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Le président chef de guerre et la grande muette
jeudi 7 août 2025, par
14 juillet 2025. J’allume la télé pour voir le début du défilé militaire qui depuis longtemps, étrangement, est seul à accompagner le souvenir du 14 juillet 1789 où le peuple parisien prit la Bastille, et le 14 juillet 1790, fête de la fédération de toutes les régions de la Nation nouvelle. Le peuple (maigrement) est sur les trottoirs du défilé.
Je vois d’abord le président remonter les Champs-Élysées sur son véhicule militaire, entre son chef d’état-major particulier et le chef d’état-major des armées. Notre chef de guerre porte ce masque figé dans un hautain rictus de commandement, qu’il a mis longtemps à acquérir mais que désormais il ne quitte plus.
Il est bien loin, le jeune étudiant qui déclina la possibilité de faire son service militaire.
Né en 1977, il était potentiellement éligible au service militaire, avec la toute dernière classe d’âge soumise à l’obligation de la conscription, avant que cette conscription ne soit supprimée en 1996 par la professionnalisation des armées. Il en déclina la possibilité, comme le firent alors tant de jeunes Français. C’est dire qu’il ne se sentait guère habité par la flamme militaire. Il s’en expliquera maladroitement par un pieux mensonge lors d’un meeting de la campagne électorale de 2017 :
« J’appartiens à cette génération de Françaises et de Français, dont l’arrivée à l’âge adulte s’est confondue avec la professionnalisation de nos armées et la suspension de la conscription. Aussi n’ai-je pu faire mon service militaire. »
Les études l’absorbent alors, mais ne lui permettent pas à plusieurs reprises d’obtenir l’entrée à la Rue d’Ulm. Trauma qu’il voudra effacer d’une confession amoureuse : il était trop amoureux pour préparer le concours sérieusement, expliquera-t-il souvent ensuite.
Après cet échec, il vise Sciences Po tout en poursuivant à Nanterre des études philosophiques que la rencontre avec Paul Ricœur couronnera [1].
Rencontre qu’il revivra rétrospectivement comme une intense réflexion sur le pouvoir et le service du pouvoir, où n’apparaît pas le moins du monde la passion militaire.
Sorti de l’ENA en 2004, il devient inspecteur des finances, mais se tournera vers d’autres horizons que le service de l’État et choisira la banque Rothschild. Nous sommes loin des uniformes.
Dans son premier mandat de président (2017-2022), il est vraiment peu intéressé par le chose militaire. En témoigne le clash avec le général de Villiers, chef d’état-major des armées, qui démissionne le 19 juillet 2017.
Le général s’était ému d’une importante baisse annoncée des dépenses militaires. Emmanuel Macron l’avait sèchement repris. « Si quelque chose oppose le chef d’état-major des armées au président de la République, le chef d’état-major des armées change », avait déclaré le président.
Bref, un président constitutionnellement chef des armées qui n’est pas autrement passionné par cette attribution.
Sinon dans la coquetterie, comme ce passage à Honfleur en novembre 2018, où la président, jeans et casquette mode, porte le blouson aviateur avec écusson officiel de la patrouille acrobatique de l’Armée de l’air.
Tout change à partir de février 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Le 14 mars 2022, dans des photos officielles communiquées par l’Élysée, le président, barbe de plusieurs jours, s’inspire de la posture vestimentaire désormais célèbre de Zelensky, et porte le sweat à capuche marqué du logo « CPA10 », unité des forces spéciales de l’armée de l’air : Commando parachutiste de l’air n°10.
L’hebdomadaire britannique The Spectator ironisera : en pâle imitateur de Zelensky, Macron se décrédibilise : « L’un est un comédien devenu président, l’autre est un président devenu comédien ».
S’ensuivront des mois où, après avoir vainement tenté d’amener Poutine à la raison, le président rompra avec le Russe, fournira à l’Ukraine un important matériel de guerre, et préconisera une politique de plus en plus guerrière, avec notamment l’envoi de troupes françaises en Ukraine en cas de cessez-le-feu. Il répète avec insistance que l’armée russe est à nos portes : « Strasbourg-l’Ukraine, c’est à peu près 1 500 kilomètres, ce n’est pas très loin. » (24 février 2024).
Et lors de sa visite à Kiev, le 10 mai 2025, il a défendu à nouveau l’envoi de troupes européennes en Ukraine pour « assurer une présence de réassurance » une fois que les hostilités avec la Russie auront cessé.
Ce qui signifie qu’en aucun cas ne pourrait être satisfaite la demande russe d’une Ukraine non intégrée à l’OTAN, demande majeure s’il en est dans la perspective d’une vraie négociation de paix.
Mais revenons sur ce 14 juillet 2025.
Sur son command-car tout-terrain, Macron est entouré des deux hommes qu’il voit hebdomadairement dans le conseil de défense : son chef d’état-major personnel et le chef d’état-major des armées.
Or, le 11 juillet, le chef d’état-major des armées, Thierry Burkhard, a dressé le panorama effarant des menaces aggravées qui selon lui pèsent sur la France, et a posé la Russie en ennemi fondamental.
Impossible évidemment de ne pas approuver, sous peine d’être qualifié d’agent de Poutine.
La Grande Muette plus si muette…
Bine sûr, depuis longtemps les généraux « experts » et « sachants » sont devenus des figures familières du petit écran, mais ce sont des généraux retraités dont la parole n’engage qu’eux.
Cette fois, c’est l’Armée qui parle, et qui fixe le cap.
C’est à la demande du président que le chef d’état-major a ainsi rompu avec le silence imposé aux militaires, pour donner plus de poids encore à l’étouffant bourrage de crâne belliciste auquel nous sommes soumis (on ne fait plus de l’information, on fait de l’endoctrinement) : si on ne stoppe pas la Russie en Ukraine, ce sera le tour des pays baltes, de la Moldavie, et peut-être ensuite de pays de l’OTAN. Stratégie guerrière que la Russie préparerait activement par des cyberattaques qui visent particulièrement la France.
Le président reprend l’argumentation dans son discours aux Français du 14 juillet :
« Vous êtes en effet légitimement inquiets devant les événements historiques en cours qui bouleversent l’ordre mondial. […] Qui peut donc croire, dans ce contexte, que la Russie d’aujourd’hui s’arrêtera à l’Ukraine ? La Russie est devenue, au moment même où je vous parle et pour les années à venir, une menace pour la France et pour l’Europe. »
La guerre est là et il faut y faire face. Et quand la guerre est là, place aux militaires et au conseil de défense où ils tiennent le premier rang.
Au lendemain du 14 juillet, renforçant son rapport personnel aux forces armées, c’est par son Chef de l’état-major particulier que le président de la République remplace le chef d’état-major des armées arrivant au terme de sa mission.
Ainsi s’entrelacent la névrose personnelle d’un homme frustré de n’avoir goûté aux frissons de l’uniforme dans sa jeunesse, la nécessité de sa survie d’homme d’État face à l’impopularité, et la logique corporatiste de l’Armée désormais assurée d’un doublement de son budget.
Le doigt est dorénavant dans l’engrenage, devant un exécutif muet et un parlement impuissant.
« La politique de la France ne se fait pas à la corbeille » (la Bourse, les marchés) déclarait le Président Charles de Gaulle le 28 octobre 1966.
Il constaterait, effaré, qu’aujourd’hui cette politique se mène effectivement dans la sujétion aux marchés.
Mais sans doute, sous son képi de général deux étoiles, constaterait-il abasourdi que cette politique est passée sous la coupe de l’état-major des armées, et du « Conseil de défense » désormais aussi « de sécurité nationale », où se manifeste aussi, au plan intérieur, la tentation de se substituer à l’impuissance de l’exécutif devant le fléau de la drogue, la menace terroriste, l’insécurité au quotidien des Français, etc.
Laissant au pâle président du conseil la gérance d’une très impopulaire politique de régression sociale que le président de la République a instituée, et que le doublement des dépenses militaires va encore accentuer, et face au relatif et très fluctuant désengagement de Trump vis-à-vis de l’Ukraine notre guide suprême se donne dorénavant le rôle de l’indispensable sauveur de l’Europe en danger.
Chacun peut constater qu’il justifie ainsi l’énorme augmentation des dépenses militaires que Trump a imposée aux membres de l’OTAN lors du sommet de l’OTAN de La Haye, et l’achat accru d’armement étasunien imposé par Trump. Un Trump qui humilie et asservit ses « partenaires » européens, avec la collaboration soumise de la Commission européenne. Les criailleries offusquées du président Macron et de ses ministres contre la décision sur les taxes ne se traduisent pas par des actes, et restent lettre morte.
Mais qu’importe. La guerre est là et il faut nous préparer, dans l’affolement. Par exemple, il faudrait d’urgence modifier nos voies ferrées, nos routes et nos ponts pour leur permettre l’acheminement des blindés et de l’équipement lourd vers le front de l’Est. Notre salut en dépend.
Notre président proclame alors que l’arme nucléaire française est un « élément incontournable de la défense du continent européen », tout en mettant en œuvre le rapprochement nucléaire entre la France et le Royaume-Uni, dont la force nucléaire dépend en fait des Etats-Unis.
Adieu la souveraineté de la France chère au général de Gaulle.
Mais demeure la question fondamentale. Quid de la menace russe sur l’Europe ? Qu’en est-il réellement ?
Je l’ai dit souvent, et je le répète, je n’ai aucune sympathie pour l’homme qui a remplacé l’emblème de l’URSS par celui des tzars.
Cf. : Supporter de Poutine ?
Mais j’ai toujours pensé que jusqu’ici, le néo capitalisme nationaliste de la Russie visait son intégration pacifique dans le système capitaliste mondial, tout en tenant à la présence à ses frontières d’un cordon sanitaire non intégré à l’OTAN. Poutine, par son invasion, y a brillamment réussi en faisant passer dans le camp de l’OTAN des états jusqu’ici neutres, comme la Suède et la Finlande ! On se doute qu’il n’aimerait pas que l’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie et autres états du Caucase fassent de même.
Poutine fait traîner depuis 2022 un conflit où son armée, après l’échec initial de la marche sur Kiev, poursuit son grignotage sur le front de l’Est, accompagnés de bombardements qui visent indistinctement cibles militaires et zones civiles.
On ne peut dire que l’armée russe ait fait preuve d’une supériorité écrasante.
Peut-on alors envisager que la Russie est prête à déclencher une guerre européenne, qui dégénèrerait automatiquement en guerre mondiale, et où elle a toutes chances de perdre ? Faut-il lui opposer une puissante force européenne ?
Comme les experts médiatiques qui s’en vont répétant que Poutine ne craint que la force, Emmanuel Macron en semble persuadé, et justifie par la menace soviétique, pardon la menace russe, la militarisation et la caporalisation de notre vie.
Seul l’avenir nous dira ce qu’il en est réellement de cette menace.
D’autant qu’à tirer un peu trop les oreilles de l’ours, on risque vraiment de le fâcher.
En attendant, tout semble suspendu au résultat de l’ultimatum Trump qui s’achève demain.
[1] Cf. dans la revue le 1hebdo, 8 juillet 2015, : https://le1hebdo.fr/journal/macron-un-philosophe-en-politique/64/article/j-ai-rencontr-paul-ricoeur-qui-m-a-rduqu-sur-le-plan-philosophique-1067.html

Messages
1. Le président chef de guerre et la grande muette, 7 août 2025, 10:18, par Dubois Jean Michel
Bonjour Monsieur Merle,
Merci pour cet éclairage d’une réalité bien terne.
Un "président acteur" qui connaît bien le texte écrit par la bourgeoisie.
Respectueuses salutations
2. Le président chef de guerre et la grande muette, 7 août 2025, 18:15, par Pierrot
Voilà une leçon d’histoire qui vaut pour aujourd’hui et pour l’avenir.
Pierrot