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L’insurgé Merle Joseph, et ses camarades, Sainte-Cécile (Vaucluse), 5 décembre 1851

jeudi 24 septembre 2026, par René Merle

Je n’ai jamais été un passionné de généalogie, et je me souviens de mon énervement, aux temps préhistoriques où il fallait utiliser des lecteurs de microfilms, de voir les appareils des Archives départementales littéralement confisqués par la cohorte des généalogistes.
Mais la contradiction étant, paraît-il, le moteur de notre cheminement, je n’en ai pas moins dressé l’arbre généalogique maternel et paternel jusqu’à la veille de la Révolution de 1789.
Je me souviens encore vivement de l’étrangeté de la rencontre avec des gens dont je ne connaîtrai jamais le visage, dont les métiers étaient si différents du mien : (ménagères, couturières, employées de maison, paysans, beaucoup de paysans, artisans, pêcheurs, navigateurs, ouvriers, etc., etc.) et dont les origines allaient de la Gascogne montagnarde ou landaise au Comtat Venaissin et à la Provence, basse et haute, sans oublier la Toscane…
C’est ainsi que j’appris que le patronyme paternel Merle venait d’une famille de serruriers établis à Sainte-Cécile (depuis 1920 Sainte-Cécile-les-Vignes), petite localité du haut Comtat Venaissin, terre papale aujourd’hui vauclusienne, en limite de l’actuelle Drôme.
Le Merle qui, sous la Restauration, quitta Sainte-Cécile pour travailler comme serrurier à l’Arsenal de Toulon, (où, avec les forgerons et les charpentiers, la serrurerie était une corporation essentielle dans une marine qui passait de la voile à la vapeur), fut à l’origine d’une lignée de serruriers de l’Arsenal, puis des Chantiers navals de La Seyne, jusqu’à ce que le Merle né en 1911 (mon père) devienne instituteur.
Aucune tradition familiale relative à Sainte-Cécile ne m’avait été transmise par mes grands-parents, le souvenir avait sans doute pour eux depuis longtemps disparu.
Et voilà que, tout récemment, dans le cadre de mes recherches sur l’insurrection républicaine de décembre 1851, en consultant la liste des insurgés jugés expéditivement par les tristement célèbres Commissions mixtes (le préfet, un magistrat, un officier supérieur), je tombe sur la notice suivante :

Merle Joseph, 52 ans, né et domicilié à Sainte-Cécile, serrurier, ex débitant de tabac [1], « Un des chefs de la bande insurrectionnelle qui, dans la nuit du 5 au 6 décembre, a marché en armes sur Orange. En signe de commandement, il était armé d’un sabre et de deux pistolets suspendus à sa ceinture rouge. Un des chefs de sections de la société de Sainte-Cécile. En cette qualité, il a tenté des affiliations. En fuite. » Condamnation Algérie plus. Grâce le 14 juin 1854 : surveillance.

Il s’agissait manifestement de la branche cousine des Merle serruriers demeurée à Sainte-Cécile.
Vous comprendrez que, sans vouloir me lancer dans une étude historique exhaustive, je me suis enquis de l’événement, minuscule certes dans la vague insurrectionnelle provençale, mais significatif, auquel ce Merle avait été mêlé [2].
Bien loin des violents antagonismes de 1791 qui avaient déchiré le Comtat, entre Avignon partisan du passage à la France, et Carpentras qui le refusait, (et à qui Sainte-Cécile s’était ralliée), la population de Sainte-Cécile (2241 h. au recensement de 1851) était grandement acquise aux idéaux de la démocratie socialiste, et ses chambrées étaient pénétrées par les sociétés secrètes républicaines.
Les mauvaises récoltes et la maladie de la vigne de 1850-1851 avaient accentué le mécontentement de cette population essentiellement agricole.
En cas de coup de force conservateur ou bonapartiste, le mot d’ordre de la Montagne était de marcher sur la sous-préfecture d’Orange (à 15 kms) pour y rejoindre les insurgés venus des communes voisines [3].
À la différence de Bédarrides insurgée [4] bien au sud d’Orange, en fait, avec les républicains de Cairanne toute proche (983 h.) à l’Est, seuls les Montagnards de Sainte-Cécile marchèrent sur Orange, ce qui prouve leur détermination et leur organisation.
Je ne peux sans émotion imaginer cette colonne de quelque quatre-vingt républicains de Sainte-Cécile marchant vers Orange, dans la glaciale nuit du 5 au 6 décembre, pour apprendre à } que, dans la journée du 4, l’échec de la tentative de prise de pouvoir républicaine, réalisée d’abord par l’occupation de la mairie, puis brisée devant la sous-préfecture par une charge de dragons.
Il ne leur restait plus qu’à retourner au village, dans l’attente de l’inévitable répression.
L’omerta villageoise occulta le nom des participants du rang, mais cette répression frappa les meneurs, bien connus de la gendarmerie.

Chabert Claude, 36 ans, né et domicilié à Sainte-Cécile, cabaretier, « Affilié aux sociétés secrètes. Son auberge était le rendez-vous des montagnards. Est allé le 4 décembre à Orange d’où il a rapporté l’ordre de former la bande armée qui le lendemain s’est mise en marche. S’il n’est pas établi qu’il ait fait lui-même partie de la bande, du moins il est certain qu’elle a été organisée dans son auberge, qu’elle a été le rendez-vous et le quartier général. » Internement à Cette [5], 5 ans. En fait internement à Pont-Saint-Esprit. Grâce le 2 février 1853.

Fournier Jean-Joseph, 33 ans, né et domicilié à Sainte-Cécile, cultivateur, « participation à un mouvement insurrectionnel, affiliation à une société secrète ». Internement, 5 ans, Grâce le 4 avril 1852 : surveillance à Sainte-Cécile.

Mansis, père, Jean-Baptiste, 55 ans, né à Orange et domicilié à Sainte-Cécile, perruquier, antécédents : 1835 : 16 frs d’amende, outrages et menaces à un magistrat, 1842 : 4 jours de prison, association illicite, 1851 : 24 heures de prison, tapage nocturne et injurieux, « Affiliation et organisation de sociétés secrètes. Se livrant à la propagande la plus active. Donnant et recevant des instructions. Commandement exercé dans une bande insurrectionnelle en armes. Porteur d’un fusil et d’un sabre d’infanterie. Trois fois repris de justice. », condamné à Algérie moins, grâce et surveillance le 9 avril 1852.

Orange Alexis, 27 ans, né et domicilié à Sainte-Cécile, cultivateur, « Participation à un mouvement insurrectionnel. Affiliation à une société secrète. » ; condamné à Algérie moins, puis en avril 1852 surveillance à Sainte-Cécile

Reynaud, Joseph Antoine, 30 ans, né et domicilié à Sainte-Cécile, cultivateur, « Participation au mouvement insurrectionnel. Affiliation à une société secrète dont il était chef de section », Condamné Algérie plus, transporté à Bourkika, province d’Alger. Gracié le 2 février 1853.

Toupenas, dit Lamoureux, Joseph, né et domicilié à Sainte-Cécile, journalier, « A fait partie, porteur d’un fusil, de la bande insurrectionnelle partie le 5 décembre de Sainte-Cécile et marchant sur Orange. Affilié à la société secrète de la Montagne. A cherché à y faire entrer le nommé Fournier. A recruté pour l’insurrection. Mauvais antécédents. » Condamné à Algérie moins, puis grâce le 5 avril 1852, et surveillance à Sainte-Cécile.

Si besoin était, on notera, comme dans tant de localités rurales, le rôle dans la conscientisation républicaine des lieux de rencontre qu’étaient les débits de boissons et de tabac, et… le coiffeur.

Ainsi, ce petit ricochet généalogique m’a permis de rencontrer, une fois de plus, ces simples gens, « gens de peu » comme on disait alors péjorativement, qui ont risqué leur liberté et leur vie pour défendre la République qu’ils espéraient, et qui n’était en rien celle du Parti de l’Ordre.


[1] Sous la Monarchie de Juillet, ces débits, lieux essentiels de la sociabilité populaire, étaient attribués à des fidèles du régime. On se doute que Merle ne faisait pas de ceux-là. Récompensé ainsi aux débuts de la République, il se verra destitué par le Parti de l’Ordre.

[2] Cf. le dossier 1M777, Archives départementales de Vaucluse.

[3] Françoise Veyne, « L’insurrection républicaine dans le canton d’Orange, lors du coup d’État du 2 décembre 1851 » consultable sur le site http://www.1851.fr

[4] Cf. Alain Sicard, « Bédarrides (Vaucluse) : la réaction des républicains au coup d’État du 2 décembre 1851 », Bulletin de l’Association 1851, numéro 18, octobre/novembre 2001.
En 2013, une grande fête populaire salua la mémoire des insurgés de Bédarrides. Cf. La Provence, 30 août 2013 :
https://www.laprovence.com/article/edition-haut-vaucluse/2508130/la-reconstitution-de-1851-a-remporte-un-veritable-succes.html

[5] Aujourd’hui Sète

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