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Montaigne homme de son temps : humilité devant les auteurs anciens, humilité devant la maîtrise du français
lundi 20 avril 2026, par
En tant qu’ancien enseignant, donc a priori homme de culture (encore que l’on puisse en douter aujourd’hui), et en tant que Français méridional (comme on dit), j’aime revenir à cette citation de Montaigne, Essais, Livre II, « De la præsumption », que je vous livre dans sa graphie originale (ce n’est pas gentil pour qui aurait du mal à la lire, mais je me plonge toujours avec plaisir dans ce français du XVIème siècle) :
« J’ay tousjours une idée en l’ame et certaine image trouble, qui me presente comme en songe une meilleure forme que celle que j’ay mis en besongne, mais je ne la puis saisir et exploiter. Et cette idée mesme n’est que du moyen estage. Ce que j’argumente par là, que les productions de ces riches et grandes ames du temps passé sont bien loing au delà de l’extreme estendue de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont pas seulement et me remplissent ; mais ils m’estonnent et transissent d’admiration. Je juge leur beauté ; je la voy, si non jusques au bout, au-moins si avant qu’il m’est impossible d’y aspirer. Quoy que j’entreprenne, je doy un sacrifice aux graces, comme dict Plutarque de quelqu’un [1], pour pratiquer leur faveur,
si quid enim placet,
Si quid dulce hominum sensibus influit,
Debentur lepidis omnia gratiis [2].
Elles m’abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy ; il y a faute de gentillesse et de beauté. Je ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce qu’elles valent, ma façon n’ayde rien à la matiere.
[…]
Mon langage françois est alteré [3], et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu : je ne vis jamais homme des contrées de deçà [4] qui ne sentit bien evidemment son ramage et qui ne blessast les oreilles pures françoises. Si n’est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigordin, car je n’en ay non plus d’usage que de l’Alemand ; et ne m’en chaut guere. C’est un langage, comme sont autour de moy, d’une bande et d’autre [5], le Poitevin, Xaintongeois, Angoumoisin, Lymosin, Auvergnat : brode [6], trainant, esfoiré [7]. Il y a bien au dessus de nous, vers les montaignes, un Gascon, que je treuve singulierement beau, sec, bref, signifiant, et à la verité un langage masle et militaire plus qu’autre que j’entende ; autant nerveux, puissant et pertinant [8], comme le François est gratieus, delicat et abondant. Quant au Latin, qui m’a esté donné pour maternel, j’ay perdu par des-accoustumance la promptitude de m’en pouvoir servir à parler : ouy, et à escrire, en quoy autrefois je me faisoy appeller maistre Jean [9]. Voylà combien peu je vaux de ce costé là. »
Un des maîtres à penser du siècle pointe donc une double aliénation.
Il marque son humilité devant l’écrasante qualité des auteurs anciens, grecs et surtout romains, dont il se nourrit sans cesse, et qui sont le fondement de sa culture. Étrange ambiguïté de ces temps nouveaux qui ne se justifiaient que d’un passé redécouvert, mais qui mûrissaient une société et une culture bien nouvelles
Il serait saugrenu d’imaginer cette humilité pour beaucoup de nos jeunes gens qui, englués dans l’instant présent et le consumérisme du superflu, n’ont plus accès à la culture dite classique, et ne se soucient guère de ses penseurs.
Ce qui, incidemment, me pose la question de la survie nécessaire de cette culture classique, dont j’ai été en partie privée par mon cursus scolaire (collège moderne, école normale d’instituteurs) avant de la retrouver dans mes études universitaires, et que j’ai souvent évoquée [10]
Dans la foulée, Montaigne marque aussi son humilité devant la langue française, qui lui est pourtant naturelle, mais qui, par l’accent et le vocabulaire, est pénétrée de son gascon natal et du périgourdin dominant autour de sa retraite : vieille et constante aliénation du Méridional devant une langue française dont il n’atteindra jamais la pureté « naturelle ».
Évocation qui ne peut que me toucher : comme tous les Méridionaux de ma génération, il m’arrive encore d’en ressentir quelque chose quand je parle, avec « l’accent » et que j’utilise certains mots révolus [11].
Le problème ne se pose guère, ou plus, pour les jeunes générations où les accents régionaux disparaissent bien vite, quand ils n’ont pas déjà disparu, à la suite des idiomes dont les cordes vocales gardaient la trace
Ce qui me pose la question de l’utilité de cette nostalgie à laquelle j’ai consacré tant de temps et d’études [12] et que je ne peux aujourd’hui que verser aux oubliettes de l’Histoire. Des années décidément perdues ?
Vous me direz, avec raison, que cela n’empêche en rien le monde de tourner, car le processus d’effacement est irréversible.
[1] Xénocrate
[2] « Quand je les relis, j’ai honte de les avoir escrits, car j’y vois une foule de choses qui, au jugement même de leur auteur, méritent d’être biffées », Ovide, Pontiques I
[3] « Je ne sçay parler que la langue Françoise, encore est-elle altérée », disait la première édition.
[4] D’en deçà de la Charente, qui limitait à peu près au Nord le domaine de la langue d’oc
[5] de part et d’autre
[6] Mou
[7] Prolixe
[8] Approprié
[9] Un maître homme.
[10] Cf. l’article Défendre la "Culture classique" ne serait donc qu’un luxe d’intellectuel ? et plus largement la rubrique rubrique 395.
[11] Tiens, vous savez ce qu’est un ravandier ?... Puisque j’en suis un, je vous le dirai si jamais je me lance dans un quizz adequat.
[12] Cf. : Bibliographies.