La Seyne sur Mer

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Jean Baptiste Clément et la Commune

dimanche 26 mai 2019, par René Merle

Le témoignage d’un lutteur

Voici deux chansons du Communard Jean-Baptiste Clément qui ont eu bien des interprètes, anciens ou contemporains. Il est toujours émouvant de les rappeler en ce mois d’anniversaire de la Commune
Jean-Baptiste Clément, militant ouvrier et actif chansonnier républicain et socialisant sous l’Empire, participa activement à la Commune et combattit jusqu’à sa fin. Condamné à mort par contumace, il se réfugia en Angleterre. Il rentrera en France après l’amnistie de 1880 et poursuivra son militantisme socialiste. Il meurt en 1903.

Qui ne connaît Le temps des cerises ? Écrite à l’occasion d’une peine de cœur, publiée à Paris en 1866 (il a trente ans), chez Egrot, la chanson deviendra au lendemain de l’amnistie de 1880, la déchirante évocation de ce mai d’espérance de 1871, et de son écrasement par la soldatesque de Thiers... Clément dédiera alors ces couplets, devenus célèbres, à une jeune ambulancière de la Commune. Internet répétant souvent des erreurs initiales, on peut y lire, Louise Michel à l’appui, que cette jeune femme est morte en défendant une barricade de la rue Saint-Maur : on lira ci-dessous très exactement ce qu’en écrit Clément, dans le recueil de ses Chansons, publié en 1884. Je cite d’après la cinquième édition, 1887.

Le temps des cerises

à la vaillante citoyenne Louise, l’ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871.

Quand nous en serons au temps des cerises,

Et gai rossignol et merle moqueur

Seront tous en fête.

Les belles auront la folie en tête

Et les amoureux du soleil au coeur.

Quand nous en serons au temps des cerises,

Sifflera bien mieux le merle moqueur.



Mais il est bien court, le temps des cerises,

Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant

Des pendants d’oreilles.

Cerises d’amour aux robes pareilles

Tombant sous la feuille en gouttes de sang.
Mais il est bien court le temps des cerises,

Pendants de corail qu’on cueille en rêvant.


Quand vous en serez au temps des cerises,

Si vous avez peur des chagrins d’amour

Evitez les belles.


Moi qui ne crains pas les peines cruelles,

Je ne vivrai pas sans souffrir un jour.

Quand vous en serez au temps des cerises,

Vous aurez aussi des chagrins d’amour.


J’aimerai toujours le temps des cerises :

C’est de ce temps-là que je garde au coeur

Une plaie ouverte,

Et dame Fortune, en m’étant offerte,

Ne saurait jamais calmer ma douleur.

J’aimerai toujours le temps des cerises

Et le souvenir que je garde au coeur.

Puisque cette chanson a couru les rues, j’ai tenu à la dédier, à titre de souvenir et de sympathie, à une vaillante fille qui, elle aussi, a couru les rues à une époque où il fallait un grand dévouement et un fier courage !
Le fait suivant est de ceux qu’on n’oublie jamais :
Le dimanche, 28 mai 1871, alors que tout Paris était au pouvoir de la réaction victorieuse, quelques hommes luttaient encore dans la rue Fontaine-au-Roi.
Il y avait là, mal retranchés derrière une barricade, une vingtaine de combattants, parmi lesquels se trouvaient les deux frères Ferré, le citoyen Gambon, des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, et des barbes grises qui avaient déjà échappé aux fusillades de 48 et aux massacres du coup d’État.
Entre onze heures et midi, nous vîmes venir à nous une jeune fille de vingt à vingt-deux ans qui tenait un panier à la main.
Nous lui demandâmes d’où elle venait, ce qu’elle venait faire et pourquoi elle s’exposait ainsi ?
Elle nous répondit avec la plus grande simplicité qu’elle était ambulancière et que la barricade de la rue Saint-Maur étant prise, elle venait voir si nous n’avions pas besoin de ses services.
Un vieux de 48, qui n’a pas survécu à 71, la prit par le cou et l’embrassa.
C’était en effet admirable de dévouement !
Malgré notre refus motivé de la garder avec nous, elle insista et ne voulut pas nous quitter.
De reste, cinq minutes plus tard, elle nous était utile.
Deux de nos camarades tombés frappés l’un, d’une balle dans l’épaule, l’autre au milieu du front.
J’en passe !!...
Quand nous décidâmes de nous retirer, s’il en était temps encore, il fallut supplier la vaillante fille pour qu’elle consentit à quitter la place.
Nous sûmes seulement qu’elle s’appelait Louise et qu’elle était ouvrière.
Naturellement, elle devait être avec les révoltés et les las-de-vivre.
Qu’est-elle devenue ?
A-t-elle été, avec tant d’autres, fusillée par les Versaillais ?
N’était-ce pas à cette héroïne obscure que je devais dédier la chanson la plus populaire de toutes celles que contient ce volume ?

Juin 1871, la Commune vient d’être écrasée. Clément, qui a combattu jusqu’au bout, se cache à Paris quelques semaines avant de pouvoir s’exiler. C’est alors qu’il écrit La Semaine sanglante. Je donne le texte tel qu’il est publié dans ses Chansons (cinquième édition, 1887).

La Semaine sanglante.
Air : Le Chant des Paysans, de Pierre Dupont.
Aux fusillés de 71

Sauf des mouchards et des gendarmes,

On ne voit plus par les chemins

Que des vieillards tristes en larmes,

Des veuves et des orphelins.

Paris suinte la misère,

Les heureux mêmes sont tremblants.

La mode est aux conseils de guerre

Et les pavés sont tout sanglants.

Oui mais !

Ça branle dans le manche.

Ces mauvais jours-là finiront.

Et gare à la revanche

Quand tous les pauvres s’y mettront !

Les journaux de l’ex-préfecture,

Les flibustiers, les gens tarés,

Les parvenus par aventure,

Les complaisants, les décorés

Gens de Bourse et de coin de rues,

Amants de filles au rebut,

Grouillent comme un tas de verrues,

Sur les cadavres des vaincus.

Oui mais !...




On traque, on enchaîne, on fusille

Tout ceux qu’on ramasse au hasard,
La mère à côté de sa fille,

L’enfant dans les bras du vieillard.

Les châtiments du drapeau rouge

Sont remplacés par la terreur

De tous les chenapans de bouge,

Valets de rois et d’empereurs.

Oui mais !...

Nous voilà rendus aux jésuites

Aux Mac-Mahon , aux Dupanloup.

Il va pleuvoir des eaux bénites,

Les troncs vont faire un argent fou.

Dès demain, en réjouissance

Et Saint-Eustache et l’Opéra

Vont se refaire concurrence,

Et le bagne se peuplera.



Oui mais !...


Demain les manons, les lorettes
Et les dames des beaux faubourgs

Porteront sur leurs collerettes

Des chassepots et des tambours.

On mettra tout au tricolore,

Les plats du jour et les rubans,

Pendant que le héros Pandore

Fera fusiller nos enfants.



Oui mais !...

Demain les gens de la police

Refleuriront sur le trottoir,

Fiers de leurs états de service,

Et le pistolet en sautoir.

Sans pain, sans travail et sans armes,

Nous allons être gouvernés

Par des mouchards et des gendarmes,

Des sabre-peuple et des curés.

Oui mais !...

Le peuple au collier de misère

Sera-t-il donc toujours rivé ?

Jusques à quand les gens de guerre

Tiendront-ils le haut du pavé ?

Jusques à quand la Sainte Clique

Nous croira-t-elle un vil bétail ?

À quand enfin la République
De la justice et du Travail ?

Voici le texte qui accompagne le poème :

«  J’étais encore à Paris quand je fis cette chanson. Ce n’est que quelques semaines plus tard que je pus gagner la frontière et me réfugier en Angleterre. De l’endroit où l’on m’avait recueilli et où je restai du 29 mai au 10 août 1871, j’entendais toutes les nuits des coups de fusil, des arrestations, des cris de femmes et d’enfants. C’était la réaction victorieuse qui poursuivait son œuvre d’extermination. J’en éprouvai plus de colère et de douleur que je n’en avais ressenti pendant les longs jours de lutte. »

https://youtu.be/djuLvrGSFiI





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