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Modernisation numérique. La soumission volontaire

lundi 15 septembre 2025, par René Merle

Après le ministère des finances, la banque postale, la caisse d’épargne, la sécu et j’en passe, ma mutuelle exige que je passe au tout numérique. Plus de papier. Merci pour les arbres, mais pas pour les peu dégourdis comme moi (fins de vie bonnes à jeter sur l’autel de l’hyper modernité). On nous somme de considérer que la vie en sera plus facile, à conditions que vous maitrisiez le monde des codes d’accès, des processus de vérification, et j’en passe.
Et à condition naturellement que vous disposiez d’un portable ou d’un ordi dont l’usure est programmée, et qu’il vous faudra changer inévitablement quand il ne pourra plus recevoir les mises à jour.
Fini le temps où un technicien pouvait vous dépanner par téléphone. Il faudra passer par le jeu des questions et réponses avec un robot sur Internet, après avoir déchiffré des images cabalistiques pour prouver que vous êtes un humain.
Bientôt plus de chèques, et plus tard plus de billets. Vous paierez avec votre portable. Plus de lettres, plus de timbres...
À vous de vous débrouiller avec les vols de données et les risques de phishing (comme on dit en néo-français).
Avis officiels, SNCF, réservations diverses, commandes, tout passe par l’ordi et le plus souvent encore par le portable.
Un ami revient émerveillé d’un voyage à New York, où tout se règle avec le smartphone, de l’accès au métro aux réservations de visites culturelles ou sportives. Exit les tickets, les billets, les queues d’attente. Et il regrette que nous n’en soyons pas encore tout à fait là.
J’avoue que, même si la jeune génération y semble toute acquise, et même si ce processus a aussi de bons côtés, je ne suis pas pressé d’y être.
Passons sur les complications que crée souvent cette simplification des démarches.
Mais ne passons pas sur une énorme fragilité liée à double dépendance : d’une part le fait que tout cela est suspendu à un moteur de recherche tenu par une société étatsunienne, la fameuse Google dépendance à laquelle nous sommes soumis ; d’autre part le fait que tout cela ne peut tenir sans électricité. Pas besoin d’être un auteur de science-fiction pour imaginer ce qu’il adviendra la jour de la panne géante, sans parler de la guerre que l’on voit venir.
Vu mon âge respectable (qui explique ma ringardise), je ne verrai pas les prochaines conséquences de tout cela, mais je souhaite bon courage à la génération qui monte en avalant naïvement cette modernité comme pain béni(t).

Messages

  • Bonjour Mr Merle,

    Je ne suis pas encore trop âgé. Mais 68 ans c’est peut être considéré, suivez moi regard, comme bon pour la poubelle (des non recyclables).

    Toujours est-il que je peste contre ces répondeurs : « Faites le 1, 2, 3, etc. ». Et souvent pour arriver à : « Tous nos conseillers sont en ligne, veuillez renouveler votre appel ultérieurement ». Mais, c’est bien connu, les retraités ont le temps.

    Comme chantait Léo Ferré : « La vie moderne »…

    Courage et résistance (tant qu’ils ne viennent pas nous rééduquer…)

    Respectueuses salutations

  • Bonjour René.
    Oui, vous avez tout à fait raison. Votre colère est justifiée. Comme si l’illettrisme tout court ne suffisait pas, on a inventé un nouveau fléau : l’illettrisme numérique. Puisque tout passe désormais par les ordinateurs et internet, les gens qui sont mal à l’aise avec ces outils sont mis sur la touche. J’entendais récemment un travailleur social expliquer qu’on avait placé dans la dépendance et l’humiliation des milliers voire des millions de gens qui auparavant étaient autonomes et se débrouillaient très bien avec les papiers et une discussion au guichet avec un humain. Un vrai. Qui cause et sent mauvais des pieds.
    Beau progrès en vérité.
    Mais en fait, il fallait s’y attendre. Comme pour le téléphone, d’abord vous avez le choix. Ensuite vous n’avez plus le choix. Quand toutes les cabines téléphoniques ont disparu, vous achetez un téléphone portable si vous voulez encore communiquer avec vos semblables.
    Les gens qui ne veulent ou ne peuvent pas prendre le train en marche sont condamnés à la relégation.
    On est bien obligé de constater que la technologie nous impose un style de vie, et donc un style de pensée. Le smartphone et les réseaux sociaux reconfigurent l’ensemble des relations humaines. Même l’amour est atteint puisqu’il est désormais difficile de rencontrer quiconque en dehors des sites de rencontre. Plus de petits bals perdus à la Mouloudgi...
    Enfin, il y a l’aspect économique. Vous avez peut-être vu passer un papier dans le Canard qui mentionne le fait que la police nationale va devoir remplacer des milliers de machines simplement parce qu’elle ne passent pas la mise à jour de Windows 11. Les gendarmes ont été plus malins sur ce coup, puisqu’ils sont passés à linux, et n’ont donc pas ce problème supplémentaire à régler. Occasion pour moi d’encourager tout le monde à faire le pas pour adopter les logiciels libres, dont linux. Et à se déprendre de l’addiction savamment mise en place (ça commence à l’école, à l’école publique !) pour les produits des GAFAM. Des alternatives existent : DuckDuckGo ou Qwant pour Google. Linux pour le système d’exploitation. LibreOffice pour la suite bureautique etc.
    Enfin, on peut demander aux gens de garder un peu de bon sens. Une tâche qu’on peut faire sans ordinateur ou sans téléphone, faisons-là sans ces outils. Je suis effaré du succès de l’IA, tout simplement parce que les gens sont paresseux et n’ont plus envie de faire l’effort d’écrire eux-mêmes. Résultat, ils sauront encore moins écrire. Et dire qu’on encourage les profs à utiliser l’IA !
    Comme disait le regretté Coluche : "Aussi, vous n’êtes pas raisonnables ! Quand on pense qu’il suffirait que vous arrêtiez de les acheter [les téléphones, les ordinateurs, les abonnements à ceci, à cela ...] pour que ça ne se vende pas !"

  • Je suis tombé par hasard sur ce texte d’Engels. Monde industriel et autonomie sont antinomiques. C’est la différence entre un outil et une machine. Je me sers d’un outil. Je sers la machine. À l’heure de la numérisation totale du monde, nous sommes entrés dans l’ère de la méga-machine, la machine qui n’a plus d’extérieur. Lasciate ogni autonomia, voi ch’entrate !
    La fin du texte est remarquable pour l’époque. « Si l’homme, avec la science et son génie inventif, s’est soumis les forces de la nature, celles-ci se sont vengées en le soumettant à son tour, lui qui les exploite, à un véritable despotisme, absolument indépendant de tout état social. »

    Partout, l’action combinée et l’enchaînement d’activités et de procédés dépendant les uns des autres se substituent à l’action indépendante des individus isolés. Mais qui dit action combinée dit aussi organisation. Or, est-il possible d’avoir une organisation sans autorité ?

    Supposons qu’une révolution sociale ait détrôné les capitalistes, dont l’autorité préside aujourd’hui à la production et à la circulation des richesses. Supposons, pour nous placer entièrement au point de vue des anti-autoritaires, que la terre et les instruments de travail soient devenus propriété collective des travailleurs qui les emploient. L’autorité aura-t-elle disparu, ou bien n’aura-t-elle fait que changer de forme ? C’est ce que nous allons voir.

    Prenons comme exemple une filature de coton. Pour que le coton se transforme en fil, il doit subir au moins six opérations successives et différentes qui, la plupart du temps, s’effectuent dans des locaux différents. En outre, il faut un ingénieur pour tenir les machines en marche et les surveiller, des mécaniciens, chargés des réparations courantes, et un grand nombre d’ouvriers pour le transport des produits d’un atelier à l’autre, etc. Tous ces travailleurs hommes, femmes et enfants sont obligés de commencer et de finir leur travail à des heures déterminées par l’autorité de la vapeur qui n’a cure de l’autonomie des individus.

    Il est donc indispensable, dès le principe, que les ouvriers s’entendent sur les heures de travail et, celles-ci étant fixées, s’y conforment tous sans exception. Ensuite, à tout moment et partout, se posent des questions de détail sur les procédés de fabrication, la répartition du matériel, etc., qu’il faut résoudre sur l’heure sous peine de voir s’arrêter aussitôt toute la production. Qu’elles soient réglées par un délégué qui est à la tête de chaque secteur d’activité ou par une décision de la majorité, si c’est possible, il n’en demeure pas moins que la volonté de chacun devra s’y soumettre. Autrement dit, les questions seront résolues par voie autoritaire.

    Le machinisme automatisé d’une grande fabrique est beaucoup plus tyrannique que ne l’ont été les petits capitalistes qui emploient les ouvriers [3]. Du moins en ce qui concerne les heures de travail, on peut écrire sur la porte de ces fabriques : Lasciate ogni autonomia, voi ch’entrate ! (« Renoncez à toute autonomie, vous qui entrez [4] ! ») Si l’homme, avec la science et son génie inventif, s’est soumis les forces de la nature, celles-ci se sont vengées en le soumettant à son tour, lui qui les exploite, à un véritable despotisme, absolument indépendant de tout état social. Vouloir abolir l’autorité dans la grande industrie, c’est vouloir supprimer l’industrie elle-même. C’est détruire la filature à vapeur pour en revenir à la quenouille.

    F. Engels, Le parti de classe, III Questions d’organisation, 1843-1850.
    source : https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc075.htm

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