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Péguy le nouvel âge

lundi 28 décembre 2020, par René Merle

Le monde de ceux qui ne croient plus à rien

Péguy écrivait en juillet 1910, à la veille de la grande catastrophe [1] :
« […] Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil.
Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesseront pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent. Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est du même mouvement profond, d’un seul mouvement, que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne, (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu. […] »
Dieu ( ?) sait que je partage pas la foi de Péguy, et sa désespérance devant la déchristianisation. Mais il est de fait que cette déchristianisation est allée de pair chez nous avec ce que Marx résumait de cette phrase terrible à propos de la bourgeoisie capitaliste : « Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste » [2]. Et il n’est pas moins patent que cette disparition de l’espérance religieuse (qu’il ne faut en rien confondre avec l’opposition systématique de l’Église à la République à partir de 1870) s’est aussi accompagnée d’un rabougrissement de la faculté d’être attentif aux autres et d’espérer un vrai destin collectif, bref s’est accompagnée d’un désamour avec l’initiale mystique républicaine (qu’il ne faut pas confondre, elle, avec l’endoctrinement bien encadré de la Troisième République).


[1] Charles Péguy, Douzième cahier de la onzième série, « Notre jeunesse », Cahiers de la Quinzaine, Paris, 8, rue de la Sorbonne. Juillet 1910

[2] Le Manifeste du Parti communiste, février 1848

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