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Les socialistes français et le déclenchement de la guerre de 1914

jeudi 9 mai 2019, par René Merle

Quelques éditoriaux de l’Humanité, au jour le jour

J’évoquais dans un article récent l’attitude des socialistes SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) à la veille du conflit de 1914.
Socialistes SFIO à la veille de la guerre. 1912-1914
Le grand reniement suivra dès le déclenchement du conflit.
Il n’est pas question ici de juger, mais de nous en tenir aux textes
L’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août. "En présence de l’Agression, les Socialistes rempliront tout leur devoir, pour la Patrie, pour la République et pour l’Internationale", déclare Vaillant, un des principaux leaders socialistes : de formation blanquiste, l’ancien communard retrouve les accents de son maître en révolution lorsque, de guerre impérialiste, la guerre de l’été 1870 se mua en Défense nationale de la nouvelle République du 4 septembre.
Ce sera aussitôt le cas de l’ensemble des dirigeants socialistes : la France républicaine est agressée par un empire autoritaire et belliqueux, l’heure n’est plus aux tentatives pacifistes, mais à la défense nationale.
L’Humanité, désormais dirigée par le très réformiste Pierre Renaudel, proche de Jaurès, soutiendra cette orientation au jour le jour, en insistant initialement sur le fait que la guerre n’est pas dirigée contre le peuple allemand, mais contre l’impérialisme allemand...


L’Humanité journal socialiste, 7 août 1914

" SOCIALISTES
Avez-vous lu la déclaration de nos camarades - je n’hésite pas devant le mot ) de nos camarades socialistes allemands du Leseklub (Club de Lecture). J’en ai éprouvé un frémissement de joie et de fierté. Relisons-la ensemble, voulez-vous ?
" Camarades,
Dans cette heure de tristesse, nous vous exprimons les sentiments les plus fraternels des socialistes allemands qui préfèrent rester dans votre pays de liberté et qui se refusent à se battre contre leurs camarades français.
Nous tous, nous aimons notre patrie, mais nous ne pouvons plus aimer une patrie qui attaque un peuple pacifiste.
Nos sympathies s’adressent à vous, qui défendez le sol de la liberté. Allez à la victoire ! Allez battre le gouvernement criminel de Berlin !
A bas les monarchies !
Vive la France démocratique !
Vive la République allemande !
"
Et savez-vous pourquoi l’attitude de nos amis m’a causé tant de joie ? C’est qu’elle m’a paru un gage de notre victoire, le gage le plus certain.
Si les socialistes allemands d’Allemagne ont ce même sentiment, si les quatre millions de socialistes qui votèrent là-bas pour l’Internationale ont acquis cette conviction que leur empereur et son kronprinz les conduisent à une guerre contre la liberté, à une guerre d’agression, si rien n’a réussi à obscurcir leur raison, si leur conscience leur dit tout bas qu’on leur fait commettre un crime contre la civilisation, s’ils ont la conviction que ce n’est point la patrie qu’ils défendent, mais je ne sais quelle bande de fous orgueilleux et brutaux qui n’ont pas su mesurer leurs rêves de domination et d’impérialisme sans scrupules, oui, voilà le gage certain de notre victoire. Car il y aura une incomparable différence de niveau entre l’élan moral de nos soldats et des autres.
Mais je voudrai aussi ajouter que c’est la justification la plus haute de ceux qui, ne voulant point oublier l’humanité, au milieu même du plus grand désastre que la destinée leur impose, supplient nos troupes de penser à l’idéal de cette France immortelle au nom de laquelle ils vont lutter. Si la victoire favorise nos armes, que nos soldats se montrent généreux et magnanimes. Qu’ils n’oublient pas que parmi ceux qu’on a placés et amenés devant eux, il en est beaucoup peut-être qui partagent les sentiments des socialistes allemands de Paris, mais qu’une inflexible discipline a réduits au silence, peut-être même au prix d’un crime que nous ignorons encore. Qu’ils n’oublient pas que ce serait mal lutter pour la liberté, mal préparer l’Allemagne elle-même à la République, que de poursuivre une guerre d’extermination où la France ne prendrait plus figure de libératrice, mais figure de bourreau. La République française doit être sereine, dans la victoire, aussi bien que dans la défaite, confiante qu’elle est dans l’affirmation et dans l’éternité du droit.
Jouhaux [1] le disait l’autre jour avec une force à laquelle tous rendirent hommage, parce qu’il tenait le langage qui convenait à la nation française, ce n’est pas au peuple allemand que nous faisons la guerre, mais à l’impérialisme germanique.
Abattons l’impérialisme, mais épargnons le peuple. - P.R." [2]

L’Humanité journal socialiste, 10 août 1914

"AU NOM DE LA PATRIE RÉPUBLICAINE !
Attaquée par l’impérialisme allemand, la France tout entière s’est levée.
Unis par une commune idée, tous les Partis se sont groupé autour du gouvernement de Défense nationale pour ne plus faire qu’un en pensée et en action.
Des entrailles du peuple, comme des profondeurs de la petite et grande bourgeoisie, des milliers de jeunes gens, tous plus ardents les uns que les autres, quittant leur famille, sans faiblesse et sans hésitation, ont rallié leurs régiments, mettant leur vie au service de la Patrie en danger.
Sans un mot, sans un geste, sans un regret, ils sont partis vers la frontière où va souffler la mot, ne détournant même pas la tête pour adresser le suprême adieu à ceux qu’ils laissent au foyer : à la vieille mère pleurant le fils qu’elle a péniblement élevé ; à la jeune femme perdant l’époux aimé ; à la fiancée se demandant si elle reverra celui qu’elle avait choisi pour être le compagnon de sa vie et aux enfants dont les derniers baisers ont été donnés dans un sanglot.
Et s’ils sont partis, si braves et décidés, mais si silencieusement héroïques, c’est qu’ils ont conscience du grand et noble devoir qu’ils sont appelés à remplir.
Ce n’est pas en agresseurs qu’ils se dressent contre les armées impériales.
Ce n’est pas en conquérants qu’ils foulent le sol allemand !
Ce n’est pas en imitant les hordes de barbares flétris par notre histoire, qu’ils pourchasseront la soldatesque allemande.
Non.
Ils sont Français les pioupious de tout âge que le tocsin de la mobilisation a ravis à la terre, arrachés à l’atelier et enlevés aux bureaux, et ils ne connaissent pas plus la haine trompeuse que la vengeance sordide. Le drapeau qu’ils désirent mener, et qu’ils mèneront à la victoire, n’abritera jamais des âmes avilies et des consciences diminuées.
Ils ne se battent pas pour châtier, nos soldats, ils se battent et ils meurent pour défendre le droit des peuples brimés et pour la justice violée.
Et vouloir faire d’eux autre chose que des républicains patriotes, confondant l’esprit républicain et l’idée de Patrie, et n’ayant aucune idée de conquête, serait la plus terrible des fautes et la plus coupable des erreurs.
Au nom de la Patrie républicaine, nous demandons qu’on ne la commette pas.
H."


L’Humanité journal socialiste, 12 août 1914

" LES SOLDATS DE LA RÉPUBLIQUE
Des engagements militaires ont lieu tout le long de la frontière de l’Est et en Belgique, autour de Liège, une formidable rencontre se prépare.
C’est la lutte, la lutte ardente et passionnée entre les armées de la démocratie et les forces de l’impérialisme.
Sous la pluie de fer et de fonte que crachent des centaines de bouches à feu, des masses d’êtres humains se ruent les uns sur les autres, baïonnette au canon, tentant réciproquement de se mettre en déroute et d’affirmer la supériorité de leurs armes.
Nos soldats se conduisent avec un courage sans égal et leur ardeur au feu provoque l’admiration de tous. Etroitement unis, fermement résolus à vaincre, déterminés à faire le sacrifice de leur existence, les armées de l’active et de la réserve rivalisent d’entrain, d’endurance et de vaillance.
Aussi, l’issue de cette terrible conflagration, qui met des millions d’hommes aux prises, ne fait de doute pour personne.
La France vaincra parce qu’elle a la raison et le droit pour elle.
Elle vaincra parce qu’elle a le sentiment profond que cette guerre, qu’elle ne voulait pas, qu’elle ne désirait point, lui a été imposée par les hobereaux, par les junkers prussiens.
Elle vaincra parce qu’elle sait, et sait vraiment, que c’est sous la pression des pangermanistes que le kaiser a annoncé, dans une proclamation aussi mystique dans le fond qu’osée dans la forme, qu’il se trouvait en état de guerre avec la France.
Elle vaincra, parce qu’il n’est pas un d’entre nous qui ne sache qu’il part à la frontière, non pour une guerre de conquête, mais pour une guerre de libération et de défense nationale.
Ce n’est pas contre le peuple allemand que sont tournées nos forces, mais contre la caste des féodaux de Prusse dont l’autorité, la morgue, l’insolence et la brutalité n’ont cessé, depuis quarante quatre ans, d’être une source de dangers pour l’Europe et la cause de pénibles et douloureuses souffrances morales et matérielles pour la classe ouvrière d’outre-Rhin.
Il faut que les prolétaires asservis, dominés et oppressés de l’empire allemand sachent, et le sachent bien, que nous ne les haïssons pas plus aujourd’hui que nous ne les haïssions hier ! Aujourd’hui comme hier, demain comme aujourd’hui, nous voyons en eux des hommes appartenant à la même classe, voués à la même misère et soumis à la même fatalité que nous.
Et si le sort des armes veut que nous allions fouler de nos pieds le sol de leur pays, nous abrier sous leurs toits, nous asseoir à leur table, ils peuvent avoir confiance : leurs vieux parents, leurs femmes et leurs enfants seront pour les nôtres choses sacrées.
Leurs compagnes, nous les respecteront comme nous aurions voulu qu’on respectât les nôtres ! Leurs bébés, nous les embrasserons comme nous aurions voulu qu’on embrassât les nôtres, et quand nous serons passés, quand nous aurons parlé et agi en braves hommes, en honnêtes gens, soucieux de leur honneur et respectueux de celui des autres, les soldats français laisseront de tels souvenirs parmi les populations de la nation vaincue que de la guerre monstrueuse et barbare qui nous a été imposée sortira une paix durable et profonde.
H."

Le 27 août 1914, l’Humanité salue rapidement la constitution d’un " ministère nouveau, reflet de l’unité nationale qui depuis vingt-six jours groupe la France en vue de sa défense " et, avec l’aval du parti, la participation de deux socialistes (Jules Guesde, Ministre sans portefeuille, et Marcel Sembat, Travaux publics) à ce nouveau gouvernement toujours dirigé par Viviani.


L’Humanité journal socialiste, 28 août 1914
" MANIFESTE DU PARTI SOCIALISTE
C’est à la suite d’une délibération régulière, c’est par une décision mûrement pesée que le Parti socialiste a autorisé deux de ses membres, nos amis Jules Guesde et Marcel Sembat, à entrer dans le nouveau gouvernement, et qu’il a fait d’eux ses délégués à la Défense nationale. Tous les représentants du groupe socialiste au Parlement, de la Commission administrative permanente, du Conseil d’administration de l’Humanité ont été d’accord pour assumer avec eux les graves responsabilités qu’ils consentaient à partager.
S’il ne s’était agi que d’un remaniement ministériel, s’il ne s’était agi que d’adjoindre à l’ancien gouvernement quelques forces nouvelles, quelques-unes de ces forces intactes dont notre Parti est si riche ; bien plus, s’il s’était agi de l’ordinaire participation à un gouvernement bourgeois, le consentement de nos amis, ni le nôtre, n’auraient été obtenus.
C’est de l’avenir de la nation, c’est de la vie de la France qu’il s’agit aujourd’hui. La Parti n’a pas hésité.
La vérité, pressentie, annoncée par nous, a éclaté. Sans avoir été entamées, sans avoir été atteintes dans leur constitution, nos armées se sont momentanément repliées devant des forces supérieures. Une des régions les plus riches et les plus laborieuses de notre pays est menacée.
Il faut que l’unité nationale, dont la révélation renouvelée réconfortait les cœurs au début de la guerre, manifeste toute sa puissance.
Il faut que dans un de ces élans d’héroïsme qui se sont, à de pareilles heures, toujours répétés dans notre histoire, la nation entière se lève pour la défense de son sol et de sa liberté.
Le chef du gouvernement a pensé que pour entraîner la nation, pour l’organiser, pour la soutenir dans une lutte qui sera et qui doit être acharnée, il avait besoin du concours de tous, et plus particulièrement peut-être de ceux qui redoutent, pour l’émancipation prolétarienne et humaine, l’oppression accablante du despotisme. Il savait qu’à toutes les heures graves, en 1793 comme en 1870, c’était en ces hommes, en ces socialistes, en ces révolutionnaires, que la nation mettait sa confiance.
Spontanément, sans attendre d’autre manifestation de la volonté populaire, il a fait appel à notre Parti. Notre Parti a répondu : Présent !
Voilà dans quel esprit nos amis entrent au gouvernement. Ils y entreront aussi avec la claire vision de l’œuvre immense qu’ils ont à accomplir.
Et d’abord ils obtiendront que la vérité soit dite au pays.
Ils maintiendront et développeront son courage et sa volonté de vaincre en lui donnant confiance entière dans la sincérité gouvernementale.
Ils poursuivront la levée en masse. Ils feront en sorte qu’aucune force, aucune bonne volonté ne demeurent inutilisées.
Ils vérifieront les ressources d’équipement, d’approvisionnement et d’armement qui existent dans nos places. Ils s’efforceront de les multiplier.
Ils rendront chaque jour plus intense, par la collaboration de toutes les forces disponibles, la production des munitions et des armes.
Il dépend d’une volonté exempte de préjugés, uniquement guidée par le salut du pays, il dépend d’un immense effort d’organisation que soit porté au maximum l’utilisation des énergies nationales. [3]
Enfin et surtout, citoyens, la présence de nos amis au sein du gouvernement sera pour tous la garantie que la démocratie républicaine est prête à la lutte à outrance.
Que de fois notre grand Jaurès, prévoyant même un premier revers français, sous une attaque de masses, n’a-t-il pas insisté sur la nécessité de cette lutte ? [4] Il aurait voulu qu’elle fût préparée dans tous ses détails. Mais, coûte que coûte, cette résistance opiniâtre, nous avons le devoir de l’organiser et d’autant plus, que d’elle dépend le succès commun des alliés. C’est à cette résistance que nos amis convieront la nation.
Aujourd’hui comme hier, après les premières épreuves comme dans l’enthousiasme de la mobilisation, nous avons la certitude de lutter, non seulement pour l’existence de la Patrie, non seulement pour la grandeur de la France, mais pour la liberté, pour la République, pour la civilisation.
Nous luttons pour que le monde, affranchi de l’oppression étouffante de l’impérialisme et des atrocités de la guerre, jouisse enfin de la Paix dans le respect des droits de tous.
Cette conviction, les ministres socialistes la communiqueront au gouvernement entier. Ils en animeront son travail. Ils la feront partager à l’héroïque armée où combat aujourd’hui la fleur de la nation. Et par leur effort persévérant, par leur élan enthousiaste, ils assureront à la fois le salut de la Patrie et le progrès de l’Humanité.
Le Groupe socialiste au Parlement
La Commission administrative permanente
Le Conseil d’Administration de l’Humanité "

Que dire de cet aval donné à la guerre. Trahison ? Trahison, certes, au regard des proclamations pacifistes et internationalistes dont la S.F.I.O n’avait pas été avare. Mais, en fait, cet effondrement idéologique découlait tout naturellement de la lente intégration à la Nation de la classe ouvrière, que la S.F.I.O prétendait représenter, et représentait effectivement d’une certaine façon. La classe ouvrière de 1914 n’est plus la classe dangereuse qui campe aux portes des villes, celle qui, comme en 1834, en 1848, voire en 1871, encore pétrie d’idéologie artisane et paysanne, n’hésite pas à prendre le fusil contre le système. Elle est dorénavant pleinement intégrée à ce système. Elle a été scolarisée, elle a tété à satiété l’idéologie patriotique, pour ne pas dire nationaliste, de la Belle Époque. Il était facile de faire appel à son profond républicanisme pour l’opposer à l’autoritarisme monarchique prussien… C’est ce qui explique l’attitude de Guesde le révolutionnaire, ou le très surprenant retournement d’Hervé, l’agitateur antimilitariste virulent… Nous sommes là dans la continuité du profond patriotisme - nationalisme des Blanquistes d’antan, et des Communards se dressant contre la honte de l’armistice de 1871…
Alors, dans ce contexte, quid des dirigeants socialistes ? Eux aussi sont totalement intégrés à la réalité nationale ; le cadre national est celui dans lequel ils espèrent qu’un jour, pacifiquement (par la voie électorale) ils accèderont au pouvoir. Leur univers est depuis l’affaire Dreyfus celui du compromis politique avec la gauche bourgeoise institutionnelle. Ils savent que la combativité ouvrière en matière économique et sociale ne se prolongera pas d’initiatives révolutionnaires, et que les miettes des profits de l’exploitation coloniale permettent et permettront suffisamment d’avancées en matière revendicative.
S’opposer à la guerre par la grève générale n’aurait été possible qu’en l’absence de ce double écartèlement, au niveau des dirigeants comme au niveau des « masses », entre les proclamations idéologiques et la réalité du vécu.
On peut effectivement se demander quelle aurait été l’attitude du courageux Jaurès si l’assassin Vaillant avait raté sa cible. Qu’aurait-il fait devant le fait accompli de l’engrenage guerrier, sinon sans doute tristement prendre acte et choisir son camp dans l’affrontement des deux blocs impérialistes...

Suite :
Socialistes français dans le conflit : 1915

Notes

[1Jouhaux, dirigeant de la C.G.T.

[2Pierre Renaudel

[3Ce sera en particulier le rôle d’Albert Thomas

[4Première "récupération" de Jaurès

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