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Le poids des morts
samedi 16 mai 2026, par
Les classes populaires, mais pas seulement elles, ont perdu la capacité de se représenter le présent en tant qu’histoire, (si tant est qu’elles l’aient jamais possédée).
Marx disait que « la révolution du XIX° siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet [1] », et il dirait sans doute que les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent laisser les morts enterrer leurs morts, pour mieux faire aboutir les luttes présentes. Point n’est besoin, (comme le firent les Montagnards de 1793-1794, se justifiant par le souvenir des républiques antiques), de se justifier au présent du drapeau rouge jadis brandi par ceux qui en moururent.
Au moins dix à vingt mille Communards, sinon plus, y compris femmes et même enfants, furent fusillés en quelques jours.
Il n’empêche. Une des raisons qui m’a souvent mis en porte à faux avec la plupart des amis non ou peu politisés que j’ai rencontrés, est que je porte en moi le souvenir des vaincus de Juin 1848, de la Commune de Paris, de la révolution spartakiste, comme s’il convenait de les venger, alors que ces amis « non-politisés » n’en avaient pas la moindre envie, car ils n’en avaient guère souvenir, et parce qu’ils ne voyaient pas le lien de cette « vengeance » avec les revendications concrètes du présent.
Ce qui rendait mon romantisme révolutionnaire plutôt inefficace.
Je traitais il y a quelque temps du Chiffon rouge des années 1970 [2], qui remplaçait un chant dont les premières paroles de 1871 devenaient incompréhensibles à la jeunesse [3] :
« C’est la lutte finale :
Groupons-nous, et demain,
L’Internationale
Sera le genre humain.
Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
C’est l’irruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !
Il n’est pas de sauveurs suprêmes :
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes !
Décrétons le salut commun ! »
Mais le Chiffon rouge n’est-il pas déjà oublié aujourd’hui ?
Attention ! Que l’on ne voie pas dans cette évocation vengeresse des morts révolutionnaires le moindre rapport avec le culte des morts cher à Gustave Le Bon et son disciple Barrès, pour lesquels c’est par l’immense foule des morts, beaucoup plus que par ses vivants, qu’un peuple est conduit. Ces nationalistes antisémites de la fin du XIXème siècle, voulaient fonder le sentiment national sur un roman national qui séparait radicalement le peuple français des autres peuples, et en particulier des Allemands et des Juifs.
Je ne parle ici que de ceux qui sont tombés, non pour « faire peuple » comme l’on dit aujourd’hui dans la résurgence nationaliste bornée, mais pour faire advenir la vraie République démocratique et sociale.
[1] Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte.
https://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum3.htm
[2] Cf. : Fugain, le chiffon rouge.
