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Mourir pour la Patrie...
mercredi 21 janvier 2026, par
Reprenant un refrain de Rouget de l’Isle de 1792, dans leur pièce Le Chevalier de Maison-Rouge (1847), Alexandre Dumas et Auguste Maquet lançaient ce Chant des Girondins qui devint en 1848 l’hymne national de la Seconde République :
Mourir pour la Patrie
Mourir pour la Patrie
C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie
C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie
On imagine assez facilement aujourd’hui notre Monarque Président entonner ce refrain…
Il est assez paradoxal de voir notre Président, qui a tellement contribué à sacrifier la patrie française à une Europe fédérale sous domination allemande, mener aujourd’hui grand bruit à propos du patriotisme, et de la France qu’il nous dit menacée par la guerre hybride russe.
Il transforme ainsi le droit plus que légitime à défendre la Patrie agressée (notre hymne national en témoigne) en minable opération politicienne de survie politique. « Maintenez-moi au pouvoir, car je suis votre irremplaçable chef de guerre et salvateur de la Patrie ! »
Mais que de confusions autour de cette notion de patriotisme et de légitime sacrifice pour défendre la Patrie !
Je relisais ces jours-ci un texte de Rousseau, écrit en 1772 (il avait 60 ans), et publié anonymement après sa mort : Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée, Amsterdam, s. n., 1782. J’en extrais ces quelques lignes :
« C’est l’éducation qui doit donner aux âmes la force nationale, et diriger tellement les opinions et leur goûts, qu’elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité. Un enfant, en ouvrant les yeux doit voir la patrie et jusqu’à la mort ne doit voir qu’elle. Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère, l’amour de sa patrie, c’est-à-dire des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence ; il ne voit que sa patrie, il ne vit que pour elle ; sitôt qu’il est seul, il est nul : sitôt qu’il n’a plus de patrie, il n’est plus ; et s’il n’est pas mort, il est pis. »
À l’évidence, dans son grand respect de la citoyenneté [1] Rousseau le Genevois ne justifie cette obligation de se sacrifier à la patrie que des lois et de la liberté qui caractérisent cette patrie.
Mais quid d’une « patrie » qui ne serait pas celle de la liberté, mais celle de l’obligation, voire du despotisme ?
Dans les guerres de l’Ancien Régime, les soldats étaient pour l’essentiel des soldats de métier, pour beaucoup étrangers, qui s’étaient engagés pour servir le roi, et non une patrie.
Mais à partir de la Révolution, c’est l’ensemble d’une ou de plusieurs couches d’âge de jeunes Français qui sont appelées à servir la Patrie.
Engagement patriotique qui deviendra bientôt engagement forcé pour servir la politique de conquête du Directoire, puis de l’Empire, tant en Europe qu’en Algérie à partir de 1830, puis dans les entreprises coloniales les plus diverses.
Jusqu’à faire de la France l’exemple même du pays conquérant.
Cf. : Cœurderoy et le chauvinisme belliciste français, au regard d’une histoire sanglante, 1852.
Tout au long du XIX° siècle, avec l’affirmation des États-Nations européens, cette mobilisation obligatoire servira à la fois les nécessités de la guerre moderne, et l’intégration des couches populaires dans un ordre qui anesthésie leurs possibilités de contestation sociale.
Le Nationalisme et le Chauvinisme sont venus cautionner cette intégration.
Un triste exemple :
Ce ne fut plus alors, comme l’écrivait [Rousseau-mot43], « l’éducation qui donna aux âmes le force nationale », mais la passion aveugle instillée par des gouvernements en préparation à des affrontements jugés inévitables. Il ne s’agit plus d’aimer et de défendre une patrie républicaine « des lois et de la liberté », mais de soutenir dans tout conflit le pays où le hasard a voulu que nous naissions, quel que soit son régime.
Le cœur me serre quand je songe à ces épisodes de fraternisation où, le temps d’un noël, en décembre 1914, les combattants étaient sortis des tranchées affrontées pour un match de foot effaçant provisoirement l’horreur de l’imbécile tuerie.
Le cœur me serre aussi quand je pense à ces soldats italiens, prêts à en découdre en 1914 du côté de la Triple Alliance Autiche-Hongrie-Italie, et qui iront mourir en masse en 1915 contre les troupes autrichiennes quand le gouvernement italien ralliera la Triple Entente France-Russie-Royaume Uni, qui lui promettait de nombreux territoires en cas de victoire.
Et songeons au « Malgré nous » alsaciens, mobilisés par les nazis après l’annexion de 1940, dont certains se retrouveront à Oradour…
En France, on ne s’est pas bousculé entre 1940 et 1944, et il fallait avoir une haute idée de la Patrie et de l’antifascisme pour entrer en Résistance. La Patrie usurpée par le maréchal Pétain dont je devais chanter à l’école le salut obligatoire :
https://youtu.be/LmsdHnQ7RD8
Mais combien de ces vaillants, engagés dès août 1944 dans l’armée libératrice, se retrouveront en Indochine combattant un peuple qui luttait pour sa liberté… Marcel Bigeard, un des libérateurs de l’Ariège, sera une des figures de l’armée françaises de la guerre d’Indochine, puis d’Algérie.
Un souvenir marquant de ma prime jeunesse est « l’affaire Henri Martin » qui eut un retentissement national.
Le jeune marin Henri Martin Henri Martin. La lutte contre la guerre d’Indochine envoyé en Indochine en 1945 pour combattre l’occupant japonais, est témoin bouleversé du bombardement d’Haïphong et au début de la guerre contre les nationalistes communistes vietnamiens. Il sera arrêté en 1950 pour avoir diffusé des tracts contre la guerre d’Indochine. Une campagne intense obtiendra sa libération.
Mais si l’Indochine était bien lointaine, et si n’y combattaient que des engagés, bien proches étaient les départements français d’Algérie, où fut envoyé le contingent de ceux qui faisaient leur service militaire, de 1955 à 1962.
Sartre et d’autres figures du monde intellectuel lancèrent en septembre 1960 le Manifeste des 121 intitulé : « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Ils furent accusés d’être traitres à la Patrie à laquelle des rebelles voulaient soustraire ses départements d’Algérie. Mais à quelques exceptions notables, de gré ou de force le contingent fit ce que le pouvoir attendait de lui. Mais il ne suivit pas le coup de force des généraux s’opposant au pouvoir gaulliste en se réclamant eux aussi de la Patrie.
Dure période où se posa très concrètement, et de manière contradictoire, le service de la Patrie…
Il n’est pas exclu aujourd’hui que nous entrions dans une période où nous serons sommés de nous mettre, de gré ou de force encore, au service de la Patrie contre une puissance considérée comme menaçante (à l’Est bien sûr, et pas à l’Ouest). Alors là, quand le jour de gloire est arrivé, plus question de discuter et de contester.
[1] Cf. : Rousseau, du Citoyen.