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À propos d’un polar Grec et plus largement de l’immense littérature policière que je connais, mal.
vendredi 7 novembre 2025, par
Cette infime vision personnelle qui n’a absolument rien d’exhaustif. Un simple reflet d’expérience, forcément narcissique.
Dans les années 1980-1990, j’ai pas mal fréquenté le monde du roman policier, du polar, du roman noir, tant par la lecture que par quelques essais d’écriture.
Question « lecture », il y avait eu bien sûr déjà depuis longtemps les grands classiques anglo-saxons, par exemple, pour les États-Unis, Hammett [1], ou pour l’Angleterre Chase [2], et tant d’autres.
Ensuite je m’étais un peu endormi, et ce n’est pas la collection le Masque qui me passionnait vraiment.
Mais dans les années 1980-1990 le choc a été la découverte du néo-polar français, avec Daeninckx qui remettait et dénonçait sous nos yeux les drames occultés de l’histoire récente, et avec Manchette, Jonquet, et tant d’autres, des romans glauques et violents le plus souvent urbains, et plus encore banlieusards, littérature ouvertement contestataire et dénonciatrice des scandales politiques et sociaux.
C’est alors que m’est venue l’envie d’écrire, en commençant par ce Série noire Treize reste raide dont une des meilleures critiques fut celle du chroniqueur du Monde Michel Samson (6 décembre 1997) :
« — Treize reste raide, René Merle. Avec le sabianisme, Marseille lui offrait un magnifique terrain d’aventure pour parler des rapports entre loi et société, question des questions pour tout roman policier qui se respecte. Cela lui permet de relier le roman noir d’aujourd’hui aux contes et légendes du Marseille des mauvais films de la seule manière possible : en liquidant définitivement l’univers mort et encombrant des “ films de gangsters ”. En coupant la tête aux Borsalino”. »
J’ai présenté dans l’article De la couleur des romans policiers mon état d’esprit de l’époque.
Mais revenons au néo-polar.
Dès 1988, le très lucide Manchette avait signé la mort prévisible de ce courant d’écriture, dans un passionnant entretien avec Montalbán [3].
Voici ce que j’en écrivis dix ans plus tard :
« Manchette met les points sur ce qu’il est convenu d’oublier quand on parle de polar français.
D’une part, il montre bien que ce qui surgit comme néo-polar autour de 68 et après ne s’inscrit pas dans une tradition d’écriture française, mais pas non plus, comme on le dit trop souvent, dans une filiation directe avec le roman noir américain et un Hammett que beaucoup sanctifient sans l’avoir jamais lu. Ce néo-polar naît des contradictions et convulsions de la société française des lendemains de la guerre d’Algérie et se fonde autant sur la revisite du passé que sur celle du présent.
D’autre part, Manchette prédit ce qui allait advenir quand ce néo—polar s’est enlisé dans une bonne conscience de gauche et d’ultra gauche, en devenant la mise à la mode, donc la mise à l’inefficacité, d’une écriture dont le pouvoir n’a désormais plus rien à craindre. On lira toujours avec grand profit, à ce sujet, ce qu’écrivait Louis Janover dix ans après dans son terrible "Voyage en feinte-dissidence" (Paris-Méditerranée, 1998). »
Significativement, la cohorte contestataire des survivants de ce néo-polar (moi y compris) se retrouva sur le vote Mélenchon en 2012 [4]. Mais la page était quelque peu tournée.
Pendant ce temps, j’avais fait autre chose (tous les textes sont sur ce site, rubrique « écriture personnelle ».
Outre mon Série noire [5], il y eut une série de nouvelles noires, dont une est ma préférée [6], je me suis aussi lancé dans de petits polars toulonnais, qui n’étaient pas vraiment dans la ligne de la dénonciation du régime, j’ai publié un polar « occitaniste » plutôt original [7], et enfin un roman noir historique [8]
Mais laissons-là ces souvenirs d’un autre temps
Dans le même temps, je lisais beaucoup, Bien sûr, j’ai quelque peu pianoté aussi dans la littérature des pays voisins, notamment l’Italie [9]
Bien sûr, j’ai fréquenté aussi ce qui s’écrivait en France, Vargas, Rufin, Le Corre et tant d’autres…
Mais pour l’essentiel, dans ma période post néo-roman, et pour longtemps encore, j’avais découvert les aventures du célèbre « privé » de Montalbán, Pepe Carvalho, qui fit tant d’émules, notamment dans le polar dit marseillais [10]. À la différence que le flic de Montalb1an est un privé, hors système, alors que les flics dont je vais parler sont tout à fait dans les clous du système, inspecteurs et commissaires
Avec Izzo, qui fit tant d’émules locaux, nous faisons la connaissance du commissaire Fabio Montale [11], fils d’immigré, l’archétype du flic marginal, politiquement désabusé, et contestataire, qui tente faire se peut de remettre un peu de justice dans ce monde injuste. Nous n’ignorons rien de ses lectures poétiques, de la musique qu’il écoute (du bon jazz de préférence), des bons vins et alcools qu’il boit, de ses repas, de ses itinéraires précis dans la ville où il est enraciné. Le tout entrecoupé de considérations sociologiques ou politiques.
En son temps, Louis Janover a donné un terrible règlement de compte avec cette littérature qui se voulait contestataire :
À propos du roman noir (suite) - Louis Janover. Roman noir et feinte dissidence
Dans la même lignée du flic désabusé et honnête, enraciné dans sa ville, par exemple avec le célèbre commissaire Montalbano (la filiation est évidente), de l’italien Camilleri. [12].
Aujourd’hui, au-delà de ces souvenirs déjà presque préhistriques, je continue à m’intéresser au roman noir contemporain, épaisse et vigoureuse littérature internationale, où je me retrouve grâce au précieux site https://www.encoredunoir.com
Mais dans ce monde, l’existence d’un polar grec m’était tout à fait inconnue.
Le visionnage d’un épisode déjà ancien de Initiation au voyage (Arte) m’a fait découvrir l’auteur progressiste à succès, Petros Markaris, qui, avec les enquêtes de son commissaire Charitos, suit la depuis des années la vie politique et sociale grecque.
Né en 1937, il est mon contemporain, mais je n’ai pas eu à vivre comme lui les déchirements terribles d’une société qui a connu la guerre civile, la dictature, et tente de se survivre économiquement.
La lecture de ses romans nous fait revivre tout l’histoire grecque depuis le début des années 2000 la période bling-bling, où tant d’anciens étudiants révolutionnaires se sont reniés en passant aux affaires, le terrible tunnel noir de la crise et de l’austérité, où la protestation populaire est vaincue par l’Union européenne, le retour à la prospérité actuel où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Et pendant tout ce temps, des assassins essaient de rendre justice en tuant les "méchants" !
Bref, l’inspecteur Charitos doit mettre le grappin sur des assassins pour lesquels nous avons un faible, car ils ne tuent que des salauds détestés : politiciens véreux, affairistes sans scrupules, banquiers…
J’ai eu la curiosité d’acheter le récent dernier numéro de sa série, Le crime, c’est l’argent !, ed Cambourakis, 2023.
Voici la présentation de l’éditeur :
« Athènes, 2019. Dans un pays toujours confronté à une crise économique de grande ampleur, les inégalités se creusent. Lorsque deux investisseurs étrangers sont assassinés coup sur coup, les milieux politiques et financiers, constamment en quête de nouvelles sources de financement au-delà des frontières, s’affolent. Le célèbre commissaire Charitos est aussitôt chargé de l’enquête. Dans le même temps, Zissis, ex-militant communiste, décrète la mort de la gauche politique et décide de lancer un « Mouvement des pauvres » depuis son refuge pour sans-abri, véritable quartier général installé dans un secteur à forte population immigrée.
Avec ce nouveau roman, Petros Markaris signe ce qui est certainement son livre le plus politique. Il montre à quel point la société grecque, toujours plus éprouvée, est sans cesse sur le point de céder à la tentation de la vengeance. Surtout, il se révolte contre ce qu’il estime être le crime ultime, à savoir qu’il y ait, encore et toujours, des pauvres, quand d’autres accumulent les richesses. »
D’une certaine façon, cette lecture m’a rajeuni. Je me suis alors retrouvé bien des années en arrière en ce qui concerne les techniques d’écriture. Le problème fondamental est toujours le flic désabusé qui veut rendre justice dans un monde injuste. Ici parfaitement intégré dans l’appareil, depuis la dictature des colonels. Maisil est en interconnection amicale avec les politiques contestataires et tout va presque pour le mieux pour sa conscience contestataire. Janover a tout dit là-dessus [13].
Avec le commissaire Charitos, une place considérable est donnée à la bonne bouffe, on n’échappe pas à la description méticuleuse de ses déplacements dans une Athènes étouffante, au volant de son vieux tacot. Et naturellement on n’échappe pas non plus aux intercalaires idéologiques et politiques explicatifs. Bref, question technique, je me suis retrouvé dans mes lectures des années 1990.
En tout cas, je ne regrette pas d’avoir reçu cet éclairage intéressant sur une société grecque que nous (enfin, moi) connaissons mal.
[2] Cf. : Chase, Délit de fuite.
[5] Cf. : [1443].
[6] Cf. : La Belle de Mai, nouvelle (longue)
[7] Cf. : Le couteau sur la langue. Site "encore du noir", et René Merle, "Le couteau sur la langue" - France culture.
[9] Cf. : Turin, 1972-1973, Petit clin d’œil aux lecteurs italianophones : encore un mot sur « La donna della domenica »., et Lucarelli, De Giovanni, Macchiavelli, Biondillo, Pandiani et tant d’autres.
[10] Cf. : Un article de R.Merle dans la revue "Regards". 2001. À propos des nouveaux auteurs de polars méditerranéens.
[11] Montale est le nom d’un grand poète italien
[12] Cf. : Camilleri, Commissaire Montalbano.
[13] Janover. Cf. ci-dessus