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Après la mort ?

jeudi 9 avril 2026, par René Merle

Sans le moins du monde y adhérer, j’ai toujours été ému par le naïf propos que le grand chansonnier marseillais Victor Gelu prêta au vieux pâtre Cassian dans Lou credo de Cassian, (novembre 1854).

A peri tout entié, qué servirié dé neisse !
Dieou, qué li vi tan lun, nou forgé pa per ren :
En mouren regrïan ; l’ome, quan dispareisse,
Va pupla leis estèlo oou foun doou firmament !

Traduction par Gelu :

A périr tout entier que servirait-il de naître !
Dieu, qui y voit si loin, ne nous forgea pas pour rien :
En mourant, nous regermons ; l’homme, quand il disparaît,
Va peupler les étoiles au fond du firmament !

Gelu explique en note son accord avec Terre et Ciel, 1854, l’essai de son compatriote Jean Reynaud, ex-saint- simonien, qui évoque aussi la transmigration des âmes, que reprendra George Sand.

Grande mais si banale question : qu’est-ce que je deviendrai après ma mort ?

Pour l’athée que je suis, la réponse est simple. Je ne serai définitivement plus là, et, éventuellement, ce que j’ai été et ce que j’ai fait pourra subsister dans la mémoire de quelques vivants.

On connaît le mythique propos de l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ : « En Afrique, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ! »
Une bibliothèque qui brûle, c’est-à-dire que, dans des sociétés dites premières en désagrégation, où la "mémoire de papier" n’existait pas, l’immense mémoire collective reçue par cet homme, et toute son expérience de la vie, ne seront dorénavant plus transmises dans une tissu humain déstructuré par la colonisation et ses suites.
Place ouverte désormais au travail de terrain des ethnologues et aux analyses corrélatives des anthropologues, les uns et les autres venus d’ailleurs pour tenter de comprendre ce qui disparaît, et sans doute à jamais.

Le sage malien ne faisait évidemment pas allusion à des ouvrages « en papier », quand disparaissent avec le vieillard la mémoire collective et l’expérience d’une vie.
Mais quand disparait un vieillard de « chez Nous », quelle bibliothèque brûlerait qui serait à jamais perdue, alors que nous pouvons tout noter, enregistrer, publier, photographier, filmer, et donc communiquer ? Aucune expérience individuelle, aucun savoir collectif ne pourraient désormais se perdre (à tout le moins tant que seront sauvegardées les fragiles données d’une société qui n’aurait plus imprudemment d’autre mémoire que la mémoire numérique).
On peut ainsi imaginer que, dans les traces que l’historien recueille et ordonne, demeurera le souvenir de l’artiste, de l’inventeur, du constructeur, du savant, voire de l’intellectuel pensant et écrivant.
Mais quid de l’homme "ordinaire" qui n’a rien fait d’autre que vivre, et c’est déjà énorme.
En ce qui me concerne, pour employer le mot « œuvre » au strict sens étymologique, du latin opera, « ouvrage, travail », je doute donc fort que mes quelques écrits [1] perdureront, et d’ailleurs peu me chaut.

Mais quid de la vérité humaine qui sous-tend ces œuvres, et qu’aucune biographie [2] et autre biopic ne pourra vraiment retrouver, et encore moins les autobiographies, aussi passionnante et sincères qu’elles puissent être. Je pense par exemple à Sartre avec Les Mots.
Je ne me demande donc pas quelle bibliothèque brûlera avec moi quand on m’incinèrera.
Mais, quand bien même subsisterait le souvenir des œuvres, la part vraiment incommunicable de l’expérience individuelle disparaîtrait donc, alors que c’est bien cette part d’incommunicable qui est à chacun essentielle.

Dans le temps suspendu de la vieillesse, l’interrogation sur la postérité n’aurait donc vraiment d’intérêt que si elle ne nous incitait à dire, comme tout un chacun, et comme par exemple Deleuze » « enfin : mais qu’est-ce que c’était, ce que j’ai fait toute ma vie ? [3] »
Je suis le premier à sourire de ces banalités, mais de les pointer ainsi m’encourage à vivre dans les moments de découragement.


[2Je ne me retrouve guère, ou pas vraiment, dans les quelques biographies que l’on m’a consacrées sur internet[[Cf. par exemple René Merle. À propos de ma biographie dans le "Maitron". Comment se voir et ne pas se voir dans une glace , pour ne pas parler de la fiche Wikipedia dont je ne suis en rien responsable

[3Cf. l’entame de Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? Les Éditions de Minuit, 1991

Messages

  • Moi aussi j’aime beaucoup cette chanson de Gelu. Magnifique !
    L’erreur religieuse, à mon avis, c’est de considérer tout en l’état, et l’entité constituée à un moment dans une durée de temps et d’espace variable par notre existant en transformation, de même.
    Pourquoi vouloir que notre entité soit éternelle ?
    Ne nous suffit-il pas, dans l’intrication quantique aujourd’hui démontrée, que toutes les activités dont la nôtre aient un effet causal et aléatoire sur notre espèce, notre société et le cosmos qui les accueille mutuellement, réciproquement, pour un temps de même.
    Ainsi nous avons le plaisir de savoir que nos choix dans ceux de la société, de façon organique, ont un effet infini.
    Les bons et les mauvais qui en font la qualité de survie et de développement bonne ou mauvaise. Enfin relativement il ne s’agit de "blanc et de noir"
    Mais pas de regrets si possible ! Et le moins de douleur possible sans être pur épicurien toutefois
    Amicalement à toutes-tous, et à toi et ta famille, René. Pierrot.

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