1968 ?
Ah, j’allais oublier. Le 14 juillet, les badauds massés derrière les barrières des Champs Élysées pour voir le monarque présidentiel les saluer debout sur son véhicule militaire, avant la grande parade des armes, ont-ils seulement l’idée que cette fête nationale est censée commémorer la prise de la Bastille par le peuple de Paris, le 14 juillet 1789, et la journée de la Fédération, le 14 juillet 1790 ?

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