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Sigmund Freud, Moïse et son peuple...
jeudi 16 octobre 2025, par
Cf. : Peuple juif
Je donne ici quelques extraits de Sigmund Freud, Moïse et le monothéisme, 1939, traduit en français par Anne Berman, Les classiques des sciences sociales, Québec.
Cette publication de 1939 était l’aboutissement assumé de deux tentatives (1914, 1934) d’une réflexion de Freud sur Moïse et la judaïté.
Freud y assume pleinement sa judaïté en dehors de toute croyance religieuse. Il essaie de mieux répondre à la question qu’il posait à Stefan Zweig en 1934, alors que le nazisme s’installait au pouvoir : « Face aux nouvelles persécutions, on se demande comment le juif s’est fait et pourquoi il s’est attiré cette haine éternelle. »
Freud publie ce livre iconoclaste au moment où débutent dans le Reich les atroces persécutions antisémites. On conçoit que cette initiative ait été douloureusement accueillie par bien des Juifs. Mais en fait, ces persécutions rendaient plus douloureuse encore pour Freud la question : qu’est qu’être juif ?
Freud avance l’idée que l’antisémitisme comme le sionisme se fondent sur une (prétendue ?) différence radicale ethno-religieuse du peuple juif, différence vécue en « supériorité » (le peuple élu), ou en dangereuse coexistence raciale (l’étranger parmi nous des racistes).
Dans cette œuvre majeure, en avançant que le monothéisme juif dérive du monothéisme de la religion égyptienne du pharaon Akhenaton, Freud demande aux Juifs de se libérer de leur névrose de supériorité.
Voici donc ces quelques extraits :
« Peut-être notre travail a-t-il jeté quelque clarté sur la façon dont le peuple juif a acquis les qualités qui le caractérisent. Mais comment a-t-il réussi à maintenir jusqu’à nos jours son individualité ? C’est là une question qui n’est pas encore élucidée. Il est raisonnable de renoncer à résoudre entièrement cette énigme. Ce que j’ai pu offrir dans mon étude n’est qu’une simple contribution qui ne doit être appréciée qu’en tenant compte des limitations mentionnées au début de cet ouvrage. »
« Revenons au problème plus modeste dont nous nous sommes jusqu’ici occupés. Demandons-nous d’où le peuple juif a pu tirer ce caractère particulier qui lui a, selon toutes probabilités, permis de subsister jusqu’à nos jours. Nous avons vu que Moïse avait créé ce caractère en donnant aux Juifs une religion qui augmenta leur confiance en eux-mêmes au point qu’ils se considérèrent comme supérieurs à tous les autres peuples. Ils survécurent alors, en ne se mêlant pas aux autres. Les mélanges de sangs importèrent peu en l’occurrence, car ce qui unissait les Juifs entre eux c’était un facteur idéal : la possession commune d’un certain trésor intellectuel et affectif. Si la religion mosaïque put produire cet effet, c’est 1º parce qu’elle permit au peuple de participer à la grandeur d’un nouveau concept de la divinité, 2º parce qu’elle affirma que Dieu avait « choisi » ce peuple qui devrait, entre tous, jouir de sa faveur spéciale, 3º parce qu’elle imposa au peuple un progrès dans la spiritualité, progrès qui, déjà important en soi, put encore ouvrir la voie au respect du travail intellectuel et à de nouveaux renoncements aux pulsions. »
« Grâce à l’interdiction mosaïque, Dieu fut porté à un échelon plus élevé de la spiritualité et une porte s’ouvrit devant ces nouvelles modifications du concept de Dieu dont nous parlerons par la suite. Occupons-nous, auparavant, d’une autre de ses conséquences. Tout progrès de la spiritualité a pour effet d’accroître la confiance en eux-mêmes des individus, de les rendre orgueilleux, de telle sorte qu’ils finissent par se croire supérieurs à ceux qui subissent encore le joug de la sensualité. Nous savons que Moïse inculqua aux Juifs la fierté de se croire un peuple élu ; grâce à la déma¬térialisation de Dieu, un nouveau joyau s’ajouta encore au trésor secret de ce peuple. Les Juifs continuèrent à s’intéresser aux choses spirituelles, les malheurs politiques de leur nation leur apprirent à apprécier à sa juste valeur le seul bien qui leur restât : leurs documents écrits. Immédiatement après la destruction par Titus du Temple de Jérusalem, le rabbin Jochanaan ben Sakkai demanda l’autorisation d’ouvrir à Jahné la première école consacrée à l’étude de la Thora. Désormais ce furent les Livres Sacrés et leur étude qui empêchèrent ce peuple dispersé de se désagréger. »
« Nous connaissons la raison de ce comportement, nous savons ce qu’est ce trésor caché. Les Juifs se croient vraiment le peuple élu de Dieu et pensent être tout près de lui, ce qui leur donne orgueil et confiance. Suivant des récits dignes de foi, leur comportement était le même à l’époque hellénistique que de nos jours. Le caractère juif était déjà alors ce qu’il est maintenant et les Grecs, au milieu et à côté de qui les Juifs vivaient, réagissaient à leurs particularités de la même manière que leurs hôtes actuels. On pourrait dire qu’ils réagissaient comme si eux aussi croyaient au privilège revendiqué par le peuple d’Israël. Le fils favori déclaré d’un père redouté n’a guère le droit de s’étonner si la jalousie de ses frères et sœurs est ainsi suscitée. La légende juive de Joseph vendu par ses frères montre déjà très bien les conséquences possibles d’une telle jalousie. Les événements semblèrent d’ailleurs, par la suite, justifier les prétentions juives puisque quand le Seigneur consentit à envoyer aux hommes un Messie, un Sauveur, ce fut à nouveau au sein du peuple juif qu’il le choisit. Les autres peuples auraient pu alors, à juste titre, se dire : « Les Juifs ont raison. Ils sont bien les élus de Dieu. » Mais, tout au contraire, la Rédemption provoqua chez tous les peuples une recrudescence de haine contre les Juifs et ceux-ci ne tirèrent aucun avantage de la prédilection divine parce qu’ils ne reconnurent pas le Rédempteur. »
« En nous basant sur ce qui précède, nous pouvons affirmer que Moïse conféra au peuple juif le caractère qui, à jamais, le distingua des autres peuples. Il lui donna une confiance accrue en lui-même en lui affirmant qu’il était le peuple élu, le déclara béni et l’obligea à se tenir à l’écart des autres peuples. Nous ne voulons pas dire par là que les autres peuples manquaient de confiance en eux-mêmes, non, tout comme aujourd’hui, chaque nation était imbue de sa supériorité. Toutefois la confiance en eux-mêmes des Juifs subit, grâce à Moïse, un affermissement religieux et devint un élément de leur foi. Du fait d’un lien particulièrement étroit avec leur Dieu, ils participèrent à la grandeur de celui-ci. Or nous savons que, à l’arrière-plan du Dieu qui choisit les Juifs et les sauva d’Égypte, on trouve le personnage de Moïse qui, soi-disant au nom du Seigneur, avait fait la même chose ; c’est pourquoi nous sommes en droit de prétendre qu’un homme, Moïse, a créé les Juifs. Ce peuple lui doit non seulement la ténacité qu’il met à continuer de vivre, mais aussi une grande part de l’hostilité qu’il a suscitée et qu’il suscite encore. »
« Nous savons que de tous les peuples antiques qui vécurent dans le bassin méditerranéen, le peuple juif est probablement le seul qui ait conservé son nom et peut-être aussi sa nature. Avec une ténacité sans exemple, il a résisté à toutes les calamités et à tous les sévices ; en manifestant certains traits de caractère particuliers, il s’est attiré l’animosité cordiale de tous les autres peuples. A quoi peut bien tenir cette résistance des Juifs et quels rapports peut-il y avoir entre leur caractère et leur destinée ? Voilà certes d’intéressants problèmes qu’on voudrait arriver à comprendre.
Examinons d’abord un trait de caractère qui, chez les Juifs, prédomine dans leurs rapports avec leur prochain : il est certain qu’ils ont d’eux-mêmes une opinion particulièrement favorable, qu’ils se trouvent plus nobles, plus élevés que les autres dont certaines de leurs coutumes les séparent encore. En même temps, ils conservent une sorte de confiance dans la vie, semblable à celle que confère la possession secrète d’un don précieux, une sorte d’optimisme. Les gens pieux parleraient de confiance en Dieu.
Le pauvre peuple juif qui, avec son habituelle ténacité, s’est obstiné à nier le meurtre de son père en a été durement châtié au cours des siècles. On n’a cessé de lui jeter à la tête ce reproche : « Vous avez assassiné notre Dieu ! » Et à tout prendre, cette accusation est bien fondée lorsqu’on l’interprète justement en la rapportant à l’histoire des religions ; en voici le sens exact : « Vous refusez d’avouer que vous avez assassiné Dieu (le prototype de Dieu, le père primitif et ses réincarnations ultérieures). » Il conviendrait cependant d’ajouter ceci : « Nous avons, c’est vrai, fait la même chose, mais nous l’avons avoué et depuis nous nous sommes rachetés. » Les accusations que l’antisémitisme ne cesse de porter contre les descendants des Juifs ne sont pas toutes aussi bien fondées. Un phénomène aussi intense, aussi persistant que la haine populaire contre les Juifs comporte nécessairement plus d’une cause. On devine que les motifs en sont multiples, les uns s’expliquent d’eux-mêmes, sont tirés de la réalité, tandis que les autres, plus profonds, découlent de sources secrètes qui doivent être considérées comme les causes spécifiques de l’antisémitisme. Dans le premier groupe, il faut ranger le plus fallacieux de tous les reproches, celui de demeu¬rer partout des étrangers. Et pourtant, dans bien des régions où sévit aujourd’hui l’antisémitisme, les Juifs constituent l’un des plus anciens éléments de la population, parfois même ils s’y trouvent installés depuis plus longtemps que les habitants actuels. C’est le cas, par exemple, de la ville de Cologne où les Juifs arrivèrent avec les Romains et avant l’invasion des Germains. D’autres motifs de haine sont plus puissants encore, ainsi le fait que les Juifs se groupent généralement en minorités au sein d’autres peuples. En effet, pour qu’un sentiment de solidarité puisse être solidement établi dans les masses, il faut qu’il existe une certaine hostilité à l’égard de quelque minorité étrangère et la faiblesse numérique de cette minorité incite à le persécuter. Toutefois, deux autres particularités des Juifs sont tout à fait impardonnables : d’abord, ils diffèrent, à certains points de vue, de leurs « hôtes », non point fondamentalement puisque, quoi qu’en prétendent leurs ennemis, ils ne sont pas des Asiatiques de race étrangère, mais par quelques traits de caractère propres aux peuples méditerranéens de la culture desquels ils ont hérité. Mais ils sont différents, parfois de façon indéfinissable, des autres peuples et en particulier des nordiques et, chose étrange, l’intolérance raciale se manifeste plus volontiers à l’égard de petites différences qu’à l’égard de divergences fondamentales. La seconde particularité est plus importante encore : c’est le fait que les Juifs défient toute oppression. Les persécutions les plus cruelles n’ont jamais réussi à les exterminer. Bien au contraire, ils parviennent à s’imposer dans toutes les professions et, partout où ils peuvent pénétrer, apportent à toutes les œuvres de civilisation un concours précieux. »