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Victor Gelu, la chanson provençale {Lou Tramblamen} ("Le Tremblement, la commotion, la grande secousse, la révolution") – sur l’insurrection marseillaise manquée de 1841.

lundi 6 février 2023, par René Merle

Du fait historique à sa transcription créatrice

J’ai donné récemment sur ce site les quatre articles ayant eu le plus de contacts [1]. Voici maintenant, avec 1408 lecteurs, l’article sur un célèbre poème de Victor Gelu (célèbre" dans le seul petit monde des provençalistes et occitanistes progressistes). Signe évident, bien au-delà des lecteurs habituels de ce site, et ceux de mon site linguistique [2], d’un lectorat concerné par le grand poète marseillais.

Sur l’événement historique qui a inspiré le chansonnier, cf. les précisions novatrices que j’ai données dans l’article L’insurrection marseillaise avortée de 1841

Une publication de l’Ostau dau País Marselhés, associant textes et chants [3], dans le petit mais très actif revival occitaniste marseillais, a donné à Gelu un nouveau public contemporain, qui pense retrouver dans la parole provençale du chansonnier marseillais les braises d’une révolte sociale dont la France est grosse, plus que jamais. L’adéquation est proclamée entre le point de vue de Gelu et l’engagement des héros qui parlent à la première personne dans ses chansons, au point que Gelu deviendrait le chantre libertaire de la Sociale [4].
Ce “revival” à bien des égards bienvenu a néanmoins suscité quelques interrogations, qui portent particulièrement sur la chanson “Lou Tramblamen (Le Tremblement), datée de 1841, dont le titre était accompagné de cette note de Gelu, énigmatique pour bien des lecteurs de 2006 : “A propos de l’échauffourée populacière, dite complot de la Villette, qui a eu lieu à Marseille le 24 mars 1841 [5].. À quel événement Gelu fait-il allusion ? Comment apprécier sa prise de position ?
On lira ci-dessous le texte complet de la chanson, dans sa graphie originale. Il est accompagné de la traduction, établie par Gelu lui-même, que donne l’édition posthume de 1886 [6]).

Avant le texte complet, quelques couplets récemment mis en musique et chantés par Moussu T :

Voici donc le texte complet de la chanson :
« Lou Tramblamen
air : La France ne périra pas.

Fouero ! lou san qué noun resto a lou bouei !
Fouero ! sansu, qu’avè la gorgeo pleno !
Fouero ! bouchié , gras dé nouesto coudeno !
Fouero ! à soun tour lou bestiaou pren lou fouei !

Le Tremblement
Arrière ! le sang qui nous reste bouillonne ! - Arrière ! sangsues, qui avez la gorge plein ! Arrière ! bouchers gras de notre couenne ! - Arrière ! à son tour le bétail prend le fouet !

Mourou , ti dounoun trento soou,
Quan vas debarqua dé matiero,
Lei mestre dé ta sabouniero
Qué t’an dé louei lei plen peiroou.
Enca ti duves creire erous
Sé ti rougnoun pa la jornado !
Lei traïte, emé soun teta dous,
Ti l’empugnoun senso poumado,
Senso poumado !...
Fouero ! etc

More, ils te donnent trente sous, - Quand tu vas débarquer de la matière (soude), - Les maîtres de ta savonnière - Qui t’ont des louis leurs pleins chaudrons. - Encore tu dois te croire heureux - S’ils ne te rognent pas sur ta journée ! - Les traîtres, avec leur têter doux (ton mielleux), - Te le poussent sans pommade, - Sans pommade !... - Arrière ! le sang qui nous reste bouillonne ! - Arrière ! sangsues, qui avez la gorge plein ! Arrière ! bouchers gras de notre couenne ! - Arrière ! à son tour le bétail prend le fouet !

M’es dé latin, ieou soun babou :
Moun engien dé longuo li clavo ;
E souven pensi : qu’unei cavo !
Jamai ajusta lei douei bou !...
Aqueou trafi poou plu dura :
Foou qué sange, vo qué tou pete !
Lou tron dé Dieou lei va cura ;
Garo ! qué Mourou si li mete ;
Vouei, si li mete !...
Fouero ! etc

Il m’est du latin, moi, à leur verbiage : - Mon esprit constamment y perd la clé ; - Et souvent je pense : quelle chose ! - Jamais ne rajuster les deux bouts !... - Ce trafic ne peut plus durer : - Il faut qu’il change, ou que tout se brise ! - Le feu du ciel va les dévorer ; - Gare, que More s’y mette ; - Oui, il s’y met !... - Arrière ! etc.

Sé jusqu’aro ai agu, rascas,
La favo senso jouïssuro,
Qu’oou men douni ma mouardiduro
Su lou rouiaoume dei richas !
Ieou sieou juste : pa tou per un !
Es naoutrei qué loouran la reguo
Pui , apanaou é coumourun
V’arrapa tou ! daïse, coulèguo !
Daïse, coulèguo !...
Fouero ! etc.

Si jusqu’à cette heure j’ai eu, teigneux, - Le guignon sans jouissance, - Qu’au moins je donne mon coup de dent - Sur le gâteau-royal des richards ! - Moi, je suis juste : pas tout pour un seul ! - C’est nous qui creusons le sillon, - Puis, boisseau et mesure combles, - Vous empoignez tout ! doucement, collègues ! - Doucement, collègues !... - Arrière ! etc.

Ti l’ai tan coucha, lou marlus,
Despui qué vivi dé rapuguo ;
Mi sieou tan nourri dé lachuguo,
Qué sieou glounfe coumo un perus !
Tan qu’ai pouscu teni l’aren,
Ai pati senso dire cebo.
Esperavi lou tramblamen ;
Vui qu’es vengu , lou peze crèbo ;
Lou peze crèbo !
Fouero ! etc.

Je te l’ai tant poursuivi, le merlan (tiré le diable par la queue), - Depuis que je vis de grapillons ; - Je me suis tant nourri de laitues, - Que je suis gonflé comme une poire tapée ! - Tant que j’ai pu retenir l’haleine, - J’ai pâti sans dire : miséricorde ! - J’attendais le tremblement ; - Aujourd’hui qu’il est venu, la capsule éclate ; - Le pétard fait explosion ! - Arrière ! etc.

Eier, oou coou dé miegeo-nué,
A l’oustalé doou Traou-dei-Masquo,
Misè Mandino la Tarasquo,
N’a tira lei carto oou gran jué !
Enfan, nous a di, bouen espouar !
Lacha lou grame ei cervouranto ;
Sia bouniqué ; piquaré fouar.
Dé mousquo, enfan, qu’oouré la Santo ! . . .
L’oouren la Santo !
Fouero ! etc.

Hier, au coup de minuit, - A la maisonnette du Trou-des-Masques (quartier rural près de la Belle de Mai), - Misé Mandine la Tarasque (la stryge), - Nous a tiré les cartes au grand jeu ! - Enfants, nous a-t-elle dit, bon espoir ! - Lâchez le ficelle aux cerfs-volants ; - Vous êtes pas mal solides ; vous cognerez fort. - De l’ardeur, enfants, vous aurez la Sainte (République) ! - Nous l’aurons, la Sainte ! - Arrière ! etc.

Sapur, Calobre, l’Agacin,
Nazou, Ratoun, Naveou, Mesiquo,
Touei leis ome dé la fabriquo
An prepara sei picoucin.
Lou pies pelous, lei pè descaou,
E tezan lei ner dé sei pougno,
Foou oouvi lei braïo à miraou
Creida ; zou ! saïo ! à la besougno !
A la besougno !...
Fouero ! etc.

Sapeur, le Colosse informe, Le Bossu, - Gros-nez, Raton, Navet, Musique, - Tous les hommes de la fabrique - Ont préparé leurs cognées. - La poitrine velue, les pieds déchaux, - Et raidissant les muscles de leurs poignets, - Il faut ouir les braies à miroir (à pièces encadrées : pantalons de travail) - Hurler : sus ! tire ! à la besonge ! - A la besogne ! Arrière ! etc.

Noun manquo pa dé moustachu,
Que saboun l’estè doou sarvici,
E qué n’ensignoun l’ezarcici
Dei fusieou à l’ooutis pounchu !
Counta dessu vouesteis arquin :
Faran pa mies qué meste Moucho ;
Per li crevela lou blesquin
Soouren l’estrassa la cartoucho !
Sian dé Cartoucho !...
Fouero ! etc.

Il ne nous manque pas de moustachus - Qui savent la manœuvre du service, - Et qui nous enseignent l’exercice - Des fusils à l’outil pointu ! - Comptez sur nos vieux troupiers : - Ils ne feront pas mieux que maître Mouche ; - Pour leur cribler la rate - Nous saurons la déchirer, la cartouche ! - Nous sommes des Cartouches ! - Arrière ! etc.

La cuecho si menara du :
Boulegan pa per canta messo :
Tamben s’atrovo dé cabesso
Din nouesto bando dé perdu !
L’a ni gouapou, ni Cidavan
Qu’aguoun fa soun libre dé conte :
Qué li garço ! leis armo en man,
Un sabounié voou mai qu’un Conte !...
Ben mai qu’un Conte !...
Fouero ! lou san qué noun resto a lou bouei !
Fouero ! sansu qu’avè la gorgeo pleno !
Fouero ! bouchié, gras dé nouesto coudeno !
Fouero ! à soun tour lou bestiaou pren lou fouei !

La cuite se mènera dru : - Nous ne remuons pas pour chanter messe : - Aussi bien il se trouve de fortes têtes - Dans notre bande de perdus ! - Il n’y a ni matadors, ni Ci-devant - Qui aient fait leur livre de comptes : - Qu’y font cela : mes armes en main, - Un savonnier vaut plus qu’un Comte ! - Bien plus qu’un Comte !... - Arrière ! etc.

Per generaou aven Sapur ;
Noueste pouarfè sera lou Garri ;
L’Agacin sara coumissari ;
Esperi lou nouman peiur.
L’a plu ren qu’un posto à soougi ;
Va qué pinto à moun caratèro ;
Per malur sabi pa liegi,
Porcas dé disqui ! serieou Mèro !
Serieou lou Mèro !....
Fouero ! etc.

Pour général nous avons Sapeur ; - Notre préfet sera le Raton ; - Le Bossu sera commissaire ; - Esprit, nous le nommerons payeur. - Il n’y a plus qu’un poste à choisir ; - Il sied à merveille à mon caractère ; - Par malheur je ne sais pas lire, - Cochons de destin ! Je serais Maire !... - Je serais le Maire !... - Arrière ! etc.

Qu n’a n’en mete : aqui la lei !
La troumpetaren din la Franço !
En esparpaian la finanço,
Pourra pita, lou pichoun pei.
Sé Paris si voou pa clina
L’a lei pegoun dei jou dé festo ;
Sé Marsïo voou reguina,
Brulan lou por, é coupo testo !
E coupo testo !
Fouero ! etc.

Qui en a en mette ! voilà la loi ! - Nous la trompetterons dans la France ! - En éparpillant la finance, - Il pourra mordre le petit poisson. - Si Paris ne veut pas s’incliner - Il y a les torches des jours de fête ; - Si Marseille veut rechigner, - Nous brûlons le port, et coupe têtes ! - Et coupe têtes !... - Arrière ! etc.
Lou viei radassaire Reynié
Mi ven dire : espoousso-salado,
Vies pa qué lei quatre façado
Doou coumplò veiran l’agounié !...
Merdo ! cé qu’ai di , v’ai ben di !
Per Cocolein, per uno pruno,
Coumo qué Mourou sié estordi,
Uno fé rede, a fa fortuno !
A fa fortuno !...
Fouero ! lou san qué noun resto a lou bouei !
Fouero ! sansu qu’avè la gorgeo pleno !
Fouero ! bouchié, gras dé nouesto coudeno !
Fouero ! à soun tour lou bestiaou pren lou fouei !

Le vieux vadrouilleur (ouvrier qui nettoie les barriques d’huile) Reynier - Me vient dire : secoue-salade, - Ne vois-tu pas que les quatre façades (l’échafaud)- Du complot verront l’agonie !... - Merde ! ce que j’ai dit, je l’ai bien dit ! - Par Coquelin (le bourreau qui fonctionnait à Marseille sous la terreur), par une prune, - De quelque manière que More soit étourdi, - Une fois raide il a fait fortune ! - Il a fait fortune !... Arrière ! sangsues, qui avez la gorge pleine ! Arrière ! bouchers gras de notre couenne ! - Arrière ! à son tour le bétail prend le fouet !
Septembre 1841 ».

Je ne réponds pas ici à ces questions par une étude historique novatrice et approfondie, mentionnée ci-dessus : L’insurrection marseillaise avortée de 1841
Simplement je remets en situation Gelu entre la fin mars 1841, où, comme tout Marseillais, il apprend l’échec du “complot”, et le mois de septembre 1841, où il écrit sa chanson. Gelu bien évidemment ne travaille pas sur archives, comme le ferait aujourd’hui l’historien. Il n’a à sa disposition que la presse locale et la rumeur publique.
Gelu est un lecteur assidu du Sémaphore, le grand journal de la respectabilité bourgeoise marseillaise.
Le Sémaphore du jeudi 25 mars 1841 rend compte de l’événement : dans la nuit du mardi 23 au mercredi 24 mars, informée par dénonciation de rumeurs de complot, la gendarmerie et la Ligne ont cerné une guinguette des hauteurs de la Villette, alors au delà des limites nord de la cité [7], où étaient rassemblés 300 conjurés.
Un gendarme a été blessé par un coup de pistolet, puis les militaires ont enfoncé les portes de la maison. La plupart des comploteurs ont pu prendre la fuite et se disperser dans la campagne. Dans la même nuit, plus au Nord, au quartier de Saint Louis, une bande d’individus a agressé un débit de tabac : il ne s’agissait pas d’un délit de droit commun, mais bien encore d’une action à caractère insurrectionnel, ces hommes voulaient se procurer de la poudre.
Mais qui sont ces conjurés ? Le journal se contente de les qualifier d’ “anarchistes”, sans autre précision politique.
Voilà ce que Gelu peut apprendre à chaud. Dans les jours et les semaines qui suivent, en liaison avec les arrestations opérées dans le Vaucluse, et les menaces agitées dès février d’une vaste conspiration républicaine couvrant tout le grand Sud-Est, (à l’image anticipée de ce que sera le “complot de Lyon” de 1850 et la Ligue du Midi de 1870), c’est bien une entreprise des sociétés secrètes qui est alors dénoncée.
Cependant, la longue instruction du procès (qui commencera en octobre en correctionnelle à Carpentras et en novembre aux Assises d’Aix), a mis en lumière la composition sociale très populaire, et, phénomène nouveau, très ouvrière, de la conjuration. La presse marseillaise s’en fait naturellement écho du printemps à l’automne.
Comme le montre Jean-Claude Caron, tout le propos des juges et des notables sera de déplacer l’axe de la conspiration du politique vers le seul social [8]. J.C. Caron cite la lettre au Garde des Sceaux du procureur général d’Aix pour lequel l’affaire “n’a rien de politique, les insurgés n’ont prononcé le mot de république que pour se donner un prétexte à eux-mêmes. le vrai mobile de ce complot, ç’a été l’appât du gain, ou l’espérance, si déraisonnable qu’elle pût être, d’arriver d’un seul coup à cette communauté de biens, (bref, le communisme), qui est devenue la seule politique des sociétés secrètes” (29 septembre 1841). Et l’acte d’accusation précisera : “il ne s’agit donc pas ici d’une affaire politique, mais d’un complot et d’un attentat contre l’ordre social”.
C’est exactement la vision que propose Gelu, absolument dans l’air du temps, lorsqu’il écrit sa chanson en septembre.

C’était déjà la vision qu’il proposait dans la première de ses chansons, Fenian é Grouman, où le jeune ouvrier maçon Guïen, las de tirer le diable par la queue, ne voit dans l’avènement de la République que la possibilité de jouir enfin pleinement des satisfactions matérielles de la vie, comme le font les riches. Composée en octobre 1838, publiée en 1840 dans son premier recueil [9], la chanson, dont le succès semble avoir été grand et durable, ne pouvait que susciter des polémiques.

Vui, cadun parlo politico :
M’en meli pas, l’entendi ren ;
Mai s’en fasen la rèpeplico
Lou paouré avié toujou d’argen ;
S’en pas triman
Avié tout l’an :
Bouen lié, bouen vin, bouen frico, bouen pan blan,
Leou, leou, dirieou :
Vengué un fusieou !
Espooutissen leis rei, marrias dé dieou !
É qué la repeblico duré ;
Sieou lou proumié de seis rouffian !
Qu’es pas fenian, qu’es pas grouman,
Qu’un tron dé dieou lou curé !

« Aujourd’hui chacun parle politique : - Je ne m’en mêle point, je n’y entends rien ; - Mais si, en faisant la république, - Le pauvre avait toujours de l’argent ! - Si, en ne pas trimant, - Il avait tout l’an - Bon lit, bon vin, bon fricot, bon pain blanc ! - Vite, vite, je dirais : - Vienne un fusil ! - Écrasons les rois, truand de Dieu ! - Et que le république dure : - Je suis le premier de ses rufiens !... - Qui n’est pas fainéant, qui n’est pas gourmand, - Qu’un tonnerre de Dieu le creuse ! » - (Traduction de V.Gelu. Ici comme dans les autres traductions, Gelu se heurte à la quasi impossibilité de rendre la force et le naturel du texte original provençal. Les lecteurs non occitanophones m’en excuseront)

Depuis 1838, Gelu était connu à Marseille comme chansonnier et “déclamaïre” populaire, en provençal comme en français. Dans la vogue grandissante de la versification en provençal, il se décidera donc à publier (à compte d’auteur) en 1840 ses premières pièces. La publication n’aura qu’un écho relatif dans la presse marseillaise, mais elle renforcera sa réputation de chansonnier et "déclamaïre" connu dans les guinguettes et sociétés populaires de l’agglomération.
En 1840, Gelu a 34 ans. Fils de boulanger et boulanger raté, il cherche toujours sa vraie place dans la vie et dans la société. Ses aspirations à une réussite théâtrale, à une insertion professionnelle lui permettant d’utiliser son savoir et sa culture, ont échoué. Employé d’écriture épisodique, il vit (mal), plus comme protégé qu’associé, d’un travail au moulin géré par son frère. Son univers n’est en rien celui de la plèbe et des déclassés qu’il met en scène, mais qu’il connaît. D’autant qu’au même moment la très réelle inquiétude de l’opinion devant la brutalité quotidienne d’une partie du lumpenprolétariat, ces “nervis” que dénonce la presse marseillaise, est reprise et dédramatisée avec grand succès par le publiciste du Sémaphore, Benedit, qui crée le populaire personnage de Chichois.
Gelu ignore totalement le registre plaisant de la mise en scène de Benedit. Son héros est un vrai “mascle” (mâle), dur et retors, irrécupérable par les fadeurs de la mode du temps.
Alors, Gelu chantre de la révolution plébéienne, matérialiste et jouisseuse ? Il s’en défendra constamment et vigoureusement, en insistant publiquement sur le droit qu’a un auteur de faire s’exprimer un personnage sans pour autant adhérer à ses propos, et en précisant dans ses notes personnelles la sympathie qu’il ressentait à l’égard de la bourgeoise et selon lui débonnaire Monarchie de Juillet.
Pour autant, évidemment, la chanson était répandue, et pouvait être reçue moins en message politique qu’en délectation esthétique dans la petite bourgeoisie, celle-là même dont Gelu fréquente les sociétés conviviales : on y apprécie le naturel sauvage de la langue populaire, en contrepoint du français du Bon Ton.
De toute façon, si message politique il y a, il faut convenir que ce message peut au premier degré être lu de deux façons : appel à la révolte plébéienne certes, mais aussi dénonciation de sa brutalité ingénue et sans vraies perspectives politiques. On peut douter que, dans les milieux du républicanisme populaire, les autodidactes plébéiens du Marseille de 1840 se soient franchement retrouvés dans le propos de l’analphabète et si peu politisé Guïen.
C’est dans ce contexte à la fois frustrant et gratifiant que Gelu compose en 1841 une brassée de chansons, dans la veine de celles déjà publiées en 1840. Il sera cruellement déçu de ne pouvoir les éditer, et il lui faudra attendre 1856 pour qu’il puisse enfin les publier [10].
Le “complot” de 1841 a donné à Gelu matière à une chanson “révolutionnaire” d’une toute autre envergure que son Fenian e grouman de 1840. Dans la chanson de 1840, le maçon Guïen s’exprimait seul, et son fantasme de “tremblement” (la grande secousse révolutionnaire) demeure dans le rêve éveillé. Dans la chanson de 1841, Morou est le porte-parole d’une action collective, qui a été effectivement tentée. Qui plus est, Morou n’est pas, comme Guïen, le salarié permanent ou épisodique d’un artisan. C’est, au sens moderne du terme, un prolétaire, un ouvrier de l’industrie marseillaise qui s’affirme, la savonnerie. L’exploitation qu’il dénonce est l’exploitation patronale du capitalisme naissant. On peut donc légitimement voir dans cette chanson le reflet d’une prise de conscience sociale spécifique, qui, sans totalement leur faire abandonner ses nostalgies légitimistes, peut amener une partie du prolétariat naissant à revisiter le souvenir de la Grande République pour y puiser matière au grand Tremblement social, que ne souhaitent en rien les activistes républicains petits-bourgeois. Mais on peut tout aussi légitimement y lire, au delà de la dénonciation de la misère et de l’exploitation, la vanité et l’inanité d’une telle explosion. L’échec du ”complot” est inscrit dans sa nature même, et l’impossibilité d’une révolution des pauvres s’inscrit comme en filigrane de ce que pointe remarquablement Philippe Gardy dans le rapport de Gelu à la langue qu’il utilise, rapport “fondé sur la mort et l’absence d’espoir collectif” .
Mais venons en à la publication de 1856, qui permettra au public féru de provençal de lire enfin la terrible chanson de 1841.
En 1856, la censure impériale règne. En ces temps d’Empire autoritaire et d’Ordre moral (Baudelaire et Flaubert en surent quelque chose en 1857 avec les procès à eux intentés pour Les Fleurs du Mal et Madame Bovary), l’ouvrage de Gelu fut immédiatement amputé par la censure impériale. Et pour être plus certaines de leur fait, les Autorités civiles et religieuses s’entendirent pour acheter dès parution le stock et le faire mettre au pilon. Et quand, quelques mois plus tard, Gelu fit reparaître son ouvrage avec les coupures de la censure, les consignes officielles de silence firent que, hormis pour un petit cercle d’amis et de connaisseurs, l’ouvrage tomba immédiatement dans l’oubli.
Remarquons que, dans l’édition des Chansons provençales de 1856, alors que la censure s’est abattue sur des vers jugés contraires à la morale et aux bonnes mœurs, alors que la terrible chanson contre la conscription et la guerre de Crimée, Veouzo Mègi, fait scandale, Lou Tramblamen n’est pas censuré.
En imaginant à partir de la tentative insurrectionnelle marseillaise de mars 1841 une révolte du sous-prolétariat autochtone des savonneries, terriblement exploité, Gelu n’était en rien fidèle à la réalité de l’événement : insurrection politique carbonariste, menée par des ouvriers étrangers à la cité, où les avaient appelés les grands travaux d’aménagement.
En écrivant cette superbe chanson, portée par la désespérance et la violence rédemptrice des Gueux, Gelu transpose donc dans « son » Marseille une actualité de 1841 dont il n’a pas vraiment les données.
Comment s’en expliquer en 1856 ? Certes, dans sa préface, Gelu, tout en convenant que la chanson anticipait sur la grande secousse de juin 1848 et l’espérance de la "Santo" (la Sainte République), insiste encore une fois sur le fait qu’il n’adhère en rien aux propos qu’il prête à son héros.
Il insiste sur le fait que, loin de porter une intervention politique, son œuvre est une réaliste peinture de mœurs :
« Au reste, que l’on ne cherche point, dans ces peintures énergiques, ce que je n’ai jamais pensé à y mettre  ».
Pour autant un autre bout d’oreille pointe à la fin de son magnifique avertissement :
« Qu’on me lise donc, c’est mon ambition suprême. Si elle est déçue, j’en serai mortifié, sans doute… Mais, après tout, c’est peut-être encore assez, pour que l’on se souvienne de nous, que d’avoir écrit, même dans une langue qui achève de mourir, deux ou trois chansons, une seule, si l’on veut, qui serve d’organe à des peines profondes, et d’écho aux cris d’angoisse de toute une classe malheureuse. On a été vrai une fois : votre propre cœur vous le dit ; quelques esprits d’élite se plaisent à la reconnaître tôt ou tard… Et cela fait compensation au dédain systématique des précieux.
Victor GELU
31 janvier 1855.
 »]].
Mais les censeurs, si tatillons sur les bonnes mœurs, ont peut-être pensé que, dans le contexte nouveau du Marseille de 1855, en pleine expansion urbaine et capitaliste, le texte pouvait tout bonnement et seulement être lu en délectation esthétique par les lettrés amateurs de provençal. Le temps n’était plus aux insurrections.
Mais les “Troubaires” marseillais de la fin de l’Empire ne s’y tromperont pas. Aussi peu révolutionnaire qu’ait été l’individu Gelu, son œuvre, en dépit de ses fermetures, porte témoignage et espérance de changement social. Claude Barsotti, qui depuis des années nous a révélé la richesse de cette populaire production marseillaise de la seconde moitié du XIXe siècle, a présenté, dans un texte émouvant, la dernière rencontre, en 1881, des jeunes troubaïres républicains, dont le député socialiste Antide Boyer, avec le vieux maître.


[3] Victor Gelu, Chansons provençales, livre + CD

[4] Cf. Alessi Dell’Umbria, “Victor Gélu, le poète anar de la plèbe marseillaise”, CQFD n°8, janvier 2004.

[5] L’édition posthume de 1886 porte à tort “le 9 mars 1841”

[6] Œuvres complètes de Victor Gelu, Avec traduction littérale en regard, Précédées d’un Avant-propos de Frédéric Mistral, Marseille, Paris, G.Charpentier, éditeur, 1886. Réédition : Victor Gelu, Œuvres complètes, Laffitte Reprints, Marseille, 1978.

[7] Le très populaire quartier de la Villette est situé dans l’actuel 3ème arrondissement, au nord des anciens quartiers du Marseille historique, dans la zone alors en cours de transformation qui jouxte les quais de la Joliette.

[8] Jean-Claude Caron, L’été rouge, chronique de la révolte populaire en France (1841). Collection historique, Aubier, 2002.pp 21-22

[9] Chansons provençales et françaises, par Victor Gelu, Marseille, Imprimerie Senés, rue Saint-Ferréol, 27, 1840.

[10] Chansons provençales, Deuxième édition considérablement augmentée, Marseille, Laffitte et Roubaud, Libraires-Éditeurs, 1856

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