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À propos de la mémoire historique

mercredi 20 août 2025, par René Merle

J’ai souvent traité sur ce site de mémoire et de commémoration.
J’y reviens, tant ce rapport au passé me paraît essentiel.
Il est rare que la mémoire du passé historique récent dépasse trois générations.
Je n’en prends pour preuve que le souvenir de février 1848.
J’ai encore vu, dans ma prime jeunesse varoise, les derniers cercles républicains du 24 février, lieux de rencontre villageois liés au républicanisme, bleu ou rouge, face aux Blancs locaux [1]. Cette page est pratiquement entièrement tournée.
Car ce souvenir maintenu procédait d’une mémoire longue qui n’a pas franchi vraiment le seuil des trois générations. Hormis quelques rappels commémoratifs dont on peut douter de l’impact, la mémoire longue n’est plus pour le grand nombre qu’une page occultée.
J’en excepte, pour parler seulement de la France, des communautés soudées dans une mémoire longue. Dans ce cas, la mémoire est vivante, entretenue tant au sein des familles que d’actives associations.
Par exemple pour le long terme de l’avant 1962, celle des Pieds Noirs d’Algérie.
Celle des Protestants calvinistes peut remonter jusqu’au XVIème siècle, et leur Musée du Désert est le signal vivant de la résistance aux persécutions du XVIIème siècle. Celle des émigrés alpins d’après la révocation de l’édit de Nantes peut se maintenir du Queyras au Wurtemberg [2].
La mémoire longue des Alsaciens-Lorrains peut remonter à 1871 et à la première annexion par le Reich. Elle se prolonge de douloureuses mémoires plus récentes, souvent occultées : Les derniers « malgré nous » de 1940-1945 ont disparu, mais des nonagénaires se souviennent encore de l’école allemande d’après 1940.
Il existe aussi des mémoires longues entretenues par des mouvements politiques, qui touchent leurs adhérents sans pour autant toucher l’ensemble de la population. Ainsi, depuis ma jeunesse communiste, j’ai revécu chaque année le souvenir de la Semaine sanglante de mai 1871 [3], et je suis de ceux pour lesquels Le temps des cerises n’est pas qu’un amoureux refrain nostalgique.
Les mémoires longues du roman national, entretenues par l’école et le pouvoir, mélange le meilleur et le pire, tant elles sont fabriquées jusqu’à devenir de fausses mémoires bien utiles. Ainsi par exemple du mythe Vercingétorix.
Il faut souligner à cet égard la responsabilité des intellectuels qui dans certains pays ont préparé par une réécriture de l’Histoire l’abomination des conflits civils, comme dans l’ex-Yougoslavie par exemple. Nous sommes heureusement relativement préservés de ce type d’entreprises.
Il existe des mémoires longues que viennent renforcer, voire ressusciter, des initiatives touristiques non sans connotations idéologiques : Vendée blanche du Puy du Fou, mémoire cathare dans les circuits touristiques des châteaux du même nom, qui n’ont pourtant rien de cathare.
À propos de Cathares, on peut d’ailleurs se demander quel impact a véritablement sur la population la commémoration annuelle, par quelques centaines d’occitanistes, de la chute du château de Montségur en 1244.
Un phénomène historique bien intéressant est celui du chevauchement des mémoires bi ou trigénérationnelles, qui ont pu amener des incompréhensions entre jeunes et vieux.
Ainsi, sur le long terme de la moitié du XIXème siècle, la mémoire républicaine interclassistes de 1789 et de 1793 ne pouvait suffire à appréhender par les jeunes la nouvelle question ouvrière et le socialisme. J’ai longuement traité de tout cela dans le corpus Logiciels.
La vie politique au présent peut faire outil d’un souvenir à peine antérieur aux trois générations, pour en appliquer l’étiquette sur une réalité bien différente.
Ainsi les blanquistes de la « Belle Époque » ( pas si belle que ça ?)vivaient dans l’attente d’une nouvelle Commune insurrectionnelle, ce qui leur attira cette réponse de Jaurès :
Jaurès et la Commune, anniversaire de 1907
Ainsi la mémoire du Front populaire a réellement perduré tant qu’ont vécu ceux qui l’avaient vraiment connu, pour s’éteindre dans la glaciation de la guerre froide et le divorce radical socialistes-communistes des années 1946-1950. À cette aune, on mesure mieux la vacuité de l’appellation mélenchonienne de « Nouveau Front Populaire » pour un assemblage baroque et sans consistance autre qu’électoraliste.

Je discutais récemment avec Jean-Michel Effantin sur la différence que nous ressentons chez les jeunes générations par rapport à la transmission de la perception du passé historique.
Nous constations que, par les souvenirs de nos parents, nous avons eu accès à l’entre-deux guerres ; par les souvenirs de nos grands-parents, nous avons eu accès à l’avant-guerre de 1914, et parfois même plus longtemps encore en amont. Cette transmission générationnelle charnelle de cette trame de l’histoire, qui venait doubler ce que nous pouvions apprendre à l’école, au collège ou au lycée, est constitutive de notre individualité.
Il semblerait que, dans leur majorité, les jeunes générations, n’ont pas reçu, ou ne tiennent pas à recevoir cette transmission familiale (si tant est qu’elle existe encore), et qu’elles sont donc encore moins à même de la retransmettre à leurs enfants. Il leur reste bien sûr l’enseignement de l’histoire, à condition qu’ils en bénéficient et qu’ils sachent en profiter autrement que pour obtenir une note à l’examen. On ne peut que constater que cet enseignement n’imprime guère, comme on dit aujourd’hui. Combien de fois ai-je pu constater, par exemple, que Mai 68 n’évoque rien chez de très jeunes gens
Dans un présent nourrit d’une avalanche incessante d’informations médiatiques, l’une chassant l’autre dans un vertigineux déroulement, le proche passé des trois générations est mort, et a fortiori le passé de ce siècle bouleversé qu’a été le XXème siècle. Comme si, sauf exceptions, parents (génération 1980) et grands-parents (génération 1960) n’aient plus grand chose à transmettre, sinon les nostalgies musicales relookées.

Incroyable mutation anthropologique, l’individu demeure solitaire dans une fausse communauté virtuelle, qu’il a tenu à se créer avec ses « amis » style facebook, et où l’histoire n’a plus de place, y compris celle dont, je le répète, l’on pouvait s’imprégner en entendant parents et grands-parents.
Aujourd’hui, dans ce déferlement d’informations auquel l’individu est quotidiennement soumis, la vérité ne vient plus guère du vertical, mais bien de l’horizontal, dans le mimétisme auquel cet individu se prête avec délices.
Un exemple : les langues régionales ont perduré, malgré la répression scolaire étatique, jusqu’aux années de la radio, puis surtout de la télévision. Mais les accents d’oil et d’oc demeuraient. Ils sont partout aujourd’hui en voie de disparition au profit d’un accent standard que personne n’a imposé, sinon la télé et son accent normatif pour le plus grand nombre, que vient rompre le nouvel accent de la proximité des « cités ».
Il en va de même avec la rupture de la transmission politique régionale et familiale, au temps où l’on était blanc, bleu, ou rouge comme ses parents et grands-parents.
Je rappelle à ce propos l’article Tel père tel fils ? Non, c’est fini… De la transmission ou non transmission des opinions, accompagné d’un beau commentaire de Michel Parolini.

Je termine en évoquant un problème mémoriel spécifique, celui des enfants de l’immigration, dans cette vieille terre d’accueil qu’a toujours été la France.
Il va de soi que le passé fasciste (et antifasciste) de l’Italie, et le trauma de la guerre d’Espagne et du franquisme ont pu perdurer jusqu’aux générations présentes, de façon bien plus active que chez les Français dits de souche. Mais l’intégration absolue des Espagnols, Italiens, Portugais, fait que la jeune génération ne se tourne plus guère, même en nostalgie, vers le pays des origines familiales, et l’adhésion au « roman national » et aux courants d’opinion français, particulièrement à gauche, est évidente. Elle s’est faite dans et par l’intégration vécue dans le monde du travail. Et l’on doit souligner le rôle des syndicats et du parti communiste dans cette intégration par le travail et la conscience de classe.
Les enfants de l’immigration maghrébine ont des héritages beaucoup plus complexes, selon que les parents et grands-parents soient arrivés en France avant ou après l’indépendance des trois états maghrébins.
Il est évident qu’aujourd’hui l’islamisme politique joue sur la réanimation d’un passé de luttes anticolonialistes présentées dorénavant comme luttes pour la défense de la religion musulmane. Manipulation d’autant plus prégnante que l’intégration par le monde du travail se fait de moins en moins dans cette jeune génération en proie au chômage et à la ghettoïsation, qui perpétue un lien annuel avec la terre des ancêtres.
Tout en les nuançant grandement, on peut avancer les mêmes remarques en ce qui concerne l’émigration subsaharienne et avec l’émigration indochinoise.
Mais qui de l’immense vague récente de Balkaniques, Syriens, Afghans, Africains de l’Est, etc. qui se retrouve dans un pays dont ils ne connaissent rien et dont la seule mémoire est celle d’un passé traumatique et d’une imprégnation idéologique et religieuse dans des pays radicalement différents ?

Messages

  • Autre défaut dramatique, socialement et individuellement social, de transmission, celle des métiers et de leurs évolutions et transformations : coupure de production, du besoin de production, quantité-qualité....

    APRES "Ainsi les blanquistes de la « Belle Époque » ( pas si belle que ça ?)vivaient dans l’attente d’une nouvelle Commune insurrectionnelle, ce qui leur attira cette réponse de Jaurès :
    [1340]. Je n’ouvre pas le lien ? Merci.

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