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Des sociétés secrètes sous la Monarchie de Juillet

samedi 15 juin 2019, par René Merle

La fin d’une époque

Je viens de donner sur ce site nombre de textes relatifs aux idéologies du mouvement ouvrier naissant sous la Monarchie de Juillet. À l’intersection de ce mouvement et des activistes du mouvement républicain se noua alors l’action des Sociétés secrètes auxquelles j’ai donné quelques échos (Lyon, Marseille, Paris).
L’insurrection de 1839 fut en quelque sorte leur chant du cygne. La Révolution de 1848 marquera en sorte leur disparition. À cette occasion, un certain nombre d’ouvrages firent le point sur ces deux décennies brûlantes. Voici la recension que donna Marx de deux d’entre elles.
En 1849, après l’échec des révolutions allemandes, Marx a dû quitter Cologne et s’exiler à Londres, d’où il a lancé une revue, publiée en Allemagne, la Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische revue.
Dans le n° IV, avril 1850, il rend compte de deux ouvrages français récents, dus à la plume de deux personnages ambigus, conspirateurs républicains sous la Monarchie de Juillet, mais quelque peu agents doubles, semble-t-il : Lucien de la Hodde et Adolphe Chenu. (Marx lit et parle le français, il vient de plusieurs années à Paris puis à Bruxelles).
Le texte est très intéressant dans la mesure où lucidement, mais sans la moindre charité, Marx dépouille ce monde des conjurés plébéiens de tout romantisme, et où, en constatant que ces activistes ont fait son temps avec la nouvelle donne économique, sociale et politique, il leur oppose, avec l’organisation naissante du parti communiste, l’éducation et la réflexion prolétariennes, qui seules permettront de déterminer les formes et l’heure de l’action révolutionnaire.
« Les conspirateurs, par A.Chenu, ex-capitaine des gardes du citoyen Caussidière, Paris, Garnier frères, 1850, La naissance de la République en février 1848, par Lucien de la Hodde, Paris, 1850 [1].
On connaît le penchant des peuples latins pour les conjurations et le rôle qu’elles ont joué dans l’histoire moderne de l’Espagne, de l’Italie et de la France. Après les défaites des conjurés espagnols et italiens au début des années 20, Lyon et surtout Paris devinrent les centres des clubs révolutionnaires. Il est notoire que jusqu’en 1830 les bourgeois libéraux furent à la pointe des complots contre la Restauration. Après la révolution de Juillet, la bourgeoisie républicaine prit sa place ; le prolétariat, exercé aux conspirations déjà sous la Restauration, se porta en avant dans la mesure où les infructueux combats de rue eurent découragé les bourgeois républicains de tramer des conspirations. La "Société des saisons", avec laquelle Barbès et Blanqui organisèrent l’émeute de 1839, fut déjà exclusivement prolétarienne, comme le furent aussi les "Nouvelles Saisons", fondées après la défaite, dont Albert prit la direction, et dont Chenu, de la Hodde, Caussidière, etc., faisaient partie. En constante liaison, par ses chefs, avec les éléments petits-bourgeois représentés par La Réforme [2], la conspiration gardait néanmoins presque toute son indépendance. Bien sûr, ces conspirations n’embrassaient jamais la grande masse des prolétaires parisiens ; elles comptaient un nombre relativement restreint et sans cesse fluctuant de membres, composés partie de vieux conjurés irréductibles, légués régulièrement par chaque société secrète à sa remplaçante, partie d’ouvriers nouvellement recrutés.
De ces vieux conjurés, Chenu dépeint à peu près exclusivement la seule catégorie à laquelle lui-même appartient : les conspirateurs professionnels. Avec le développement des conspirations prolétariennes surgit le besoin d’une division du travail ; leurs membres se répartissaient en conspirateurs d’occasion - c’est-à-dire d’ouvriers qui ne donnaient dans la conspiration qu’à côté de leurs autres occupations, fréquentaient surtout les réunions et se tenaient prêts, sur la consigne des chefs, à rejoindre les points de ralliement - et en conspirateurs professionnels qui consacraient toute leur activité à la conjuration et en tiraient leur subsistance. Ils formaient la couche intermédiaire entre les ouvriers et les chefs, s’infiltrant bien des fois jusque dans les rangs de ceux-ci.
La position sociale de cette sorte de gens détermine d’entrée tout leur caractère. La conspiration prolétarienne ne leur offre, naturellement, que des moyens d’existence incertains et très limités. Aussi sont-ils constamment obligés de puiser dans les caisses de la conspiration. Maints d’entre eux entrent donc en conflit avec la société civile comme telle et comparaissent devant les tribunaux de police correctionnelle avec plus ou moins de dignité. Leur existence précaire dépend en partie du hasard plutôt que de leur activité ; leur vie déréglée a pour seuls points d’attache les tavernes des marchands de vin, ces lieux de rendez-vous des conspirateurs ; s’y ajoutent les inévitables accointances avec toutes sortes de gens douteux - voilà qui les situe dans ce milieu social qu’à Paris on nomme la bohème. Ces bohèmes démocratiques d’origine prolétarienne - il existe aussi une bohème d’origine bourgeoise, ces démocrates flâneurs et piliers d’estaminet - sont donc soit des ouvriers qui, ayant abandonné leur travail se livrent à la débauche, soit des individus sortis du sous-prolétariat, qui adoptent toutes les manières dissolues de cette classe dans leur nouveau mode de vie. On conçoit comment, dans ces circonstances, quelques repris de justice se trouvent impliqués dans presque tous les procès de conspiration.
La vie entière de ces conspirateurs de profession est frappée au signe de la bohème. Sergents recruteurs pour la conspiration, ils traînent de marchand de vin en marchand de vin, tâtent le pouls des ouvriers, choisissent les gens, les attirent dans la conspiration à force d’enjôlement, en faisant payer soit à la caisse de la société soit au nouvel ami les inévitables pots qu’ils consomment. Somme toute, le marchand de vin leur tient lieu de véritable père des compagnons. C’est chez lui que le conspirateur est le plus souvent à demeure ; c’est là qu’il a ses rendez-vous avec ses confrères, avec les gens de sa section, avec ses futures recrues ; c’est là, enfin, que se tiennent les réunions secrètes des sections (groupes) et des chefs de section. Déjà d’un tempérament très enjoué à l’image de tous les prolétaires parisiens, le conspirateur ne tarde pas à devenir un bambocheur accompli dans cette incessante ambiance de taverne. Le ténébreux conspirateur, qui affiche dans les séances secrètes une rigide vertu spartiate, soudain se dégèle et se transforme au su de tous en pilier de cabaret sachant, ô combien ! apprécier le vin et les femmes. Cette jovialité de taverne est encore rehaussée par les constants dangers auxquels le conspirateur est exposé ; à tout instant il peut être appelé aux barricades et à y périr ; à chaque pas la police lui tend des pièges qui peuvent le mener en prison ou même aux galères. De tels dangers constituent précisément l’attrait du métier : plus grande l’insécurité et plus le conspirateur se hâte de jouir des plaisirs du moment. En même temps, l’habitude du danger le rend au plus haut point indifférent à la vie et à la liberté. Il est chez lui en prison tout comme chez le cabaretier. Chaque jour il s’attend à l’ordre de passer à l’action. La témérité désespérée qui se manifeste dans chaque insurrection parisienne est précisément l’apport de ces vieux conspirateurs de profession, les hommes de coups de main. Ce sont eux qui dressent et commandent les premières barricades, qui organisent la résistance, dirigent le pillage des armureries, s’emparent des armes et des munitions dans les maisons, et exécutent, en plein soulèvement, ces audacieux coups de main qui si souvent jettent le parti au pouvoir dans la confusion. En un mot, ils sont les officiers de l’insurrection.
On conçoit que ces conspirateurs ne se limitent pas à organiser le prolétariat révolutionnaire en bloc. Leur tâche consiste plutôt à anticiper le processus d’évolution révolutionnaire, à l’amener artificiellement à son point de crise, à déclencher une révolution en improvisant, sans que les conditions en soient données. Pour eux, la seul condition d’une révolution, c’est que leur conspiration soit suffisamment organisée. Alchimistes de la révolution, ils ont en partage avec les alchimistes d’antan la confusion des idées et l’esprit borné plein d’idées fixes. Ils se précipitent sur des inventions censées accomplir des prodiges révolutionnaires : bombes incendiaires, machines infernales aux effets magiques, émeutes qui, espèrent-ils, seront d’autant plus miraculeuses et surprenantes qu’elles auront moins de fondements rationnels. Tout à la fabrication de tels projets, ils n’ont qu’un seul but immédiat, celui de renverser le gouvernement en place, et ils méprisent au plus profond l’initiation plutôt théorique des travailleurs quant à leurs intérêts de classe. D’où leur irritation, plébéienne plutôt que prolétarienne, contre les "habits noirs", gens plus ou moins cultivés qui représentent cette face du mouvement , et dont ils ne peuvent cependant jamais se rendre tout à fait indépendants, puisque ce sont les porte-parole officiels du parti. Les "habits noirs" doivent aussi leur servir de source pécuniaire. On comprend, au demeurant, que les conspirateurs soient obligés de suivre bon gré mal gré l’évolution du parti révolutionnaire.
La principale caractéristique de la vie des conspirateurs est leur conflit avec la police, à laquelle ils ont en fait le même rapport que voleurs et prostituées. La police tolère les complots, et ce non seulement comme un mal nécessaire. Elle les tolère, en tant qu’ils forment des centres faciles à surveiller, où se retrouvent les plus violents éléments révolutionnaires de la société, comme des officiers de l’émeute devenue en France un moyen de gouvernement tout aussi obligé que la police elle-même, et enfin comme lieu de recrutement pour ses propres mouchards politiques. De même que les plus utiles des chasseurs de filous, les Vidocq et consorts, sont pris dans la classe des grands et des petits aigrefins, voleurs, escrocs et banqueroutiers frauduleux, qui souvent retombent dans leur ancien métier, de même la basse police politique se recrute parmi les conspirateurs de métier. Les conjurés sont en contact incessant avec la police ; ils entrent à tout moment en conflit avec elle ; ils pourchassent les mouchards, tout comme les mouchards les pourchassent à leur tour. L’espionnage est une de leurs occupations majeures. Aussi, rien d’étonnant que, facilité par la misère et la prison, les menaces et les promesses, le petit pas soit si fréquemment franchi qui sépare le vulgaire conspirateur de métier de l’espion à la solde de la police. D’où, dans les conspirations, la suspicion systématique et illimitée qui aveugle complètement leurs membres et fait qu’ils voient des mouchards parmi leurs éléments les meilleurs, et leurs éléments les plus sûrs parmi les mouchards. Que ces espions recrutés chez les conspirateurs se commettent avec la police, croyant, le plus souvent en toute honnêteté, pouvoir la duper, qu’ils réussissent pendant un temps à jouer double jeu jusqu’à ce qu’ils succombent toujours davantage aux conséquences de leur premier pas, et qu’en fait la police soit fréquemment leur dupe, tout cela est clair comme le jour. D’ailleurs, le risque, pour tel conspirateur, de se faire prendre au piège de la police tient entièrement à des circonstances fortuites et à la différence quantitative plutôt que qualitative de la fermeté de caractère.
Tels sont les conspirateurs que Chenu fait défiler devant nous, de façon souvent bien vivante, et dont il brosse le caractère, tantôt volontiers tantôt à contrecœur. Au demeurant, jusque dans ses rapports assez obscurs avec la police de Delessert [3] et de Marrast [4], il est lui-même l’image la plus frappante du conspirateur de métier.
Dispersés, perdant de leur influence dominante dans la mesure même où le prolétariat se portait en avant comme parti, ces conspirateurs rencontrèrent une dangereuse concurrence des sociétés secrètes prolétariennes qui avaient pour but non pas l’insurrection imminente, mais l’organisation et le développement du prolétariat. Déjà l’insurrection de 1839 eut un caractère résolument prolétarien et communiste. Mais des scissions s’y produisirent dans la suite, dont se plaignaient tant et plus les vieux conspirateurs ; scissions qui, découlant du besoin des ouvriers de s’entendre sur leurs intérêts de classe, trouvèrent à s’exprimer en partie dans les anciennes conjurations elles-mêmes, en partie dans les nouveaux clubs de propagande. L’agitation communiste, déclenchée avec force par Cabet peu après 1839, et les controverses qui surgirent au sein du parti communiste eurent tôt fait de dépasser les conspirateurs. Aussi bien Chenu que de la Hodde conviennent que, lors de la révolution de Février, les communistes constituaient de loin la plus forte fraction du prolétariat révolutionnaire. Pour ne pas perdre leur influence sur les ouvriers et, partant, leur rôle de contrepoids face aux "habits noirs", les conspirateurs se virent obligés de suivre le mouvement et d’embrasser les idées socialistes ou communistes. Ainsi, l’antagonisme entre les conspirations ouvrières, représentées par Albert, et les gens de La Réforme prit naissance dès avant la révolution de Février - le même antagonisme qui se reproduisit peu après dans le Gouvernement provisoire. Du reste, il ne nous viendrait pas à l’esprit de confondre Albert avec ces conspirateurs-là. Il ressort des deux ouvrages qu’Albert savait maintenir au-dessus d’eux, ses instruments, une position indépendante, et qu’il n’appartient aucunement à cette catégorie de gens qui pratiquent la conspiration comme un gagne-pain. [5]
L’histoire de la bombe de 1847, affaire où l’action de la police fut plus directe que dans aucun des cas précédents dispersa finalement les plus opiniâtres et les plus récalcitrants des vieux conspirateurs et jeta leurs sections d’alors tout droit dans le mouvement prolétarien.
Ces conspirateurs de profession, les plus violents de leur section, et les détenus politiques d’origine prolétarienne, eux-mêmes vieux conspirateurs pour la plupart, nous les retrouvons après la révolution de Février comme Montagnards à la préfecture de police. Or, les conspirateurs forment le noyau de toute la compagnie. On comprend que ces gens, soudain rassemblés et armés à cet endroit, généralement sur un pied de franche familiarité avec leurs préfets et leurs officiers, ne pouvaient manquer de constituer un corps passablement turbulent. De même que la Montagne à l’Assemblée nationale, parodie de l’ancienne Montagne, prouvait par son impuissance, et ce de la manière la plus frappante, que les anciennes traditions révolutionnaires de 1793 ne suffisaient plus aujourd’hui à la tâche, de même les Montagnards de la préfecture de police, imitation des anciens sans-culottes, firent la preuve que cette fraction du prolétariat n’est pas davantage suffisante dans la révolution moderne, et que seul le prolétariat dans son ensemble peut la mener à bien.
Chenu dépeint avec beaucoup de verve les mœurs sans-culottes que cette honorable compagnie pratiquait à la préfecture. Les scènes gaillardes, auxquelles M. Chenu a manifestement pris une part active, frisent quelquefois le délire, mais elles s’expliquent parfaitement en regard du caractère des vieux bambocheurs de la conspiration, et forment un contraste nécessaire et même salubre, comparées aux orgies de la bourgeoisie dans les dernières années de Louis-Philippe. »

Notes

[1Je cite d’après Karl Marx, Œuvres, IV Politique I, Édition établie, présentée et annotée par Maximilien Rubel Gallimard, 1994

[2Quotidien démocratique fondé par Ledru-Rollin en 1843

[3Préfet de police de Paris sous la Monarchie de Juillet

[4Maire de Paris au début de la Seconde République

[5Alexandre Martin dit Albert fut le seul ouvrier dans le gouvernement provisoire de 1848. Marx et lui s’estimaient. C’est Albert qui offrit l’hospitalité parisienne à Marx expulsé de Belgique en mars 1848

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