Voici quelques lignes qui n’apprendront certes rien aux historiens, mais qui peuvent être utiles à des lecteurs d’aujourd’hui qui voient dans les insurgés de 1851 des républicains spontanément levés contre un président reçu depuis longtemps comme un dictateur.
La réalité était bien plus complexe.
En fait, on ne peut apprécier la lucidité politique des membres des sociétés secrètes préparant une riposte à un coup de force, venant du Parti de l’Ordre ou venant du Président, qu’en mesurant l’opération démagogique que venait de faire Louis-Napoléon posé en défenseur de la démocratie.
Le 19 juillet en effet, l’Assemblée avait rejeté le projet présidentiel de modification de la Constitution, qui aurait permis à Louis-Napoléon de se représenter en 1852, ce à quoi le Parti de l’ordre, qui poussait à une candidature orléaniste, ne tenait nullement.
Le Président joua alors la carte démagogique de la démocratie : le 4 novembre, il adressait à l’Assemblée un message demandant le rétablissement complet du suffrage universel masculin en vue des élections de 1852.
On se souvient que par la loi du 31 mai 1850, le Parti de l’Ordre, majoritaire à l’Assemblée et fort inquiet des récents progrès électoraux des « Rouges », avait gravement amputé le suffrage universel. Près d’un tiers des électeurs, particulièrement des électeurs pauvres et des ouvriers, étaient privés de leurs droits électoraux.
L’Assemblée rejeta la proposition présidentielle du 4 novembre.
En demandant le rétablissement du suffrage universel, le Président comptait évidemment rallier cette partie du peuple frustrée de ses droits électoraux.
Pour autant, il n’était pas sans savoir que les éléments les plus radicaux de la démocratie socialiste (les « Rouges ») s’organisaient en sociétés secrètes afin de faire face à un éventuel coup de force, qui, dans le conflit Président-Assemblée, pouvait venir autant du côté du Président que de celui de la majorité orléano-légitimiste. Cette majorité comptait sur le général Changarnier, vétéran de la guerre d’Algérie, pour contrer un éventuel coup de force présidentiel.
En octobre, Louis-Napoléon fit donc revenir en hâte d’Algérie le très brutal général de Saint-Arnaud [1], qui venait juste de combattre une insurrection en Kabylie, pour en faire son ministre de la guerre et le chargea d’œuvrer pour que l’armée soit prête au moment du coup d’État, longuement prémédité.
Le 2 décembre, avec la dissolution de l’Assemblée haïe pour sa politique répressive, la première mesure du Président étranglant la République, affichée partout, fut donc d’abroger la loi du 31 mai 1850 et de rétablir intégralement le suffrage universel masculin.
Il fallut beaucoup de lucidité politique aux Insurgés de décembre 1851 pour ne pas tomber dans le piège de cette conversion démocratique (qui trompa nombre de citoyens, et notamment des ouvriers des grandes villes), et donc se lever pour la vraie République, la république démocratique et sociale. Saint-Arnaud, que Hugo stigmatisa dans ses Châtiments [2], fit alors ses preuves et sauva le coup d’État, auquel se rallia bien vite l’appareil administratif.
Un beau sujet de réflexion pour ceux qui seraient aujourd’hui tentés de suivre les ennemis de la démocratie se présentant en démocrates pur-sucre, et ils sont nombreux, de l’Élysée au Rassemblement national.

1 Message