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Du rapport des catégories sociales à ce qu’on appelle communément l’information

lundi 27 octobre 2025, par René Merle

Il paraît qu’il faut faire court aujourd’hui, eh ben non, ce sera longuet et décousu : enfoncement de portes ouvertes. Mais ça défoule.
Parlons donc un peu du rapport des catégories sociales à ce qu’on appelle communément l’information.
Je n’aime pas découper en tranches figées cette structuration de notre société, car il faut tenir compte de toutes les osmoses et interpénétrations entre des catégories mouvantes, mais cependant assez nettement tranchées, par exemple classes populaires, classe moyenne, classe informatrice et dirigeante, riches et ultra riches, etc.
Pour me défouler donc, je vais écrire quelques banalités concernant… J’allais écrire « l’honnête homme d’aujourd’hui », quand mon Jiminy Cricket (alias le grillon de Gepetto, pour les plus anciens, bref un mentor d’un autre temps) m’a glissé à l’oreille : « Malheureux, que dis-tu là. Si tu ne veux pas avoir d’ennui avec les femmes et surtout avec les tenants des genres les plus variés, écris donc quelque chose de plus contemporain ».
Ainsi soit-il.
« L’honnête membre de l’espèce humaine d’aujourd’hui dans notre belle France, comment s’informe-t-il ? ».
Vaste problème, comme aurait dit le Général, en réponse à l’inscription « Mort aux cons ».
Qui pense pour nous, et que croit-on penser par nous-mêmes ?
D’abord, sans être accusé de racisme social, comment oserai-je parler de l’honnête homme, l’héritier du Kalos agathos des Grecs antiques, l’homme de l’idéal moral des Classiques, (homme de mesure et de raison, cultivé, courtois, réservé, mais efficace), en refusant cette épithète à la masse qui, nous dit-on (je n’en ai jamais socialement fait partie) vit le plus souvent au rythme de ses habitudes et usages, de ses émois et de ses colères, sans le vrai modérateur de la Raison ?
Pourrais-je comparer celle ou celui qui le matin lit un grand journal d’opinion, écoute des débats culturels à la radio en prenant son café (ce qui signifie qu’il a le temps, et qu’il serait en route vers la retraite, s’il n’y est déjà), et prendra peut-être dans la journée un bon livre, et celui qui le matin doit à la bourre s’occuper des gosses, filer au travail, et se contentera peut-être dans la journée d’un flash infos sur l’ordi, s’il ne lui préfère pas d’autres distractions que je vous laisse imaginer, et qui dans sa détente, s’il en a une fois les gosses couchés, plongera dans l’enfer des réseaux sociaux, paradis de l’ironie à chaud, des tutos plus ou moins fiables, des influenceuses et influenceurs et autres youtubers consacrés, du buzz qui accroche, de la contestation défoulante, et j’en passe.
Dois-je encenser le premier et m’éloigner du second ? À quel titre pourrais-je les juger l’un et l’autre ?
En tout cas, il est difficile de mesurer le rapport de tous à l’information, c’est-à-dire en conséquence à leur opinion, quel que soit le traitement qu’ils sonnent à l’information.
Que sais-je des conversations qui peuvent exister sur les lieux travail (pour ceux qui ont encore la chance d’en avoir un).
Dans ma prime jeunesse, j’ai pu mesurer l’importance de l’information bouche à bouche sur ce lieu du travail, dans une grande concentration ouvrière (chantiers navals) où travailla mon grand père et travaillèrent tant de mes amis. La parole circulait et faisait l’opinion. Mais il fallait bien que l’opinion vienne de quelque part, en l’occurrence de la conviction des plus syndiqués, des plus politisés, des plus informés.
Je pensais aussi à ces souvenirs d’un temps plus que révolu que nous transmettaient les souvenirs d’enfance des plus anciens, de ces cafés, de ces cercles, où après le travail il arrivait que l’on s’assemble pour entendre un meneur lire le journal à haute voix, et parfois le traduire pour ceux qui ne parlaient pas encore bien français, avant d’engager une discussion générale. Là aussi, la parole circulait et faisait l’opinion. Mais cette opinion tombait bien sûr de quelque part, en l’occurrence le journal, dont le choix n’était pas innocent [1].
Je pense aussi à ces ouvriers et artisans autodidactes du XIXème siècle (L’Espagne a eu les siens avec les anarchistes du XXème) qui prenaient sur leur maigre temps de repos celui de la découverte de la lecture et du savoir, révolutionnaire, et je compare aux dépourvus de culture d’aujourd’hui, qui rejettent l’école et encore plus l’effort d’apprendre, persuadés qu’ils sont que de par leur couche d’âge et ses réseaux d’infos
Les millions de jeunes, éduqués ou en rade, qui ne voient pas d’autre avenir que le travail flexible ou le départ, peuvent sans doute fréquenter, dans leur désarroi mais leur volonté de s’en sortir, des réseaux de colère. Mais, disons-le encore une fois, l’histoire nous l’apprend, la révolte sans organisation ne mène à rien.
Quid de tout cela aujourd’hui. Discute-t-on dans les mornes foules matinales entassées dans les RER ? Et avec qui discutera celui qui dans les embouteillages roule vers le travail sinon avec sa radio ?
Bref, dans l’isolement croissante des individus, le déficit de l’information horizontale, concrète, entre voisins, entre collègues, entre amis, coïncide avec la part majeure de l’information qui tombe directement d’en haut (journal « sérieux », radio, lectures) ou qui enferme dans les rhizomes des réseaux sociaux, sans le filtre de la communauté vivante, concrète.
Cette information qui tombe d’en haut n’est pas univoque.
Il y a celle qui conforte l’effrayant conformisme de partie de la classe moyenne soi-disant éduquée, qui veut être dans le coup, parle jeune, et franglais, se conforme aux injonctions comme il faut de lectures et de spectacles, pense dans l’air du temps et se retrouve heureuse dans l’idéologie dominante, distillée par mille canaux.
Je ne distingue guère de cette catégorie conformiste toutes ces relations et tous ces amis qui se disent de gauche, mais qui, sans s’en rendre compte, passent sous les fourches caudines de l’idéologie dominante.
Comme l’écrit le philosophe Costanzo Preve [2] : « le propre de la gauche européenne est de rester incurablement individualiste […] Les appareils culturels, politiques et journalistiques de ce qu’on appelle la gauche forment aujourd’hui le transporteur de la sécularisation individualiste de l’actuel hypercapitalisme culturel globalisé intégralement post-bourgeois et post-prolétarien ».
Mais il y a aussi l’information réfléchie, qui dispense les fondamentaux culturels, et dont le sérieux et l’objectivité dans l’actualité n’empêche pas l’engagement.
Mais qui en profite vraiment ? Une mince couche de « mordus » ? Un pan entier de la classe moyenne ? Et quelle retombée sur les couches populaires qui n’y ont guère accès ou ne veulent pas y avoir accès ?
Voilà une dernière porte ouverte enfoncée, sur un sujet à peine effleuré… Et il y aurait encore tant à dire…


[1] je renvoie les lecteurs intéressés par l’histoire à la conscientisation des masses sous la Seconde République, jusqu’à l’insurrection de 1851, voir les mots-clés

[2] Costanzo Preve, Nouvelle histoire alternative de la philosophie, Perspectives libres, 2017

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