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Racine avant Racine. Et nous aurons des nuits...

mercredi 13 mai 2026, par René Merle

J’ai déjà rapidement évoqué sur ce site le Racine tragédien [1].
Je ne donne ici ce poème que pour retrouver, avant le grand peintre des passions, le versificateur au registre alors si différent de celui de ses graves Cantiques de vieillesse [2].
En 1762, (l’année de ses 23 ans), Racine, qui a quitté Paris pour retrouver à Uzès son oncle Antoine Sconin, vicaire général de l’évêque d’Uzès, dont il escompte obtenir un prieuré [3], a découvert un Midi où la campagne verdoie même l’hiver.
D’où ces quelques vers qu’il envoie le 27 janvier 1762 à son cousin et ami Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes (chez qui il logeait à Paris) [4] :
« Les plus beaux jours que vous donne le printemps ne valent pas ceux que l’hiver nous laisse ici, et jamais le mois de mai ne vous paroît si agréable que l’est pour nous le mois de janvier.

Le soleil est toujours riant,
Depuis qu’il part de l’orient
Pour venir éclairer le monde.
Jusqu’à ce que son char soit descendu dans l’onde.
La vapeur des brouillards ne voile point les cieux ;
Tous les matins un vent officieux
En écarte toutes les nues :
Ainsi nos jours ne sont jamais couverts ;
Et, dans le plus fort des hivers,
Nos campagnes sont revêtues
De fleurs et d’arbres toujours verts.
Les ruisseaux respectent leurs rives,
Et leurs naïades fugitives
Sans sortir de leur lit natal,
Errent paisiblement et ne sont point captives
Sous une prison de cristal.
Tous nos oiseaux chantent à l’ordinaire,
Leurs gosiers n’étant point glacés ;
Et n’étant pas forcés
De se cacher ou de se taire,
Ils font l’amour en liberté.
L’hiver comme l’été.
Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,
La lune, au visage changeant,
Paraît sur un trône d’argent,
Et tient cercle avec les étoiles,
Le ciel est toujours clair tant que dure son cours,
Et nous avons des nuits plus belles que vos jours. »


[3Il s’agit, pratique fort rémunératrice alors, d’obtenir un prieuré sans obligation d’y résider.

[4De nombreuses maisons d’éditions ont publié les Lettres d’Uzès.

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