La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > 1828 -1847. Néo-Babouvistes et Communistes > Communisme égalitaire, Jean-Jacques Pillot

Communisme égalitaire, Jean-Jacques Pillot

lundi 3 décembre 2018, par René Merle

Le procès de 1841

Je pointais dans un article récent l’origine plébéienne de bien des adeptes du néo babouvisme communiste.
Communisme neobabouviste plébéien et Blanquisme
Mais on ne saurait négliger la présence de théoriciens et de dirigeants issus de la toute petite bourgeoise intellectuelle. Ainsi des deux principaux initiateurs du Banquet communiste de Belleville, le 1er juillet 1840, qui affirma publiquement la naissance du mouvement : Théodore Dézamy (1808), instituteur puis surveillant de pension, et Jean-Jacques Pillot (1808), qui avait abandonné le séminaire [1] pour des études de médecine, puis l’enseignement.

Tout en militant à la Société secrète des Saisons (blanquiste) [2] (il fut accusé d’avoir participé à l’insurrection de 1839), Pillot, proclamé « homme de lettres », s’est attaché à partir de 1839 à diffuser le communisme égalitaire, ce qui lui valut la prison [3] Il publie ensuite trois ouvrages par lesquels il veut présenter et approfondir la doctrine. [4]

On peut juger du contenu par ces deux extraits :
« Ni châteaux ni chaumières : Les immortels génies qui rêvèrent le bonheur du peuple, en 93, avaient bien compris que leur rêve ne se réaliserait jamais, tant que ces deux chancres impurs (les prêtres et les nobles) qui le rongent ne seraient point entièrement anéantis ; mais ils oublièrent bientôt cette vérité, lorsqu’ils voulurent instituer une religion nouvelle. Ils ne savaient donc pas qu’une religion nouvelle, quelle qu’elle soit, est toujours un bourbier infect d’où s’exhalent les miasmes pestiférés qui portent la corruption et la mort au sein des peuples ! Ils ne savaient donc pas que toute religion enfante nécessairement des castes, et que les castes ne vivent que du malheur des peuples… Eh bien ! nous, qui ne sommes ni chrétiens, ni païens, ni toute autre chose de ce genre ; nous, qui ne voulons ni vivre des sueurs de la populace, ni lui faire l’aumône, ni la narguer, ni l’avilir, nous lui dirons : la terre n’appartient à personne ; ses fruits n’appartiennent qu’à ceux qui la fécondent. Que si ces êtres souffreteux et tant méprisés jusqu’aujourd’hui viennent à douter de leurs forces, nous ajouterons : L’espèce parasite qui vous dévore est lâche et peu nombreuse ; vous êtres plus de deux cents contre un ! »

« Histoire des égaux, ou Moyens d’établir l’égalité absolue parmi les hommes. Il faut le dire tout d’abord, crainte de récrimination et pour éviter tout jeu de surprise : il ne s’agit de rien moins que de changer totalement la surface du globe ; et ce qui paraît beaucoup plus surprenant encore, de substituer instantanément à la vie de ses habitants une vie toute nouvelle, et dont ils ne peuvent retrouver aucun exemple dans le passé : de les amener à oublier tout ce qui a été jusqu’à présent l’objet des plus constants efforts de leur mémoire ; à mépriser ce qu’ils ont le plus estimé ; à rougir des usages dont ils ont été le plus orgueilleux ; à traîner dans la boue ce qu’ils sont adoré ; en un mot, à ressentir une aversion sans remède pour ce qu’ils ont recherché avec le plus d’ardeur, et à rechercher irrésistiblement ce qu’ils ont jusqu’alors ou ignoré, ou dédaigné, ou détesté… Communistes, à nous a été réservé l’accomplissement de cette œuvre immense ! »

On mesurera la distorsion entre l’élite militante communiste (publication de l’ouvrage de Pillot en mai 1840, 1200 personnes au Banquet communiste du 1er Juillet 1840), et le puissant mouvement revendicatif parisien qui de Juin à Septembre mobilisa tailleurs, ouvriers en papiers peintes, menuisiers, tailleurs de pierre avec à partir d’Août une grève générale du bâtiment. Focalisés sur leurs revendications, les ouvriers ne répondirent pas aux appels à l’insurrection des Sociétés secrètes, et avaient d’autres soucis immédiats que les longs articles des « Égalitaires » sur la justification d’un avenir communiste.

Nous retrouvons Pillot en 1841, dans les pages de l’Humanitaire organe de la science sociale [5] dont nous ne connaissons que deux numéros, juillet-août 1841. L’Humanitaire est bon exemple de ce fut la presse néo babouviste, qui se fixait comme objectif essentiel la présentation et l’explication de la doctrine. D’où des éditoriaux fleuves très théoriques, parfaitement déconnectés d’une actualité qui n’apparaît parfois qu’in fine. Ainsi, à la fin du n°1, Juillet 1841, une chronique judiciaire où nous rencontrrons Pillot. Suite au Banquet communiste du 1er Juillet 1840, Pillot était détenu sans jugement depuis septembre 1840, pour participation à une association illicite, « secte communiste rêvant l’anéantissement du droit de propriété et son remplacement par un système de communauté égalitaire ».

Il est intéressant de voir comment il décrit son activité militante comme une activité pacifique de théoricien, voué à l’affirmation de la nécessité historique et éthique de la Communauté et de l’Égalité.
Voici ce qu’écrit L’Humanitaire, évidemment favorable aux accusés :

« Les 8, 9 et 10 juin, comparaissaient devant la sixième chambre du tribunal correctionnel de Paris, dix prévenus presque tous accusés du même délit participation à des sociétés secrètes, port d’armes prohibées, quoique professant des opinions différentes, et qui n’avaient de commun entre elles que le but : le bonheur de l’humanité. Parmi eux on remarquait Pillot, Rozier, Blaise, Dourille et Audry. Le premier déclara hautement qu’il est communiste, et qu’il prend ce titre comme il prendrait celui de tout autre doctrine s’il la professait. Il répond au président qui l’accuse d’avoir, dans ses écrits, et entr’autres dans une brochure intitulée : Ni châteaux, ni chaumières, excité au régicide et enfanté des Darmès [6]. « Qui me dira que Darmès ou tout autre n’aura lu que mon livre ? Qui me dit qu’il n’a pas lu la Bible qui a fait Ravaillac ? Si on trouve mon écrit dans la poche d’un homme avec un pistolet, dira-t-on que c’est l’écrit qui a chargé le pistolet ? On ne m’a pas poursuivi pour mes écrits, on m’a tenu neuf mois en prison. »
interrogatoire des autres détenus
« Nous extrayons quelques passages du discours que Pillot a prononcé pour sa défense, et qui n’a pas peu contribué à l’émotion de l’auditoire :

Messieurs, dit-il, j’ai été arrêté sous l’inculpation de complot, et voilà dix mois que je suis en prison. Dans les premiers temps de mon arrestation j’ai paru devant la justice, et j’affirme que mes explications ont été données avec une sincérité dont le juge qui m’interrogeait a été pleinement convaincu. J’ai passé quatre heures dans son cabinet, causant avec lui, si j’ose le dire, familièrement et philosophiquement, comme peuvent le faire deux hommes qui cherchent de bonne foi la vérité. Je ne lui ai rien celé de ma vie, de mes habitudes, je lui ai dit jusqu’aux heures où je me levais, et où je me couchais, jusqu’au temps que je consacrais à mes travaux de nuit. »

Pillot explique ensuite longuement qu’il attend avec sérénité le verdict, et conclut :
« Je respecte la justice, et je suis sûr qu’elle aura compris tout ce qu’il y avait de passion dans le langage du ministère public sinon contre moi, au moins contre mes écrits.
Ce n’est pas ici que je dois les défendre, en développer l’esprit, à démontrer si tel homme, si la communauté est un bien. Oui, je suis communiste, mais je n’en fais pas vanterie ; je ne me pavane de l’opinion des hommes qui me connaissent et qui connaissent tout ce qu’il y a de respectable dans ma position depuis dix années que je suis séparé de ma famille. Dans cet intervalle de temps, j’ai tenu école, et en six semaines j’avais obtenu quatre-vingt-quinze élèves j’occupais avec moi douze professeurs. Ce que je dis n’est pas pour tirer vanterie de ce que je puis faire, de ce que je pourrais être. J’ai une opinion, j’ai cherché à la répandre ; je l’ai cherché dans un long travail, et surtout dans le travail des nuits, car je dormais le jour pour travailler dans le recueillement et le silence. Jamais on ne m’a vu dans aucun lieu public, jamais je n’ai fréquenté les cafés, les marchands de vin, les tavernes ; jamais je n’y ai paru une seule fois dans ma vie. [7]
J’aurais pu avoir recours à la presse périodique pour développer mes théories ; j’aurais pu avoir recours (pardonnez-moi la trivialité de l’expression) à ce qu’on appelle de la banque [8], des fanfaronnades, pour chercher à faire prévaloir, je n’y ai travaillé que pendant le silence et l’étude du cabinet. »

L’orateur invoque, à l’appui de ses idées, le témoignage des philosophes depuis Platon jusqu’à Mably [9] ; quelques passages de ce dernier, qu’il accompagne de commentaires dans le sens de la doctrine communiste, sont suivis de ces citations, tirées d’un ouvrage en trois volumes qu’il a fait lui même, et qu’il annonce avoir l’intention de publier quand il y aura mis la dernière main [10] qu’il fera publier début octobre 1841 alors qu’il était encore emprisonné] : « Il y a des vérités primordiales co-existantes à l’univers, qui sont éternelles comme lui, en conséquence desquelles tout ce qui est doit être, de telle manière plutôt que de telle autre. – Les conséquences à tirer de ces principes éternels constituent l’ordre et le bien ; - les conséquences fausses constituent le désordre et le mal. – L’existence de l’humanité est évidemment l’objet médiat ou immédiat de toute existence dans l’univers, et cette vérité est mathématiquement démontrable, comme la rotondité du cercle, comme la propriété des nombres.  »

Le tribunal prononça un verdict d’acquittement, mais le procureur fit appel et Pillot sera condamné à six mois de prison à ajouter à ses très longs mois de préventive.
Je vous renvoie au dictionnaire Maitron (en ligne) pour la biographie ultérieure de ce vaillant lutteur, exilé après le coup d’État de 1851, et, de retour en France avec la République, membre actif de la Commune de Paris, ce qui lui vaudra une condamnation à la réclusion perpétuelle. Il mourra en prison en 1877.

Notes

[1Son anticléricalisme proclamé lui avaient valu en septembre 1836 une condamnation à six mois de prison

[2Après l’échec de l’insurrection de 1839, les Saisons disparurent et cédèrent la place aux Nouvelles Saisons, puis, en janvier 1840, aux Travailleurs égalitaires (communistes néo-babouvistes)

[3En août 1839, Pillot est condamné à 6 mois de prison pour la publication non autorisée de son hebdomadaire La Tribune du peuple n °1, le 2 février 1839.

[4La Tribune du peuple, recueil philosophique et historique, Paris, 1839. Histoire des égaux ou moyens d’établir l’égalité absolue parmi les hommes, Paris, août 1840. Ni châteaux, ni chaumières, ou état de la question sociale en 1840, Paris, 13 mai 1840.

[5Son fondateur et gérant était Gabriel Charavay (1818), ouvrier bonnetier, membre de la Société des Saisons, devenu libraire en 1840. Charavay fondait son engagement d’une vision sociale matérialiste et athée

[6Le 15 octobre 1840, l’ouvrier frotteur (cireur de parquets) Marius Darnès avait tiré sur le Roi sans l’atteindre ; il avait été un des convives du Banquet communiste et l’on avait trouvé chez lui des ouvrages communistes, dont celui de Pillot. Il sera condamné à mort et exécuté

[7Antithèse du révolutionnaire plébéien, dont le cabaret était siège de propagande

[8le banquiste est un forain bateleur, un charlatan

[9L’abbé de Mably, 1709-1785, précurseur du communisme égalitaire

[10La Communauté n’est plus une utopie !, Paris, 1841

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP