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Anna de Noailles, "l’Indéchiffrable"

mercredi 25 mars 2026, par René Merle

Quand j’étais lycéen, je n’étais pas du tout sensible au lyrisme de la très aristocratique, très mondaine (au bon sens du mot) et si cultivée Anna de Noailles, car l’exploration des thèmes si classiques de l’amour, de la nature, de la vie et de la mort ne correspondait pas (encore) à ma découverte impatiente de la vie, autrement que par l’alexandrin.
Voyez ce qu’elle en disait en 1920 :
« Pourquoi écrivez vous ? » "Littérature", 1920.

Bien longtemps après, il m’arrive pourtant maintenant de me promener dans les méditations de cette femme disparue si jeune, à 56 ans seulement, et que Proust a si magnifiquement célébrée.

L’Indéchiffrable
Derniers vers, Grasset, 1933

L’abîme et le sommet ont le même néant.
Quel que soit le séjour où l’esprit se démène,
Il sent que rien n’avait prévu la race humaine,
Lentement surgissant du sein des océans.

Que d’hommes ont passé sous les astres ! Que d’êtres
Ont levé vers les cieux leur regard dédaigné
Et qui, tous innocents et condamnés à naître,
Ont vécu haletants et sont morts résignés.

Depuis la bulle d’eau jusqu’à l’arche céleste,
Tout est rébellion, refus capricieux
De laisser déchiffrer à l’esprit grave et leste
Le stellaire alphabet dont palpitent les cieux.

Si, du moins, le plaisir accompagnait la vie,
Si cette récompense au leurre éblouissant
Permettait que soudain se transforme et dévie
Le sort, avare au cœur et contempteur du sang !

On connaîtrait ainsi des paradis suaves,
On ne quitterait pas les ors du plein été ;
Mais le destin impose aux humains d’être braves
Et s’emploie à ternir la noble volupté.

Messages

  • Merci René de nous proposer cet étonnant poème qui m’a évoqué Émile Cioran avec qui elle partage son origine :

    "Et qui, tous innocents et condamnés à naître,
    Ont vécu haletants et sont morts résignés."

    Cela rappelle "De l’inconvénient d’être né" non ?

    Amicalement.
    Gérard

    • ou la parole d’Anaximandre (philosophe présocratique) :

      ἐξ ὧν δὲ ἡ γένεσίς ἐστι τοῖς οὖσι͵ καὶ τὴν φθορὰν εἰς ταῦτα γίνεσθαι κατὰ τὸ χρεών
      διδόναι γὰρ αὐτὰ δίκην καὶ τίσιν (ἀλλήλοις) τῆς ἀδικίας κατὰ τὴν τοῦ χρόνου τάξιν

      « D’où les choses prennent naissance (genesis), c’est aussi vers là qu’elles doivent toucher à leur fin (phtorà), selon la nécessité (kata to khreôn) ; car elles doivent expier et être jugées pour leur injustice (adikia), selon l’ordre du temps. » (traduction Nietzsche)

      Nietzsche compare le fragment à une phrase de Schopenhauer dans les Parerga (II, 12, §156) : « Le critère qui convient pour juger tout homme, c’est qu’il est un être qui ne devrait pas exister, mais qui expie son existence par toutes sortes de souffrances et par la mort [...]. »

      L’existence est une faute ! Nietzsche adopte le point de vue totalement inverse : l’existence est une bénédiction. L’existence est bonne, malgré le mal. Sagesse des grecs : on lit dans Homère que l’existence sur terre du plus malheureux des hommes vaut mieux que celle d’un roi aux enfers.

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