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Souvenirs de "L’homme semence"

vendredi 26 septembre 2025, par René Merle

D’aucuns aimeraient une suite à L’homme semence [1], cette supercherie littéraire bas-alpine et vaguement gionesque, que, par le bouche-à-oreille, puis par les relais médiatiques nationaux, la partie généreuse de la Middle Class éduquée a gobée avec délices et attendrissement.
Exotisme intérieur quand tu nous tiens... et quand tu nous fait oublier la réalité vraie et les leçons de l’insurrection républicaine de 1851, sur le souvenir de laquelle, ravivé par l’Association 1851, tu as su très opportunément (au sens d’opportunisme s’entend) rebondir.

Voici ce que j’en écrivais le 17 avril 2024 :

"L’homme semence", anatomie d’un fait de société

Poursuivant l’exhumation d’articles anciens que j’annonçais dans mon billet du 8 janvier 2024, voici un fort ancien article de mars 2013.
Je donnerai in fine les raisons de cette exhumation, liée à un coming out littéraire.
Disons simplement pour commencer qu’au début 2013, la revue Causette me demanda des renseignements sur le rôle des femmes dans l’insurrection républicaine de 1851. Causette recueillait de la documentation afin de présenter dans son numéro de février l’opuscule l’homme semence, dont le succès éditorial s’affirmait nationalement [2].
De quoi s’agissait-il ?

En 2006, chez un micro éditeur d’un petit village du haut Var, tout proche des mythiques solitudes bas-alpines célébrées par Giono, paraissait un mince opuscule auquel le lent et modeste ruisseau du bouche à oreille, puis une habile campagne médiatique, assurèrent en quelques années un considérable succès de librairie et d’estime : des dizaines de milliers d’exemplaires vendus, de multiples traductions, d’innombrables initiatives culturelles (créations théâtrales, rencontres, festivités [3], et j’en passe…)

L’éditeur présentait ainsi son ouvrage [4].
« L’homme semence est un texte écrit en 1919 par Violette Ailhaud. Violette Ailhaud est née en 1835. Elle est morte en 1925 au Saule Mort, un hameau du village du Poi [5]dans les Basses Alpes, appelées aujourd’hui Alpes-de-Haute-Provence. Dans sa succession, il y avait une enveloppe qui ne pouvait pas être ouverte par le notaire avant l’été de 1952. Après ouverture, la consigne indiquait que son contenu, un manuscrit, devait être confié à l’aîné des descendants de Violette, de sexe féminin exclusivement, ayant entre 15 et 30 ans. Yveline, 24 ans alors, s’est retrouvée en possession du texte, texte qu’elle a confié aux éditions Parole en 2006.
[…]
En 1852, Violette Ailhaud est en âge de se marier quand son village des Basses-Alpes est brutalement privé de tous ses hommes par la répression qui suit le soulèvement républicain de décembre 1851. Deux ans passent dans un isolement total. Entre femmes, serment est fait que si un homme vient, il sera leur mari commun, afin que la vie continue dans le ventre de chacune.
[…]
En 1852, Violette Ailhaud est en âge de se marier quand son village des Basses-Alpes est brutalement privé de tous ses hommes par la répression qui suit le soulèvement républicain de décembre 1851. Il s’écoule plus de deux ans avant qu’un homme n’apparaisse : »

Et Causette sollicitait mon regard d’historien de l’insurrection de 1851 [6], non pas directement sur l’ouvrage, mais sur le rôle et la place des femmes dans l’événement.
Je dois dire que s’en tenir au contexte historique me soulageait, car cela m’évitait de porter un jugement sur L’homme semence : pour moi, comme pour tant d’autres, la supercherie historique était évidente, et je ne me retrouvais pas vraiment dans le souffle « brûlant » de l’ouvrage, dont on en jugera par l’entame :
« Ça vient du fond de la vallée. Bien avant que ça passe le gué de la rivière, que l’ombre tranche, en un long clin d’œil, le brillant de l’eau entre les Iscles, nous savons que c’est un homme. Nos corps vides de femmes sans mari se sont mis à résonner d’une façon qui ne trompe pas. Nos bras fatigués s’arrêtent tous ensemble d’amonteiller le foin. Nous nous regardons et chacune se souvient du serment. Nos mains s’empoignent et nos doigts se serrent à en craquer les jointures : notre rêve est en marche, glaçant d’effroi et brûlant de désir. »

Voici donc ce que je m’étais résolu de répondre à Causette, que je repris dans un petit article de mars 2013 :

Les femmes dans l’insurrection de 1851

« En janvier, répondant aux questions de Anne-Laure Pineau de Causette sur la place des femmes dans l’insurrection de 1851, je lui écrivais ces quelques lignes :
« Ce fut une insurrection de petites gens, une insurrection des "humbles", des sans-grade, sans chefs, et c’est ce qui m’a passionné dans cette prise de responsabilité citoyenne (le mot est à la mode, et bien galvaudé) : une valeur dont on peut (on doit ?) toujours se réclamer aujourd’hui... Une insurrection pour la légalité, puisque le président violait la constitution, mais aussi une insurrection pour la démocratie sociale et son drapeau rouge. Là encore ça me passionne, car ceux qui levaient ce drapeau étaient des petits paysans, des petits artisans, des ouvriers de villages, bref, pas l’archétype du prolo des grandes villes...
La place des femmes ? Ce qui est frappant par rapport aux "émotions" populaires d’avant, où les femmes étaient en première ligne pour le pain, c’est que c’est une insurrection d’hommes. La République venait de donner au peuple le suffrage universel, ce qui voulait dire suffrage universel... masculin. La Constitution est violée par le Président, ce sont donc les électeurs qui vont la défendre, et les femmes resteront aux foyers. Pas de femmes dans les colonnes insurgées, sauf dans le Var où une superbe Marianne rouge mène le cortège qui ira à la défaite (Zola en a fait un morceau de bravoure)...
Et quand les hommes se retrouveront en prison ou au bagne, de fait, il y aura des villages de femmes, de vieux et d’enfants... Je ne sais qui a brodé là-dessus la belle métaphore de l’homme-semence, mais la réussite du texte et des représentations théâtrales montrent que ça touche à quelque chose (quelques choses ?) de profond chez beaucoup d’entre nous. »

Dans mon ouvrage L’Insurrection varoise de décembre 1851 contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, Marseille, Éditions Gaussen, 2013, je m’interroge en effet sur la place des femmes dans cet événement majeur.
Le document de couverture pourrait aussi bien montrer la foule masculine s’engouffrant dans la mairie pour participer à une des élections de 1848, - les premières élections au suffrage universel masculin, que venait d’instituer la jeune République - ou la même foule masculine s’engouffrant dans la mairie en décembre 1851 pour proclamer que, puisque le Président violait la Constitution, le Peuple reprenait ses droits et instituait une municipalité insurrectionnelle.
Dans les deux cas, près de la porte, ou aux fenêtres, les femmes regardent...
La Constitution républicaine ayant exclu les femmes du vote, l’insurrection pour défendre la Constitution ne pouvait donc être qu’une affaire d’hommes ?
À première vue, oui.
À la différence des "émotions" populaires antérieures (protestations contre la cherté de la vie, contre la rareté du pain, contre l’accaparement forestier, etc.) où les femmes prenaient leur place, et parfois la première place, l’insurrection républicaine de décembre mobilise les citoyens, et seulement les citoyens, tant dans la prise de pouvoir municipal que dans la colonne de combat...
Mais à cet égard, le département du Var offre un visage singulier, dans la présence emblématique de Césarine Ferrier, la Déesse rouge de la Liberté, et de ses "cantinières", à la tête de la colonne insurgée...
Visage doublement singulier, parce qu’il exalte le rôle de la femme-symbole, mobilisatrice, mais aussi, dans le même temps, parce que dans sa singularité exemplaire, il témoigne de l’absence bien compréhensible des autres femmes...
On sait comment Zola s’est emparé magnifiquement du personnage de Césarine dans sa Fortune des Rougon... Son hommage contraste d’autant plus avec le silence fait ultérieurement, dans les rangs républicains de la Troisième République, sur le personnage réel de la Déesse Liberté. Son mari figure bien parmi les pensionnés de 1881, mais Césarine est absente. Avait-elle, comme il fut dit alors, suivi son homme aux États-Unis ? Son destin fut-il autre ? Nous ne le savons pas.
Les quelques femmes qui, à l’égal des hommes, prirent place dans l’insurrection et le payèrent cher, comme Suzanne Lonjon des Mayons, jouirent du respect local [7], mais ne furent pas non plus mises en avant au plan départemental et régional par les héritiers des Insurgés... »

J’ai été heureux de constater que, à la différence d’autres présentations médiatiques nationales, l’article de Causette, paru donc dans son numéro de février [8], faisait la part belle au contexte historique et permettait aux lectrices de mieux comprendre, voire pour la plupart d’entre elles de découvrir, ce qui s’était joué en cette année 1851.

En ce qui me concerne, les choses en étaient restées là.

Or l’éditeur de 2006 vient de faire son coming out en assumant l’écriture du texte attribué à Violette Ailhaud, et en le publiant à nouveau sous une double signature [9]. Le virginien épi de blé est venu remplacer le très cru spermatozoïde de la couverture antérieure.
Voilà sans doute de quoi décontenancer celles qui avaient magnifié le texte en ne mettant pas en doute son origine. Ainsi par exemple de la présentation de La Croix le 3 novembre 2016 :
« L’Homme semence est un texte puissant, publié par un micro-éditeur du haut Var inconnu des médias. Ce récit fulgurant, écrit par Violette Ailhaud, paysanne de 84 ans née en 1835, qui ne sera découvert par ses descendants qu’en 1952 et édité qu’en 2006, est l’histoire vraie d’une communauté de femme privée d’hommes par la répression. Pour perpétuer la vie, elles font le serment de partager le premier homme venu à leur rencontre. Violette, 16 ans, est l’une d’elles. »

Quoi qu’il en soit, la révélation de l’auteur n’enlève rien à l’originalité et à la trouble évocation d’un texte dont le succès est révélateur d’un fait de société qui dépasse de loin le cadre de l’exotisme intérieur hérité de Giono, en l’occurrence, cher à tant de citadins.
En effet, voici un texte qui a priori aurait pu satisfaire l’éternelle pulsion machiste : se créer un harem provisoire, (et ce faisant le féconder), pour disparaître ensuite en laissant les mères se dépatouiller avec leur progéniture.
Tout au contraire, c’est un immense public féminin qui s’est enflammé pour L’homme semence.
La présentation du Nouvel Obs en a témoigné en son temps, qui titrait :
« Toutes les femmes se jettent sur L’homme semence. » [10].
« Toutes les femmes » ? Il s’agit bien évidemment des femmes qui lisent, celles qui fréquentent des bibliothèques et des librairies, qui suivent les chroniques littéraires, et qui n’ont pas dû avoir l’impression en magnifiant L’homme semence de se retrouver dans la collection Harlequin, et encore moins d’être manipulées.
Qu’est-ce donc qui a pu leur permettre de se reconnaître dans ces quelques pages nées du fantasme d’un homme ?
Cette massive adhésion féminine, véritable fait de société, ne peut qu’ interroger sur le rapport de ce public féminin middle class à l’écriture et à la culture, censées être révélatrices du "vrai" sens de la vie...
C’était sans doute ce pacte des femmes de la commune provençale qui faisait lien, qui établissait entre les lectrices d’aujourd’hui et l’ouvrage une solidarité féminine, mais pas vraiment féministe au sens contemporain du mot de libération des femmes de l’oppression patriarcale. En l’occurrence, la pression patriarcale avait disparu, car les hommes étaient morts. Et cette liberté non sollicitée des femmes libérait naturellement une pulsion érotique d’autant plus forte que la chasteté leur était imposée. L’apparition de l’homme-objet venait évidemment la satisfaire en la déculpabilisant totalement.
Mais bien peu "féministe" est l’utilisation de l’homme-objet, qui réconcilie la pulsion érotique et « le ventre fécond », car en définitive la finalité de l’entreprise était la procréation, éternelle consécration de la supposée "nature féminine".


[1Ils n’avaient pas tort, je viens ce matin 27 septembre de lire l’annonce de la parution

[2L’Homme semence, éditions Parole, 2006

[3Un exemple parmi cent ; voici ce qu’écrivait le 1er juin 2013 le grand quotidien La Provence : « Pour clôturer les trois jours de représentations, de rencontres et de débats à Digne et la vallée de l’Asse autour de "L’homme semence", un livre qui raconte un pacte de femmes pour faire vivre leur commune et la révolte républicaine de 1851, un pique-nique est organisé ce matin au Poil, près de Majastres, le village où aurait été écrit l’ouvrage. Le comédien Rufus, qui a eu un coup de cœur pour le livre et a dit un extrait du livre sur France Culture participera à la marche jusqu’au hameau avec les troupes présentes et les amoureux du lieu et de cette histoire.

[5Dans de hautes solitudes, Le Poil, jadis commune, est un écart déserté, rattaché à la commune de Senez.

[6Je m’honore d’être un des fondateurs de l’Association 1851, pour la mémoire des résistances républicaines, et d’avoir beaucoup travaillé sur cette insurrection

[7le blason de la commune des Mayons porte une dentelure rouge en l’honneur de Suzanne Lonjon.

[9Violette Ailhaud. Jean Darot, L’homme semence, éditions Passiflore, octobre 2023

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